‹ Les dompteurs de la merChapitre 14 sur 46 · IN M()HT QUI PARLE · texte numérisé non relu

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reur, mais inhabile à lutter contre les déchaînements de la mer, fut jeté à la côte, et sa quille se brisa sur un rocher, à l'extrême avancée du promontoire.

On dut attendre plusieurs jours à cet endroit que les avaries, qui étaient sérieuses fussent réparées. Le pays était rocailleux, sans végétation, et il fallait aller fort loin pour se procurer le bois nécessaire. L'habileté et la célérité bien connues des charpentiers normands eurent vite comblé cette perte de temps; et bientôt, le Vinland, requillé, restauré et repeint avives couleurs, fut en état de reprendre la mer. Au moment de s'embarquer, Thorvald dit à ses compagnons :

— Ce qui nous est advenu devait arriver. Voyez cette pointe de terre; ne ressemble-t-elle pas à la carène d'un navire? Donnons-lui donc le nom de Kjalames (cap de la Carène), en mémoire de notre aventure.

En quittant cette côte inhospitalière, le chef normand se dirigea, selon son programme, vers l'ouest, où, d'escale en escale, il finit par s'arrêter, avec l'intention d'y planter sa tente, à proximité d'un nouveau promontoire, sans doute le cap Alderton. C'est qu'une merveilleuse con-

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trée s'offrait là devant ses yeux. Saisi d'admiration, Thorvald B'écria :

— Ce pays est le plus magnifique que nous ayons vu. Je n'en eusse jamais rêvé de plubeau, de plus exubérant. Je voudrais j bâtir

ma demeure.

En effet, le site apparaissait plein de séductions. Tout était gazouillements et parfums sous les grands arbres qui bordaient la grève. Un calme, une langueur infinie, régnaient dans l'air, et la brise, apportée par les vagues, donnait aux dessous-de-bois une fraîcheur délicieuse. Les compagnons de Thorvald erraient à l'aventure, ravis, charmés, au milieu de cette végétation luxuriante, où tout était nouveau pour eux. Les fruits leur semblaient si doux qu'ils redoutaient en eux la présence d'un poison subtil, et les fleurs distillaient un arôme si captivant qu'ils sentaient l'ivresse s'emparer de leurs sens en les respirant. De-ci de-là, des ruisseaux coulaient sous la feuillée, clairs comme l'acier, parsemés, par places, d'îlots fleuris, et fourmillants de poissons qui miroitaient au soleil. A prise de main voltigeaient des oiseaux aux couleurs vives, dont la chair ne pouvait manquer, à l'heure de la

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cuisson, cle répandre d'alléchants fumets. Enfin, des animaux inconnus, mais dignes assurément de figurer sur les tables les plus somptueuses, grouillaient dans les fourrés, ou bien, familièrement, s'approchaient des explorateurs.

Un seul être manquait en cette splendide nature, l'homme! et c'est ce qui faisait sa richesse et sa splendeur. La hache et la coignée ne s'étaient pas encore attaquées à ces bois d'essences précieuses; la culture n'avait pas asservi ces ileurs et ces fruits; la flèche et le javelot n'avaient perforé ni fourrures ni plumes ; tout était à conquérir, — à détruire. C'était ce que sentaient ces pirates du Nord; aussi leur admiration se doublait-elle d'une convoitise qui se lisait dans leurs yeux. Seul, Thorvald, tout à l'orgueil de sa découverte, jouissait, en artiste, de la perfection de son domaine. Il répétait :

— Oui, c'est là qu'il ferait bon rester et goûter un doux repos.

Cependant, comme le soir approchait, il fallut songer à regagner le navire. On remit donc au lendemain tous projets d'établissement, et la troupe, rassemblée à son de trompe, reprit le chemin du rivage.

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Là, un spectacle imprévu guettait les explorateurs. Dans la pleine lumière du soleil couchant ils aperçurent trois canots de forme grossière et recouverts de cuir, montés chacun par trois êtres humains, — si l'on peut donner ce nom aux créatures abjectes qui s'offrirent à la vue de Thorvald et de ses compagnons. A leur teint noirâtre, à leur chevelure en tignasse blonde, à leur face grande et large, disproportionnée comme tout le reste de leur corps, les Normands les eurent vite reconnus pour desSkrellings, ou Esquimaux. Ils ne se demandèrent pas comment ces peuples boréens se trouvaient au sein de cette nature méridionale. Ils ne pouvaient non plus deviner que les Esquimaux, aujourd'hui refoulés dans leurs glaces originaires, envahirent pendant des siècles la côte américaine, où ils ont laissé de nombreuses traces de leur passage. Mais, ce qu'ils savaient, c'est qu'ils avaient devant eux l'adversaire traditionnel, la bête puante, le gnome abhorré de leur race, — et cela leur suffisait. Sans s'être concertés, sans commandement, d'instinct et d'un trait, ils coururent à ces misérables et les égorgèrent sur le champ. Un seul put échapper au massacre en

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se jetant à la mer, où Ton ne songea pas à le poursuivre.

La nuit, il y eut à bord de grandes réjouissances à l'occasion de cette tuerie. Le bon vin de Leifs-Budir coulait à flots, et Ton buvait sans discontinuer à l'extermination de tous les Skrellings de la terre, en commençant par ceux qu'on se promettait de traquer dès le lendemain. Tout le vieux sang des anciens pirates se réveillait et bouillonnait dans les veines de ces jeunes hommes adonnés, par les circonstances, à la pratique charmeresse, mais émolliente, des expéditions pacifiques. Les Skrellings, c'était, sinon la guerre, du moins l'image de la guerre, et chacun saluait avec bonheur leur soudaine apparition.

Cependant, l'un après l'autre, les joyeux buveurs sentirent leurs paupières se fermer sous le poids de l'ivresse. Les chants et les rires allèrent s'affaiblissant dans le calme majestueux de la nuit, et il vint un moment où les échos de la mer ne redirent plus que le bruit monotone des vagues déferlant au rivage. Alors, au clair des étoiles, apparurent de tous côtés des canots semblables à ceux que les Normands avaient aperçus

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vers l<' soir, ils s'avançaient comme une (lotte diabolique et, par une manœuvre habile, se disposaient rn cercle, pour entourer le oai ire et en faire le siège. A bord, les matelots, affalés sur le pont, ne se doutaient de rien, n'entendaient rien. Soudain, un bruit confus réveilla Thorvald, qui dormait appuyé sur le tillac. Jl lui sembla qu'une voix sortie des flots lui criait :

« Debout, Thorvald! Debout! si tu veux conserver la vie... Coupe les câbles!... Au large!... Au large! »

Tout d'abord, il se crut le jouet d'un rêve, d'une hallucination; mais, dissipant, par un efïort de volonté, les nuages qui obscurcissaient ses pensées, il plongea son regard dans l'onde qui clapotait à ses pieds, et où, malgré le vague de la nuit, il distingua comme des traînées de varech. Or, en prêtant l'oreille, il perçut un bourdonnement qui peu à peu se rapprochait, et sur lequel planaient, par intervalle, des cris rauques qui n'avaient rien d'humain. Alors, comprenant ce qui se passait, Thorvald bondit comme un lion, et tirant son épée de sa gaîne, i] s'élança vers le bastingage, où déjà se profilaient les corps grêles des nains maudits.

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— Alerte, nos compagnons! Alerte! LesSkrellings sont là! criait-il d'une voix de tonnerre.

Acetappel, l'équipage, dégrisé, bondit sur cette armée d'hirsutes. Ce fut un rude abattage. Les glaives et les haches entaillaient profondément les chairs vives des assaillants; leurs mains coupées gisaient sur le pont, tandis que leurs corps retombaient à l'eau, lourdement. Mais ils ne se lassaient pas; il en revenait sans cesse de nouveaux, s'attaquant au navire comme les frôlons à la ruche ennemie. Le petit jour, seul, éclairant de sa lueur bleuâtre cette scène de carnage, mit fin au combat, et les Skrellings trop à découvert, prirent le large, en faisant pleuvoir une grêle de traits sur les défenseurs du Vinland. Ceux-ci en tuèrent encore un grand nombre à coups de harpons et de javelots ; puis, la mer, rougie de sang, demeura silencieuse, couvrant de ses vagues longues les cadavres mutilés des gnomes intrépides.

Quand ils eurent disparu, jusqu'au dernier, Thorvald rassembla ses compagnons. Il leur demanda s'ils étaient blessés; et, comme ils ne Tétaient pas, il leur dit :

— Moi, je le suis. La ilèche que voici m'est

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entrée sous l'aisselle, après avoir glissé Bur mon bouclier. .r«ii mourrai, sûrement. Pour vous, mes amis, je vous conseille de vous préparer à partir au plus vite et de me laisser sur ce promontoire où je voulais bâtir ma demeure. J'ai prophétisé mon sort, car je resterai la quelque temps. Vous m'inhumerez donc en cet endroit, vous voyez, là-bas, sous les grands arbres, dont les fleurs secoueront sur moi leur parfums, et vous placerez deux croix sur ma tombe, Tune à la tête, l'autre aux pieds, pour qu'à l'avenir ce cap soit appelé Krossanes, le cap des Croix. »

Comme l'avait pensé Thorvald, sa blessure était mortelle, car la flèche qui avait pénétré dans sa poitrine était empoisonnée. Il rendit l'âme le jour même, et ses compagnons, dans la crainte d'un retour offensif des Skrellings, s'empressèrent d'exécuter ses dernières volontés. Ils recueillirent des pierres dont ils construisirent un mausolée, à la manière de leur pays, et ils y couchèrent leur chef, revêtu de ses habits de commandement, et tenant son épée dans ses mains jointes.

Puis ils reprirent tristement la route de Leifs- Buciir, où ils chargèrent leur navire de produits

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