VOYAGE BLANC
Le troisième fils d'Erik, Thorstein, cherche à gagner le Vinland, avec Gudride, sa femme ; mais ils sont jetés à la côte orientale du Groenland, et Thorstein meurt de la peste (1,005).
Pendant l'expédition de Thorvald, le fils aîné d'Erik, Thorstein, avait épousé Gudride, devenue veuve du pirate Thorer-le-Requin, celui-là même à qui Leif avait sauvé la vie, en revenant du Vinland.
Remarquable par sa beauté, la dignité de sa personne, son habileté, sa prudence et — comme nous l'apprend la Saga — « sa facilité dans Part de converser avec les étrangers » , Gudride était promptement devenue Pâme, le joyau, la perle fine de la cour de Brattehilde. Sa grâce attirait a elle hommages et dévouement, et son passé d'aventures guerrières ceignait son front d'une auréole où se lisaient sa résolution,
son courage et sa vertu. On l'appelait Gudridela-Heine et aussi Gudride-la-Victorieuse, et vraiment elle méritait ces deux noms, car elle avait régné sur la mer, et les ennemis tués de sa main
se comptaient par légions.
Lorsque les compagnons de îhorvald revinrent sans leur chef, nul ne ressentit, de sa fin misérable , une plus vive affliction que cette héroïne. C'est aussi que, chez cette « victorieux la pitié pour le mort se doublait d'une colère sourde et d'une soif de représailles qui lui faisaient regretter le temps où elle commandait â la mer, à côté de son premier mari.
Anlaf, qui, pareillement, brûlait de venger son maître, avait remarqué ce sentiment et l'entretenait. Il n'était pas un banquet, une fête — car la cour de Brattehilde avait promptement repris ses habitudes joyeuses — où le Skald n'exaltât les actions héroïques des femmes-pirates. Il chantait les Vierges au Bouclier, ainsi nommées parce que , dans la mêlée , se détachaient leurs petits boucliers couleur d'azur. Il montrait les filles des preux, Ijétha et Visina, combattant avec leurs compagnes, à la bataille de Brevalla, où toutes les forces du Nord furent
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en présence sur les côtes de la Scanie. Mais, où sa verve s'échauffait, s'épanouissait, c'est lorsqu'il évoquait l'image légendaire d'Athilde, fille de Sigurd. Alors, l'àme du poète se doublait de l'exaltation du guerrier, et c'est d'une voix frémissante qu'il commençait :
« Elle était chaste, belle et brave. Un voile épais dérobait ses traits à la curiosité du vulgaire. Elle vivait seule sous un berceau de verdure, dont deux champions, d'une force et d'un courage à toute épreuve, défendaient l'entrée.
« Sigurd avait proclamé que tout chevalier qui aspirerait à la main de sa fille, devrait auparavant combattre les deux géants, mais, qu'en cas de défaite, la mort serait le prix d'une aussi téméraire et présomptueuse entreprise.
« Alf, jeune roi-pirate, acceptaledéfi,et, comme il était d'une habileté consommée, il tua les deux champions. Athilde, jalouse de sa liberté, se réfugia sur mer, suivie de ses compagnes, habillées de vêtements d'hommes et armées, à son exemple, en guerre.
« Longtemps elles errèrent à l'aventure, jus-
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qu'au jour où le hasard leur fil rencontrer une Hotte qui, se trouvant sanaihef, choisit L'intrépide amazone pour la commander. Athilde courut ainsi les mers en chef-pirate, dépouillant les
navires et ravageant les grèves.
« Peu après, il advint qu'Alf, ignorant le refuge d' Athilde, donna la chasse à son escadre et la poursuivit jusque dans le golfe de Finlande, où elle fut obligée d'accepter la bataille.
« Alors, Alf et ses compagnons abordèrent le navire où se trouvait la princesse, qui se défendit avec courage. Dans la mêlée, ayant eu son casque fendu, d'un coup de hache, Athilde découvrit ses traits angéliques, et désarmée par son vainqueur, elle accepta sa main. »
Quand le Skald avait terminé, tandis que les convives se livraient à de bruyantes démonstrations et vidaient leurs hanaps en l'honneur de la vaillante guerrière et de son illustre conquérant, Gudride se laissait aller à des rêveries sans fin. Elle voyait miroiter devant ses yeux les petits boucliers bleus d'Ijéthaet de Visina; elle percevait le cliquetis des armes s'abattant sur le
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casque d'Athilde. Puis, sa pensée se reportait vers ses anciens exploits, vers les combats, où, pareille à ces vierges fameuses, elle brandissait la hache et Tépée. Que les temps étaient changés ! Le calme, l'ennui, le dégoût d'une vie trop facile, avaient pris la place de l'exaltation, de la fièvre, du délire bienfaisant des jours glorieux. La mer revenait sans cesse battre aux pieds de la côte le rappel du passé. Au loin, c'était le grand air libre, l'horizon mystérieux, la vague toujours prodigue de surprises et d'imprévu. Ah! que Thorstein n'était-il Alf... ouThorer?
Le fils aîné d'Erik semblait peu fait pour entrer dans les vues de sa belliqueuse épouse. Cependant Gudride ne désespérait pas de l'amener à des résolutions plus viriles. Elle entreprit le siège de cette nature ensommeillée, fit éclore un sentiment de curiosité dans cet esprit paresseux, et finalement triompha de résistances opiniâtres. Alors il advint que, par un revirement bien humain, Thorstein passa subitement de l'apathie la plus profonde à l'ardeur la plus exubérante. Il avait hâte maintenant de se montivr sur mer. Impatiemment, il pressait les préparât ifs du départ; et, en vérité, le printemps de 1005
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ne s'écoula pas sans qu'un navire, frété par sça
soins, remportât, avec sa femme, vers le paya où dormait Thorvald.
Mais le Dieu des aventures ne les favorisa pas à l'égal de leurs devanciers. La saison était déjà bien avancée; les brumes commençaient à couvrir l'Océan, et les vents contraires soufflaient avec fureur. Comme Bjarn autrefois, Thorsteinet Gudride ne tardèrent pas à se trouver enveloppés dans le réseau des sombres vapeurs; et, moins heureux que le fds d'Heriulf, ils ne virent pas devant eux la terre, lorsque les ténèbres vinrent à se dissiper. Longtemps ils furent ballottés par des tempêtes; puis ils s'égarèrent en de nouvelles brumes, et pour finir, ils allèrent s'échouer misérablement sur un point de la côte occidentale du Groenland.
Ils étaient, là, bien loin du cap des Croix, et encore plus loin du Vinland. Toutes leurs espérances étaient anéanties, tous leurs projets dissipés; la fatalité pesait sur eux. Du moins, dans leur détresse, eurent-ils la bonne fortune de rencontrer un compatriote qui avait un établissement en cette contrée. Aslang Svart, Aslang-le-Noir, — c'était son nom — , leur offrit