CHAPITRE II
Bjarn Heriulfson découvre, par hasard, un continent au-delà des mers. — Il n'y descend pas. — Le vieux pirate Erik-le-Rouge le lui reproche amèrement.
Lorsque Bjarn Heriulfson, fidèle à sa coutume, revint en Norvège au printemps de 986 et qu'il trouva close la maison des ancêtres, il entra dans un vif chagrin.
D'aucuns lui dirent que son père était parti pour l'Islande; mais un marin qui était revenu de ce pays lui conta qu'Heriulf avait fait voile, avec Erik-le-Rouge, pour le Groenland.
A la description qui lui fut donnée de ce continent qu'il ne connaissait pas, Bjarn évoqua Je souvenir des blanches cimes découvertes cent ans auparavant par le corsaire Gunnbjorn. Et Thorolff le conteur, qui avait mille cordes à son arc et voulait gagner au roi de Norvège un sujet de
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noble race, lui assura, pour le retenir, que lejarl Hollur Geit prétendait y être allé sur lea gla avec une chèvre, et qu'il affirmait y avoir vu des chênes chargés de glands gros comme des
hommes, et des géants, et des rochers de g] qui brisaient les navires au passage. La mer, ajoutait-il, y paraissait couverte de banquie et la terre, bouleversée par des feux intérieurs, percée de fontaines d'eau bouillante, couverte en partie déneiges éternelles, y était agitée sans cesse par de terribles convulsions.
Ces avertissements n'étaient point capables d'effrayer le fils du vieux Roi de Mer. Dans sa précipitation, il ne prit même pas le soin de débarrasser son navire. Cependant, comme il avait charge d'âmes, il assembla ses matelots et leur dit :
— Mes compagnons, je vais partir pour une expédition où il n'y aura ni combats ni butin. C'est la piété filiale qui dirige ma course vers une terre inconnue. Mon épée restera au fourreau, et, pendant de longs jours et de longues nuits, vous n'aurez pour distraction que les vagues succédant aux vagues et le cheval de la Nuit, à la crinière couverte de givre, emboîtant le pas au char
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du Jour, dont les roues étincelantes illuminent le ciel. En vérité, je vous le dis, mes compagnons, ce voyage est insensé, car aucun de nous n'a vu l'Océan groenlandais.
Ces paroles, loin d'affaiblir les courages, exaltèrent la soif d'aventures qui, d'instinct, saisit à la gorge le marin normand. Tous, d'une seule voix, s'écrièrent :
— Nous te suivrons, Bjarn. Où tu nous commanderas d'aller, nous irons; l'étoile que tu auras choisie sera notre guide; la terre où tu nous conduiras deviendra notre patrie.
Devant ces braves s'étendait la nappe claire des étés. Le soleil, chaud, dorait la cime des rocs et jetait comme une masse de feu sur les flots. Il semblait que le monde entier dut se prélasser dans l'ineffable volupté de ces jours bénis. Mais les hommes de mer ne se laissent point séduire par ces splendeurs : ils n'ignorent pas que, dans les régions* boréennes, au loin, sur les vagues qui ne se brisent à aucun rivage, ce soleil même fait jaillir des ondes d'intenses brouillards qui répandent la nuit autour du vaisseau. Pour leur part, les compagnons de Bjarn Heriulfson avaient souvent affronté ces bruines, et ils savaient
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qu'elles pouvaient durer deux jours, trois jours, plus peut-être, i ta racontait qu'un \ ieux pécheur, qui allait, chaque année, jeter ses filets dans lea parages de la terre de Gunnbjorn, avait épuisé
ses provisions avant d'en sortir, — et il en avait emporté pour toute une semaine! Ces obstacles, ces périls, n'effrayèrent aucun des compagnon a d'Heriulfson, qui, devançant les ordres de leur chef, mirent la barre à l'Ouest et larguèrent les voiles.
Pendant les trois premiers jours, les vents montrèrent favorables. Le Sneggar, en forme de limaçon, offrait ses flancs à la vague qui déferlait à ses côtés. Rapidement, il s'avançait vers le Nord-Ouest, où, de ce train, l'on ne pouvait tarder à rencontrer la terre promise, lorsque, soudainement, une nuit commencée ne se termina point dans la douce clarté de l'aube. Les heures s'écoulaient, lentes et sombres. Une vapeur chaude, épaisse, nauséabonde, imprégnait l'atmosphère. Un courant impétueux entraînait le navire vers un point qui l'attirait comme l'aimant attire le fer. Alors, les plus intrépides se demandèrent s'ils ne cinglaient pas vers le sombre empire d'Héla. Mais la tempête venait, par
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instants, les rappeler à la réalité. L'éclair, déchirant la brume, illuminait la mer en furie; les voiles, les cordages craquaient, sifflaient; l'esquif, ébranlé jusque dans sa quille, menaçait à tout moment de s'engloutir. Puis, le calme renaissait, plus sinistre encore que la tourmente.
Et le sablier marquait heure sur heure; et les jours se succédaient comme une chaîne de terreur; et la nuit durait toujours! Enfin, à l'issue d'un orage, où les éclairs avaient, après eux, laissé comme une pénombre phosphorescente, les couleurs, pâles d'abord, puis plus vives, puis éclatantes, de Tarc-en-ciel, se profilèrent dans la buée.
A cette vue, Bjarn et son équipage s'agenouillèrent, car l'arc-en-ciel est l'image du pont de Bafrost. Et, en vérité, dans la nuée bienfaisante, se dressait un palais d'or, le plus beau, le plus resplendissant de tous, celui de l'astre du jour, qui dardait ses rayons sur les hardis nautoniers, dont les yeux, affaiblis par cette longue nuit, avaient peine à distinguer la nappe liquide du ciel sans nuages. Il leur semblait cependant qu'une barre, d'un bleu différent, s'estompait à l'horizon, prenait un corps, s'affirmait et même ♦détaillait des formes arrêtées. Leur surprise était
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grande; et, lorsque leur regard put Bupporter l'éclat du jour, le doute ne fut plus permia : ils avaient devant eux... la terre.
Déjà des oiseaux bizarres volaient autour de leurs voiles; ils n'en avaient jamais vu de semblables. De même, les poissons qui se jouaient sur la mer ne ressemblaient en rien aui saumons et aux walls des côtes du Nord. Et les algues qui flottaient sur Tonde étaient d'un vert plus tendre que les varechs des Fjords.
Les côtes aussi se nuançaient de teintes inconnues dans les régions boréales; aucun glacier ne couronnait leurs cimes et, quand vint le soir, elles ne se revêtirent ni de rose ni de violet, comme les falaises des pays froids. Une grasse verdure les couvrait, avec, par intervalle, des plaques d'or qui scintillaient aux derniers rayons du soleil. Puis, autre surprise, la nuit tomba presque subitement.
Alors Bjarn pensa :
— Nous faisons fausse route. Ce pays n'est pas celui que nous cherchons.
Et, comme il pouvait, maintenant, lire dans les plaines du ciel, il fit virer de bord et prit pour direction l'étoile polaire.
Mais, deux jours après, la terre vint de nouveau barrer le passage à son navire. Il s'en approcha et reconnut qu'elle était couverte de forêts, comme la précédente. Impatienté, il frappa du pied, et s'écria :
— Nous ne sommes pas dans le bon chemin; la terre où nous allons ne connaît, malgré son nom, ni les arbres ni les hautes herbes.
Et, ses matelots voulant atterrir pour renouveler leur provision d'eau, il les en empêcha, en leur disant, d'une voix brusque :
— Nous nous en passerons bien! J'ai hâte de revoir mon père, et le vent qui souffle du sudouest nous aura vite conduits auprès de lui.
Le Sneggar reprit donc la pleine mer. Toute brume avait disparu, et ses voiles s'enflaient sous la brise. Chaque jour amenait une nuit plus courte. Bientôt, l'horizon ne cessa d'être embrasé, même aux heures du sommeil. Alors le fils d'Heriuif pensa qu'il s'approchait des parages boréens, et, laissant au destin le soin de le guider, il donna le vol à trois corbeaux qu'il avait emportés dans ce but. Ils tourbillonnèrent quelque temps autour du grand mât; puis, l'un s'éloigna vers la haute mer; le second erra long-
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temps de-ci de-là, puis revint au navire; enfin, le troisième, après hésitation, prit Bon vol, gravement, solennellement, B'éloigna dans La direction prévue par l'habile pilote. Le jour même, on était en vue d'une terre qui projetait sur un ciel d'un rouge sombre ses hautes montagnes.
— Grâce aux dieux, nous sommes arrii dit Heriulfson.
Et, en vérité, c'était le Groenland.
Mais en quel lieu, en quel fjord retrouver le compagnon d'Erik-le-Rouge? Bjarn visita plusieurs golfes, s'avança dans les terres; il ne découvrit aucune trace d'une colonie normande. La saison s'écoulait, rapide, prête à virer brusquement, comme c'est le cas dans l'extrême Nord, et déjà le fils d'Heriulf se demandait avec angoisse s'il n'allait pas être obligé d'hiverner en ces parages désolés, lorsque, sur une indication précise, il eut, au dernier moment, la bonne fortune d'aborder au rivage habité par les Normands.
En apprenant la mort de son père, Bjarn sentit se fendre son àme, cuirassée pourtant, et en apparence inaccessible aux assauts de la des-
tinée. Sous le poids d'une accablante douleur, il se tordait les bras, accusant les dieux de leur implacable abandon. Vainement, Erik, qui l'avait pris sous sa protection, cherchait à relever son courage; il se lamentait et maudissait le sort qui s'attachait à ses pas.
Cependant, au foyer réconfortant de son hôte, son cœur brisé finit par se rattacher à la vie. Bjarn accepta, dans l'entourage d'Erik, la place qui convenait à son rang; et, ses souvenirs se classant, il conta son voyage, les péripéties qu'il avait traversées, et la vision qui s'en était dégagée, d'une contrée vierge, baignée de soleil et de tiédeur, où des arbres immenses trempaient leurs racines dans l'eau bleue de la mer.
Erik prêtait une oreille attentive à ces récits; mais, contre l'attente de Bjarn, il ne semblait point les accueillir avec faveur. Bien plus, à mesure qu'ils se déroulaient, son visage s'assombrissait; il donnait des signes non équivoques d'impatience. Enfin, à un moment, n'y tenant plus, il s'écria :
« Comment! tu as eu devant tes yeux une terre inexplorée, une terre propice à de royales aventures, et tu n'y es pas même descendu
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pour 3 marquer, de nos Runes sacrées, le souvenir (!<• ton passage? Tu as négligé d'offrir en hommage un nouvel empire ;'i notre Seigneur 0(1 in? Ah ! si Heriulf vivait encore, ce u'est sa bénédiction, c'est sa malédiction qui t'attendrait ici. Tout son vieux san<j de Roi-Pirai révolterait à la pensée que tu as trahi le plusaint de nos devoirs.
Bjarn écoutait, surpris, terrifié. Sa vie s'était écoulée jusque-là dans les aventures du continent. Il avait remonté l'Oder, la Vistule. L'Elbe avait vu les cornes de son Sneggnr. Il avait guerroyé sur les côtes de la Northifrnbie, il s'était avancé jusqu'à la barre d'Honfleur, il avait touché au cap Finistère et fait la course sur les côtes ibériques, — et, dans ces lointaines expéditions, il avait perdu jusqu'au souvenir des traditions nationales. Maintenant il se souvenait, mais il était trop tard.
Erik continuait, s'exaltant à ses propres paroles :
— Oui, je te le dis, avec Heriulf s'est éteinte la glorieuse lignée des Rois de Mer. Il était le dernier, et son nom clora dignement la liste immaculée des élus de la Walhalla. Retourne à
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il IOUR MÊME, ON iVlAIl l\ VUE DE LA TERRE (p. 28.)
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tes voyages faciles, enfant dégénéré. Va demander une place de chambellan au dui mandie. Peut-être daignera-t-il t.- l'accorder. Tu
h';is plus que faire parmi nous. Pars ! Accablé sous cette malédiction, Bjarn Heriulf-
son courba la tète, et, sans prendre congé, l'âme contrite, il regagna son bord, pour continuer aventures.