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bord un grand enthousiasme. Son regard se portait, inquiet, vers Gudridequi, malgré ses attraits et sa renommée, se tenait à un rang modeste, cédant la place d'honneur à Freydize, fille d'Erik-le -Rouge et sœur des trois héros qui avaient attaché leur nom à la découverte du Vinland.
Freydize surprit ce regard, ainsi qu'Anlaf. La première en conçut une profonde jalousie; mais le Skald, sentant le moment propice, entama l'hymne des Vierges, qu'il fit suivre d'une improvisation où la campagne malheureuse de ïhorstein et ses prédictions à son lit de mort étaient relatées en vers harmonieux. Quand il parvint à l'endroit où l'illustre naufragé, dans une vision suprême, annonçait à son épouse éplorée qu'elle rencontrerait sur sa route un chef vaillant qui la conduirait, l'épée haute, à travers les océans et les terres inexplorées , Thorfinn se leva, et se dirigeant vers Gudride, il la prit par la main.
Puis, se tournant vers Leif :
— Seigneur, ton offre a vivement remué mon âme. Oui, je veux aller au Vinland, y fonder une colonie puissante, étendre le champ de tes
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conquêtes, mais à la condition que je clouerai, comme emblème, à mon grand mât, le bouclier bleu de l'héroïque veuve «le Thorstein.
Tous les regards se portèrent sur Gudride.
Elle se leva, fixa son "-il clair dans le regard de ïhorfinn, et dit simplement :
— Je t'attendais! Partons!
A dater dece moment ce furentdes réjouissances continues. Les fêtes de Noël se passèrent au milieu des banquets et des libations. Les deux navires de Thorfînn et la réserve de Brattehilde y passèrent. Puis il fallut se rationner, vu qu'il devait s'écouler cinq longs mois avant le voyage de noce du vaillant capitaine et de sa non moins vaillante épouse. Enfin, au printemps de 1007, la flotte mit à la voile.
Le vaisseau amiral, commandé par Thorfînn, se faisait remarquer, ainsi que l'avait dit son maître, par le bouclier bleu de Gudride cloué au grand màt. Le second navire, désigné pour éclairer l'expédition et lui montrer le chemin, avait pour chef Bjarn Heriulfson, qui, secouant sa torpeur, s'était enrôlé sous la bannière du hardi Norvégien. Enfin, une grosse barque suivait, dirigée par la propre sœur de Leif, Frey-
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dize, qui n'avait pas voulu laisser aller le Yinland à des mains étrangères.
Le cœur ulcéré par l'envie, cette princesse avait accepté, sollicité même le second rang, avec l'intention bien arrêtée de ne reculer devant aucun moyen pour acquérir le premier.
La fille d'Erik-le-Rouge emmenait son mari Thorvar, homme faible, entièrement soumis à sa domination et à celle d'un aventurier norvégien, Thorhall-le-Chasseur, que lui avait imposé sa femme. Celui-là était le véritable maître à bord. Il commandait durement aux hommes, et souvent ses yeux se portaient, pleins de convoitise, vers le vaisseau de Thorfmn. Quand Freydize surprenait ce regard, elle se rapprochait de son compagnon, et sa main serrait la sienne en silence.
Il va de soi qu'Anlaf le conteur, chantre autorisé du Vinland, était du voyage, ainsi que la plupart des anciens champions de Leif, de Thorvald et de Thorstein. Ces braves survivants des précédents voyages étaient accompagnés de leurs femmes. C'était une grosse expédition qu'on entreprenait là. Les navires étaient bondés de toutes sortes d'animaux domestiques, d'outils,
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de provisions, et aussi de tous objets nécessaires à une colonie durable. Il s'agissait cette fois de s'installer dans les possessions d'Outre-Mer et de
s'y établir définitivement.
Bjarn retrouva sans peine l'Helluland, alors rempli de renards, dont les fourrures commencèrent les collections destinées à la vente. Thorfinn ne s'arrêta pas à cette chasse, si productive qu'elle fut. Le Markland eut ensuite la visite des Normands, puis une île où un chasseur tua un ours, et qu'ils nommèrent pour ce fait Bjarnar, l'Ile des Ours. Le cap de la Carène fut également reconnu, mais on remit à plus tard le pèlerinage à la tombe de Thorvald. Ensuite, Thorfinn, avide d'attacher son nom à de nouvelles découvertes, avant de mettre pied à terre au Vinland, longea de vastes déserts, auxquels, par dérision, sans doute, il donna le nom de Rivages merveilleux (1); il visita aussi plusieurs golfes, dont l'un, très vaste, fut baptisé le Straum-Fjord, ou Baie des courants (2). Une île s'y trouvait, où les canards précieux qui
(1) Nauset, Chatam et Monomoy-Bay.
(2) Buzzards-Bay, où le Gulf-Stream produit des courants très irréguliers.
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fournissent les doux éd redons étaient en si grand nombre qu'on ne pouVait y faire un pas sans y casser des œufs. Aussi fut- elle appelée Vile aux oiseaux. Le climat y paraissait si tiède que Thorfinn résolut de s'y arrêter. Il mit à terre deux matelots qui revinrent, à la fin du troisième jour, rapportant, avec quelques grappes de raisin, du froment sauvage. Alors les Normands débarquèrent leurs troupeaux et construisirent des baraquements à peu de distance du rivage.
Les beaux jours se partagèrent entre des travaux de culture, la pêche, fort abondante, et des explorations à l'intérieur, les femmes restant au logis pour vaquer aux soins domestiques, sauf Gudride et Freydize qui étaient de toutes les courses et de toutes les chasses.
Une rivalité, sourde d'abord, puis plus accusée, divisait ces deux femmes. La fille d'Erik ne pouvait supporter la prédominence d'une étrangère, qui régnait en souveraine maîtresse et que les compagnons de Thorfinn regardaient comme le véritable chef de la mission. De son côté, Gudride n'avait nulle envie de se démettre de sa haute autorité, même au bénéfice de son ancienne belle-sœur. Cependant, d'un caractère conciliant,
malgré ses instincts guerriers, elle s'efforçait de maintenir avec sa rivale une harmonie bien
compromise
Kreydize, elle, ne pouvait se prêter à pareille
entente. Elle était soutenue dans sa haine par Thorhall-le-Chasseur, qui, de plus ru plus, visait à se rendre maître de l'entreprise. Il était, comme sa complice, décidé à ne se laisser arrêter par aucun obstacle pour atteindre son but. Sou programme était bien net, il se débarrasserait de chaque chef, l'un après l'autre. Et comme Gudride était la reine, l'âme de l'expédition, c'était par elle qu'il débuterait.
Et, en vérité, la femme de Thorfinn tomba soudainement malade, d'un mal qui n'avait pas de nom, mais qui, du premier jour, fut jugé incurable. Une langueur étrange s'était emparée de tout son être ; ses muscles d'acier semblaient se fondre sous l'étreinte d'une puissance corrosive. Son bras, qui avait si vaillamment brandi la hache et l'épée, pendait inerte à son côté; sa pensée, si claire, s'obscurcissait; la parole s'était arrêtée sur ses lèvres blémies; ses yeux, fixes, brillaient d'un éclat maladif; tout, autour d'elle, s'imprégnait de ce fluide mystérieux qui est comme
je t'attendais!., partons! («p. 104.)
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l'envolée de lïune. En un mot, Gudride se mourait, et la douleur régnait parmi les colons
Or, il advint qu'Anlaf, passant près de la hutte de Thorvald, entendit un bruit de conversation. Il prêta l'oreille et reconnut les voix de Thorhall et de Freydize. La fille d'Erik se plaignait des lenteurs de l'agonie de sa rivale ; lui, le chasseur l'exhortait à la patience. Il avait lancé des Runes arrières à la malade, et, comme il connaissait à fond l'art de tracer les caractères mystérieux, il était sûr de ne s'être point trompé. Ce n'était qu'affaire de temps; Gudride ne tarderait pas à succomber.
Cette révélation fut un trait de lumière pour Anlaf. Il connaissait, lui aussi, comme poète et comme savant, la science cabalistique des chiffres et des signes qui dispensent le bien et le mal. Il avait, à plusieurs reprises, employé les } Unies magiques, dont se servaient les magiciens dans leurs enchantements, les Runes secourables, pour conjurer les accidents, les Runes victorieuses, qui procurent le succès à la guenv. Seules, les Runes arriérés, faites pour nuire, n'avaient jamais souillé la pointe de son stylet ; mais il savait les combattre par les Runes médi-
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cinales, auxquelles s'ajoutaient, Bans doute, I périence des simples el la pratique des contrepoisons.
Fort de cette découverte, le barde courut chez Thorfinn et lui dit qu'il était certain de guérir sa femme.
— Si tu fais cela, mon compagnon, ma fortune, ma gloire, ma vie t'appartiennent, s'écria le chef de la flotte en pressant Anlaf dans ses bras.
Alors, le Skald ordonna qu'on levât Gudride et qu'on lui mît d'autres habits. Après cela, il chercha dans le lit de la malade et y découvrit des Hunes tracées sur des ouïes de poisson. Les ayant lues, il les jeta au feu et recommanda qu'on exposât à l'air les convertîmes qui les avaient renfermées. Ne voulant pas nuire à Thorhall-le-Chasseur, qu'il se promettait cependant de surveiller, il se contenta de cette déclaration :
— Que personne ne prenne sur soi de tracer des Runes, s'il ne sait pas bien les disposer, car il arrive à plusieurs de se tromper dans la forme d'une lettre difficile. J'ai vu, découpées sur cse ouïes, dix lettres occultes qui ont attiré sur
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notre reine une terrible maladie. Mais, grâce à nos dieux protecteurs, elle reviendra bientôt à la santé.
Anlaf, ayant dit, traça d'autres Runes, les mit sous l'oreiller de Gudride, qu'on avait recouchée, et aussitôt la compagne de Thorfinn sortit de sa torpeur, s'étira paresseusement et dit qu'elle n'avait plus de mal.
Les assistants crièrent au miracle. Anlaf, porté en triomphe, fut considéré comme l'ange tutélaire de l'expédition, et Thorfinn, l'appelant son ami, son frère, voulut consacrer cette union à la manière Scandinave, en mêlant, par une sorte de transfusion, son sang à celui du sauveur de Gudride.
Lorsque le bruit de cette cure merveilleuse parvint à Freydize, dont l'établissement était à quelque distance de celui des compagnons de Thorfinn, ce qui lui permettait de n'entretenir avec eux que des relations peu suivies, la sœur de Leif entra dans une violente colère. Elle en fit retomber tout le poids sur Thorhall-le-Chasseur; celui-ci, qui était un païen pratiquant, vit dans cet incident inattendu la preuve d'une désapprobation divine, et, se courbant sous la
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fatalité du destin, il renonça subitement à projets d'extermination, tout en se promettant de tenter une aventure nouvelle, à l'occasion.
Celle-cinr tarda pointa ><i présenter. Après l'été qui n'avait été par le fait qu'un long printemps, l'hiver se présenta, plusrigoureux que ne l'a \ ;' i • - 1 1 1 annoncé les compagnons de Leif et deThorvald. C'est que l'Ile aux Oiseaux n'était pas le doux Vinland, bien que sa voisine; et maintenant encore, l'île connue sous le nom de Martha's Yineyard, où paraît avoir été la colonie de Thorfinn, présente une différence considérable de température avec Long-Islandet lescôtesdu Massachus- its et du Conecticut. D'après un très ancien géographe, Bjarn Jousson, toute la zone des îles inhabitées du Massachusets est très froide ; « et pourtant, ajoute le même auteur, il n'y a pas loin de là au bon Vinland, qui, selon quelquesuns, se rattache à V Afrique? » Le climat chaud de Leifs-Budir et de ses environs avait fait naître cette croyance.
Quoi qu'il en soit, l'hiver était venu spontanément, et, comme on ne l'attendait pas, personne n'avait songea faire de provisions. Avec le froid, la pêche et la chasse devinrent improductives.
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Le poisson se réfugiait en des cachettes introuvables, et le gibier se retirait au fond des bois, où il eût été impossible de le poursuivre. Bientôt on en fut réduit au rationnement. Puis, ce fut la disette. Un jour, quelques harponneurs prirent une baleine; ils en firent bouillir un morceau et le mangèrent, ce qui les rendit malades. Alors, Thorhall, survenant, leur tint ce langage.
— Ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de jeter à l'eau cette chair de baleine et de se confier aux Dieux. Venez avec moi, et bientôt les vivres ne vous manqueront plus; car, où je veux vous mener, il y a du gibier dans les bois, des œufs dans les roches et du poisson dans la mer. Mais ne soufflez mot à personne de ce que je vous dis là. Les harponneurs, tous hommes résolus, et que la faim pressait de son aiguillon, accueillirent avec empressement la proposition du chasseur; et, comme il était inutile de prolonger davantage une ère de privations et de misères, ils prirent rendez-vous avec lui pour la nuit suivante sur la plage, près de la baie où les trois navires étaient à l'ancre. Il ne fallait pas songer à s'emparer de ceux de Thorfinn; mais Thorhall
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répondait de la barque de Freydize, dont il avait la garde. La petite troupe s'en approcherait sans bruit, et Ton appareillerait sur l'heure pour le
pays de l'abondance.
Le soir venu, le chasseur, sans avoir pris congé de personne, portait de l'eau k son nai ire, car il le regardait déjà comme sien, il en but, et chanta :
« Les colonnes de fer de l'assemblée me «lisaient que j'aurais dans ce pays les vins les plus délicats. Il me faut renier cette terre. Je ne porte à ma bouche que l'eau de la fontaine, et mes lèvres ne sentent pas le goût du vin. »
Puis, quand ses compagnons furent à bord, il leur dît :
— Retournons au pays des ancêtres. Larguons nos voiles, et que notre navire glisse rapidement au long de ces rives sablonneuses ! Que ceux dont le glaive brave la tempête et qui renient leurs anciens dieux restent sur cette terre, à faire bouillir de la baleine! Nous, nous avons faim de gibier et soif de bière blonde.
Sur ces mots, ils partirent pour la Norvège, qui était le pays désigné par Thorhall. Dans ses excursions autour de l'île et à la terre ferme, le
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chasseur avait découvert des courants qui devaient l'y mener directement. Et, en effet, après avoir louvoyé quelque temps, le navire, poussé par un bon vent d'ouest, s'enfuit à toute vitesse vers les côtes d'Europe.
Même aventure devait arriver six cents ans plus tard, à un marquis de La Roche. Alors que cet officier français cherchait, dans une petite embarcation, un port aux environs de l'Ile de Sable, il fut saisi par un vent d'ouest et porté, en moins de dix ou douze jours, en vue des côtes de France.
Thorhall n'eut pas le même bonheur. Au lieu de gagner sa patrie d'origine, il fut jeté sur les côtes d'Irlande et réduit en esclavage avec ses compagnons.
C'était le sort de tous les navigateurs qui se perdaient sur le littoral inhospitalier de la Verte Erin.