‹ Les dompteurs de la merChapitre 26 sur 46 · I. A FIN D UN HEROS · texte numérisé non relu

I. A FIN D UN HEROS

sur le quai de Dronthein; le vaisseau royal, d'or et de pourpre, cinglant vers Brattehilde ; enfin, à ses yeux se retraçait le Vinland enchanteur, avec ses arbres toujours verts, ses brises caressantes, son printemps éternel... Et Bjarn souriait à ces évocations d'un temps heureux; mais, ramené promptement aux tristes exigences de la réalité, il sortit de sa torpeur, et relevant la tête, il dit d'une voix ferme :

— Qu'il soit fait selon ton désir, mon compagnon; je vois que tu tiens à la vie et que l'approche de la mort t'épouvante. Moi, j'ai parcouru le cycle de ma destinée. Dieu me Ta fait connaître par ta bouche. Pars ; je reste.

Et il resta.

La barque goudronnée de poix, gouvernée par Haki, s'éloigna rapidement. Bientôt on la perdit de vue; et le navire alla s'engouffrant de plus en plus. Sa cale était remplie d'eau. Chaque minute s'annonçait comme la dernière. Quand il fut plein, il s'affaissa tout d'un mouvement, et les flots bouillonnants couvrirent d'un vaste linceul les glorieux fils de la mer, faisant cortège au plus vaillant d'entre eux, à celui qui, le premier, avait vu la rive américaine.

ciiaitiïii: Mil.

Expédition des frères Helge et Finn. — Ils retrouvent Freydize à Leifs-Budir. — Dissentiments entre eux. — Entrevue de Freydize et de Helge. — Le camp endormi. — Scène de massacre.

Cependant la renommée du Vinland commençait à se répandre. Malgré les rigueurs de la loi Scandinave, qui, nous le savons, punissait de mort toute indiscrétion relative aux conti découvertes et mises en valeur par les hommes du Nord, le nombre des marins qui avaient navigué dans les « régions printanières », où le soleil, au-delà des mers, se couchait, devenait trop considérable pour que le secret de cette colonie, déjà florissante, pût être longtemps gardé.

Aussi bien, la mère-patrie, la Norvège s'inquiétait avec raison de ces régions transatlantiques qu'elle considérait comme siennes. Bien plus, elle provoquait de nouvelles expéditions;

et ses barques ne touchaient guère aux rives de rislande et du Groenland sans essayer de gagner le pays légendaire où fleurissait la vigne. D'aucuns, et c'était le majeure partie, se perdaient dans les brumes de l'Océan. D'autres, comme Thorstein, s'égaraient dans leur route et s'échouaient sur des côtes rocheuses; mais quelques-uns, plus favorisés, parvenaient au continent d'Outre-Mer, s'orientaient en ces parages inconnus, et, d'étape en étape, finissaient par trouver l'embouchure de la bienheureuse rivière où s'élevait Leifs-Budir.

Du nombre furent deux frères norvégiens, Helge et Finn, venus en Islande pour y faire du commerce, et dirigés de là sur le Vinland par Leif Erikson qui leur en avait conté merveilles.

— Allez, voguez, jeunes gens, vers l'heureux pays où la vigne et le laurier poussent de compagnie, leur avait dit l'ancien compagnon de Bjarn. Vousy trouverez, ainsi que moi, la fortune, et vos vieux jours s'écouleront, comme en mon palais, dans les festins et les plaisirs. Mes vœux et mon hospitalité vous suivront, car je vous autorise à disposer de mes maisons de Leifs- Budir, qui, sans égaler ma résidence de Bratte-

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hilde, voua abriteront de leur mieux, voua <*t les vôtres.

Les deux frères se confondirent en remercîments, et, la saison étant propice, ila se hâtèrent, sur le conseil de leur hôte, de mettre â la voile et de se lancer en plein Océan sous la conduite d'un pilote, qui n'était autre que Haki, l'ancien compagnon de Bjarn Heriulfson.

— En passant au Straurn-Fjord, leur avait recommandé Leif-le-Fortuné, vous saluerez de ma part ma sœur Freydize, que je considère comme la reine du Vinland. Elle est de manières un peu brusques, assez fantasques; mais le sang d'Erik coule dans ses veines. Elle est brave comme une Vierge-au-bouclier, et son cœur est accessible aux plus nobles sentiments. Je suis sûr qu'elle vous fera grand accueil.

La première station de Helge et de Finn, après les pauses traditionnelles à l'Helluland et au Markland, — disons mieux, à Terre-Neuve et en Acadie, — fut donc le Straum-Fjord, ou Buzzard's-Bay. Ils n'y rencontrèrent pas Freydize, qui passait la saison des œufs à l'Ile aux Oiseaux. Ils parurent très contrariés de ce contretemps qui les empêchait de se conformer au

désir de leur liùte de Brattehilde, car ils ne pouvaient s'attarder en route, s'ils voulaient retourner chez eux avant l'hiver. Ils firent donc transmettre à Freydize les salutations de son frère, et lui annoncèrent leur résolution de se rendre directement au Vinland.

Cette nouvelle réveilla dans l'esprit de la fille d'Erik tous les mauvais instincts qui s'y trouvaient momentanément assoupis. Le départ de Thorfinn et de Gudride, loin de lui procurer la situation qu'elle ambitionnait, avait amoindri son pouvoir. Ils avaient emmené l'élite de la colonie, et ce qui en restait, au Straum-Fjord comme au Vinland, vivait dans une indépendance querelleuse qui n'admettait aucun frein et ne reconnaissait aucune autorité. Et cependant elle caressait le rêve chimérique de régner, en reine, sur le Vinland et de lui imposer sa loi, sa puissance et ses caprices. Pour atteindre ce but, il lui fallait le prestige de la fortune, et, dans sa détresse, elle se lamentait, accusait le sort de son isolement, et souhaitait qu'une providence la vînt tirer de sa retraite.

Et voilà que cette providence se dévoilait tout à coup à ses yeux sous la forme des deux frères

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norvégiens, dont le navire était, lui avait-on -lit, garni d'ornements précieux, avec beaucoup d'or àla poupe, et des màtsétincelants,où se gonflaient des voiles d'étoffes bariolées, <•■ qui indiquait des

pirates de qualité.

Freydize eut vite combiné son plan de campagne. Elle quitta sur-le-champ l'Ile aux I tiseaux pour revenir à la terre ferme, et là, rassemblant les colons, elle leur tint un langage propre à surexciter leurs convoitises. Elle n'eut pas grand mal à les gagner à sa cause. Ces hommes , tous de corde et de sac, ne s'enquirent, en prévision d'un bon coup à faire, ni de ses projets, ni du but qui la faisait agir. Ils l'avaient vue à l'œuvre, au temps des Skrellings, et, sans plus de paroles, ils firent le serment devant les anciens Dieux, les seuls qu'ils reconnussent, de lui obéir aveuglément en toute occasion.

Le bateau de Thorvar, sorti des chantiers du Vinland, ne pouvait, quoique repeint à vives couleurs pour la circonstance, faire digne figure à côté du splendicle drakar des Norvégiens; mais Freydize comptait précisément sur cet humble appareil pour engager avec eux la partie.

Elle se trompait sur ce point; à son grand

LA REINE DU VINLAND. K> i

étonnement, elle n'eut pas à provoquer leur pitié. En galants chevaliers, Helge et Finn, devant leurs équipages et les colons réunis, saluèrent, en la fille d'Erik-le-Rouge, la Reine incontestée du Vinlancl. Bien plus, ils lui attribuèrent cette qualité souveraine de la part de Leifle-Fortuné.

A ces mots, Freydize ressentit une immense joie. C'était son rêve qui se réalisait, plus beau, plus glorieux qu'elle n'eût osé se le figurer. Mais, chez cette femme, inaccessible aux sentiments élevés , la joie se traduisait autrement que chez les autres femmes. Encouragée par l'attitude des deux étrangers, elle changea subitement ses plans, et, se tournant vers les colons du Vinland, elle leur dit :

— Vous l'entendez! je suis votre Reine, et vous me devez pleine et entière soumission. Quels que soient mes ordres, vous m'obéirez sur l'heure. Mon frère, à qui cette terre appartenait, m'en a fait don, et je saurai maintenir mes droits.

Puis, s'adressant aux deux frères :

— Messires, je suis heureuse de votre visite et je vous remercie de vos politesses. Mon pays est riche; vous y ferez bonne capture; et nous partagerons.

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Les Norvégiens, un peu surpris, s'inclinèrent.

— De plus, ers maisons, ces magasins, hangars, sont à moi, reprit Freydize. Je vous prierai donc d'en retirer vos bardes et vos marchandises, pour que je m'y installe et y serre ma part de vin, de bois et de fourrure

Ilelge et Finn trouvèrent exorbitante l;i prétention de leur hôtesse, Leif Erikson ayant bien stipulé qu'ils disposeraient de ses maisons de Leifs- Budir. Toutefois, pour éviter des querelles, et, comme, après tout, ils étaient chez la reine du Vinland, ils souscrivirent à ses volontés. Ils vicièrent la place et allèrent s'installer à proximité de la mer. Cependant, le premier, en prenant congé de Freydize, ne put s'empêcher de lui dire :

— Nous ne sommes point de la même nature; tu l'emporteras toujours facilement sur nous par ta subtilité.

La sœur de Leif retint ces paroles, qui sonnaient à ses oreilles comme un pronostic ; et, sure désormais de sa réussite, elle s'occupa tout d'abord de l'organisation de son royaume.

Pour commencer, elle exigea de tous les colons une dime qui vint grossir sa part. Aussi

la prospérité, la prodigalité môme, ne tardèrent-elles point à régner à Leifs-Budir. Bientôt les entrepôts et les magasins regorgèrent de produits de toutes sortes. Il en était, d'ailleurs, ainsi clans la maison que les deux frères avaient fait construire au bord de la mer, et où, suivant la chronique, ils vivaient « honnêtement », c'est-à-dire joyeusement.

Là, c'était, en effet, chaque jour, plaisir nouveau, ripaille inédite. Les semaines succédaient aux semaines, et, de même que leurs devanciers, aux temps déjà lointains de Leif, de Thorvald et de Thorfinn, les Normands d'Helge et de Finn s'oubliaient dans les délices du Vinland. Mais leurs chefs, plus avisés, et ne se souciant guère de continuer à vivre sous la dépendance onéreuse de leur suzeraine, résolurent de partir avant que les glaces du Nord leur eussent barré le chemin du retour. Ils firent solennellement part de leur projet à Freyclize, qui pensa que le moment d'agir était venu.

La reine profita d'une fête de clôture qui avait, toute une nuit, tenu les étrangers sous le charme captivant de l'ivresse, pour se rendre de très grand matin, couverte du pallium de son époux,

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et pieds nus, au logis des deux frères. La sentinelle chargée de leur garde, endormie, cuvant son vin comme les autres, n'avait même pas pris soin de fermer leur porte. Freydize n'eut

donc qu'à la pousser pour se trouver en présence de Finn, qui occupait la première pi<

Le jeune pirate reposait sur un lit de feuillage, tout habillé, la tète encore ceinte des fleurs du festin. Sa poitrine, oppressée, se soulevait avec peine. Il semblait qu'il fût sous l'empire d'un songe pénible, et que, loin de le dissiper, la présence de la reine en augmentât l'acuité. C'était un véritable cauchemar, dont il ne pouvait se débarrasser. Freydize , sur le seuil , immobile, les bras croisés, le contemplait d'un œil implacable. Sous la fascination de son regard, Finn, halluciné, s'agitait sur sa couche, se soulevait avec peine, pour retomber inerte, la tête rejetée en arrière. Enfin, par un effort surhumain, il finit par se dresser sur son séant, et, lorsque, secouant son ivresse, il aperçut, pareille à une statue, la fille d'Erik baignée dans la lumière de l'aube, il faillit jeter un grand cri.

Mais Freydize, avançant la tête, mit un doigt sur sa bouche, et, sans un mot, fit sisme à Finn

de la suivre au dehors, où elle s'assit sur un tronc d'arbre.

Le Norvégien sortit et prit place à côté d'elle.

— Que me veux-tu, Freydize? Quel rnotit peut t'amener à pareille heure? lui demandat-il.

La sœur de Leif ne répondit pas tout de suite. Mais, comme Finn, encore mal éveillé, menaçait de se rendormir, elle dit, d'une voix lente :

— Ce pays te plaît-il?

— Assurément. Le climat en est doux, et ses produits dépassent tout ce qu'on peut désirer; mais ta conduite envers nous m'en fait moins apprécier les mérites. Elle me semble injuste et m'a tout l'air d'une querelle sans motif.

— Tu dis vrai. Du moins, c'est mon sentiment; et c'est pour faire cesser cet état de choses que je suis venue.

— En ce cas, sois bénie! Pour vivre en paix avec toi, je souscris d'avance à toutes tes conditions, car tu ne peux nous en poser de plus rudes que celles dont tu nous as frappés jusqu'ici.

— Eh bien, écoute-moi ! Vos magasins regorgent de marchandises et vous songez au départ.

— C'est la vérité.

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— Moi, je veux partir aussi, revoir mou frère

et \ i\ iv, rumine lui, de mes richess<

— Tu ;is raison, et, si cela te convient, noua

ferons voile ensemble.

— J'accepte; mais ce que tu me proposes ne peut se réaliser que si vous vous y prêtez, toi et ton frère. J'ai, grâce à votre apport et à mes propres ressources, accumulé plus de marchandises que vous, et mon navire est plus petit que le vôtre. Pour que je puisse partir, il faut donc que vous changiez de bateau avec moi. Tu as sur ton frère un grand empire; plaide ma cause, obtiens de lui ce que je te demande, et, désormais, nous vivrons en paix.

Freydize s'attendait à un refus, ou du moins à des réserves; aussi fut-elle surprise, lorsque Finn lui dit simplement :

— Ce que tu désires peut se faire , et , si mon frère n'y voit pas d'objections, — et je crois pouvoir t'assurer qu'il n'en verra pas, — nous te céderons volontiers notre drakar, puisque cela doit te rendre service.

Cette réponse ne rentrait pas dans le plan de Freydize. La trop grande libéralité de Finn la déroutait. Il lui faisait la part trop belle; main-

LA REINE DU VINLAMi.

elle

plus aucun prétexte d1

tenant

Ion son idée.

Toutefois cette considération n'était point pour arrêter longtemps la sinistre mégère. Avant même qu'ils se fussent quittés, Finn retournant dans sa maison afin d'y continuer son rêve interrompu, elle, reprenant le chemin de son logis, sonparti était irrévocable. Les Norvégiensne voulaient pas de la guerre; eh bien! ils l'auraient quand même, et sur-le-champ! En passant par leurs campements, elle les vit plongés dans une lourde ivresse. Elle en secoua plusieurs; ils ne se réveillèrent pas, laissant à peine échapper un sourd grognement. L'occasion était propice; il s'agissait d'en profiter. Aussi Freydize s'élançat-elle au pas de course à travers les bois qui la séparaient de Leifs-Buclir.

Elle y parvint avant le réveil du camp. Là aussi, l'on avait festoyé la veille, Thorvar plus que les autres; aussi fut-il longtemps à sortir du sommeil dans lequel il se prélassait, malgré les cris aigus de sa femme. Lorsqu'il ouvrit les yeux, il eut le spectacle imprévu de Freydize gesticulant devant lui, se roulant à terre, et s'arrachant les cheveux.

MO LE8 DOMP1 El RS DE LA il

— Qu'as-tu donc? demanda Thorvar très effrayé.

— J'ai, répondit sa femme, au milieu de sanglots et de tons rauques qui s'échappaient d<

gorge, enlrecoupanl ses phrases et ses mots, — j'ai... que je viens d'être... insultée... battue...

bafouée...

— Explique-toi !Qui t'a insultée ?Qui t'a

battue?

— J'étais allée, ce matin, chez les Norvégiens;... je voulais leur acheter leur navire... qui est plus grand que le nôtre;... mais, au lieu de me répondre,... ils m'ont frappée... oui, moi, leur reine... ils m'ont frappée de verges...

Thorvar, qui voyait poindre une scène, s'efforça tout d'abord de calmer sa femme. Il la prit par l'intérêt.

— Nous verrons, dit-il, à faire entendre raison aux Norvégiens. Ils nous vendront leur navire, sois-en sûre.

Et, se retournant du côté delà ruelle, il se disposait à se rendormir.

Mais cette désinvolture ne faisait point le compte de Freydize. Se redressant comme une furie, elle s'écria *.

LA REINE m VINLAND. 161

— Ah! si Leif était ici, ou Thorhall-le-Chasseur, je serais déjà vengée! Ils courraient en ce moment sur la route des Norvégiens, à la tête de mon peuple en armes. Mais toi, chétif, ton bras est trop faible, et ton cœur trop lâche, pour me laver d'une injure, qui est aussi la tienne. Eh bien , écoute-moi ! Thorvar. Si tu ne sais pas les châtier, ces étrangers misérables qui ont brisé mon âme et meurtri mon corps, je jure, sur les mânes de Thorvald et de Thorstein, que, de retour au Groenland, je demanderai le divorce.

C'était là, dans les mœurs Scandinaves, le plus sanglant alïront qu'une femme pût faire à son époux. Aussi, bondissant sous l'aiguillon de cette menace, comme frappé d'une flèche ou d'un javelot, Thorvar sauta hors de sa couche. Sans mot dire, il détacha du mur son casque et son épée, prit au bras son bouclier, et, s'élançant dans les cantonnements où guerriers et colons s'étiraient paresseusement, il poussa le cri de guerre, qui fut entendu de tous. Bientôt, la troupe, en armes, se trouva prête à marcher.

Freydize leur apparut alors, et son œil aident,

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et se- lèvres frémissantes eurent raison de tous les cœurs. Elle était belle ainsi, d'une beauté meurtrière, ses cheveux épars flottant au vent,

sa taille serrée dans une cotte de mailles, que faisait ressortir une chlamyde d'un bleu sombre, agrafée sur l'épaule. A la main elle tenait une hachette, et son épée, qui pendait à son côté, reluisait à la poignée.

Tous, gars du Straum-Fjord et colons du Vinland, furent subjugués. Au récit de leur reine, un seul cri sortit de toutes les poitrines. Et la troupe, dans un désordre de furie, se rua sur le camp des étrangers, où le Dieu des Ivresses continuait à semer les pavots d'une somnolence bachique.

Avant qu'ils eussent eu le temps de se reconnaître, les Norvégiens, gardes et matelots, furent égorgés ou cloués à terre à coups de lance. Thorvar présidait à ce massacre qui était dans la mesure de sa vaillance, tandis que Freydize, se réservant la part guerrière, se précipitait, hache levée, sur la maison où elle était venue, seule, quelques heures auparavant.

Cette fois, Finn ne subit aucun charme, aucun malaise magnétique; il passa, sans transition, d'un rêve terrestre à l'éternel repos.

LA REINE DU Vl.M.AM).

ii;:{

Au bruit, sourd et mat, de la hachette pénétrant dans le crâne de son frère, Helge avait sauté à bas de son lit. Il accourait, affolé; mais il ne pouvait croire aussi grand le malheur qui le frappait. Fou de douleur il se précipita sur Finn, le souleva, chercha à étancher le sang qui s'échappait de son affreuse blessure. Il l'appelait, il l'embrassait, il le conjurait de vivre

C'est le moment qu'attendait Freydize. S'élançant d'un coin de la pièce où elle s'était blottie, elle se jeta sur Helge et lui asséna derrière la nuque un coup formidable qui sépara presque entièrement la tête du tronc.

Alors, les yeux voilés de rouge, et aux lèvres un sourire bestial, la Reine contempla son œuvre. Elle en était fière; elle eût voulu que tout son peuple acclamât sa valeur ; mais d'autres devoirs l'appelaient au dehors. Les chefs étrangers n'étaientplus; il importait, maintenant, qu'aucun de leurs compagnons ne leur survécût. Au premier coup d'œil, elle put croire que de ce côté la besogne n'avait pas moins bien marché que du sien; les Norvégiens gisaient tous à terre, morts ou mourant.

Et, en vérité, Freydize <l<;j;'i. s'apprêtait à com-

1 * » i LES IhiMI'ï i.i RS DE LÀ MER.

pli m enter les siens, lorsqu'elle aperçut cinq femmes qu'ils avaient épargnées. A cette vue, la

colère la reprit, et, crachant L'injure à la face de

ses guerriers, elle bondit sur les malheureuses, que l'effroi clouait sur place, fit Le moulinet ;r sa hachette qui semblait tourbillonner dans une

vapeur de sang, et, de leur groupe, ne forma bientôt plus qu'un monceau de chairs, dont Les chiens aux longs poils s'approchaient, flairant une curée sans pareille.

La troupe de Thorvar assistait à ce spectacle, stupéfaite, consternée. Ces hommes, prêts à toutes les besognes, souillés de tous les meurtres, avaient trouvé leur maître. Freydize leur apparaissait comme la déesse du crime ; et, pour la première fois de leur vie peut-être, la voix de la conscience éveillait en eux de vagues sentiments de miséricorde. Freydize, « toute au plaisir de son exécution, » ne s'aperçut pas tout d'abord de ce changement; ce ne fut qu'en voyant ces écumeurs professionnels, mornes, sombres, fauves, qu'elle comprit le danger qui la menaçait; s'avançant vers leur troupe, elle dit, d'un air de défi :

— Si la Fortune nous accorde de retourner au Groenland, je retrancherai du milieu des hommes

celui qui racontera ces choses Nous dirons

qu ...ils sont restés ici.

Et ainsi fut dit, quand, au printemps de 1013, Thorvar et Freydize, montés sur le drakar des Norvégiens, rentrèrent à Brattehilde.

En dépit de toutes ces précautions, Leif eut des soupçons. Il questionna sa sœur qui lui répondit effrontément que les Norvégiens étaient restés au Vinland, et que, résolus à s'y fixer, ils lui avaient vendu leur navire pour lui faciliter le transport de ses richesses. Les compagnons, interrogés à leur tour, mais dominés encore par la terreur que leur inspirait Freydize, confirmèrent ses paroles. Seul, Thorvar se troubla... Alors Leif ne douta plus; il fit mettre quelques hommes de l'équipage à la torture, et lorsqu'il connut la vérité, il dit avec tristesse :

— Je ne puis punir ma sœur, car son sang est le mien ; le temps se chargera de son châtiment. Que nul ici n'écoute sa voix, ne regarde ses yeux, ne suive son geste! Qu'elle vive, étrangère parmi nous, sans aumône, sans pitié! Que nos maisons, que nos temples se ferment devant elle! Vivante, qu'elle erre comme une ombre à travers les rocs sauvages et les neiges éternelles !

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Vainement, Freydize s'éleva contre cet anathème. Leif fut inexorable. Elle se traîna aux genoux de son frère, le suppliant de la laisser retourner au YiiilancL Pour toute réponse il lui montra le drakar des deux Norvégiens qui flambait par son ordre, en signe d'expiation. Elle implora quelques bribes de l'immense fortune qu'elle rapportait; il refusa en disant que ce bien mal acquis servirait à doter les églises et les monastères qui s'élevaient de tous côés. Elle lui demanda, tout au moins, de finir ses jours dans un de ces pieux asiles; nouveau refus.

Alors, découragés et misérables, honnis de tous, et montrés au doigt comme des bêtes nuisibles, l'ancienne souveraine du Vinland et son lâche époux prirent le chemin des solitudes, où, dans un coin de glaces et de rochers, ils finirent leurs jours désolés.

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