‹ Les dompteurs de la merChapitre 28 sur 46 · I - -' i i - DOMI'1 El R8 DE LA Ml II · texte numérisé non relu

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Pour cette entreprise, il fallait un nouveau chef, écouté, respecté, comme Leif, comme Thorvald, comme Thorfinn, — comme Thorfinn et Gudride. Or, il advint que ces deux derniers, emblèmes de la colonisation pratique et féconde des pays transatlantiques, eurent leur pendant en un riche colon de Leifs-Budir, du nom d'Hervador, qui, vaillamment secondé par sa femme, Syasi-la-Blonde, tenta l'aventure.

Ils mirent à la voile au printemps de l'année 1051 et firent une première halte au pays de Y; il thiof et de Vimar. Ceux-ci se réjouissaient à la pensée de revoir des hommes de leur race, chez lesquels ils retrouveraient des parents, des amis, d'anciens compagnons de jeux, qu'ils se promettaient bien d'amener à bonne entente avec les Normands, leurs compatriotes d'adoption. Ils avaient hâte surtout de parcourir le pays qui les avait vus naître, d'en sonder les profondeurs et d'en utiliser les richesses. Mais, ô surprise! ô déception, il ne s'y rencontrait plus d'habitants, et la terre, elle-même, semblait ravagée par un fléau où se montrait la main implacable de l'homme, tel que la guerre, ou l'invasion faisant le vide autour d'elle.

Plus loin, même solitude et môme dévastation! Enfin, sur une plage, au fond d'un golfe, se montrèrent des indigènes qui, en vérité, por taient une sorte de braie blanche. Valthiof descendit à terre avec quelques matelots et s'avança vers ces naturels qui ne manifestèrent ni crainte ni surprise à leur aspect. Le navire, avec ses agrès et ses voiles déployées, ne paraissait pas les émouvoir davantage. D'où l'on pouvait conclure qu'ils en avaient déjà vu. Valthiof leur adressa la parole, et il se trouva qu'ils s'entendirent à merveille.

Hervador apprit ainsi que le pays était gouverné par un vieillard de race étrangère. Pour le rencontrer, il lui fallait remonter une rivière qui avait son embouchure à quelque distance. Quand il entendrait le bruit d'une chute d'eau, il s'arrêterait; ce serait là.

Hervador suivit ces instructions. La rivière était large, profonde et bordée de grands arbres. Les Normands s'y engagèrent, enthousiasmés de ce qu'ils voyaient, et très impatients d'atterrir; mais leur chef s'y opposa. Il voulait, avant tout, connaître cet homme blanc qui avait, prétendaiton, la barbe blanche et longue. Cependant, lesar-

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bres succédaient ;m.\ arbres, Les prairies aux

prairies, Jes collines aux collines, et l'on n'arrivait pas à l'endroit promis. Enfin, après quelques heures de navigation, le bruit d'une cataracte lointaine se fit entendre, vague d'abord,

puis plus distinct. On approchait du but; et, en réalité, la présence de l'homme s'annonçait par mille détails, sur les deux rives, bien qu'aucun.' créature humaine ne s'y laissât voir.

Bientôt, d'étranges sonorités se mêlèrent au roulement de la cascade. Elles faisaient vibrer l'air de cliquetis métalliques et de coups de gongs, sur lesquels s'élevaient de trainardes mélopées, qu'une foule, qui paraissait nombreuse, répétait en chœur.

Alors Hervador et ses compagnons descendirent à terre, laissant Syasi et ses femmes à la garde de quelques matelots. Ils s'enfoncèrent sous bois et ne tardèrent pas à parvenir à proximité d'une vaste clairière. Ils évitèrent de s'y montrer, car tout un peuple y célébrait une fête, religieuse sans doute, et l'on sait que les étrangers ne sont pas admis à ces sortes de cérémonies. Attirés par l'imprévu du spectacle, ils demeurèrent en place, cachés dans un fourré.

Ils avaient devant eux une vingtaine d'adolescents de douze à quinze ans, peints en blanc des pieds à la tête. Le peuple dansaitet chantaitautour d'eux au son des instruments étranges et de castagnettes primitives. C'était un bruit assourdissant et qui allait grandissant, ainsi que l'exaltation et les contorsions du public. D'une pantomime large et cadencée, les danseurs en étaient progressivement arrivés à un sabbat infernal qui menaçait de dégénérer en une de ces sarabandes échevelées dont les pics diaboliques sont le théâtre.

Soudain, à un signal que les Normands ne virent point, et sans qu'aucun son étranger au tumulte eût frappé leurs oreilles, tout s'interrompit; danse, chants et gongs. Intrigués, ils écartèrent les branches qui les cachaient à la foule, et ils aperçurent, venant à eux, une troupe précédée d'une bannière blanche, sous laquelle s'avançait, à cheval, un vieillard qui, à n'en pas douter, était de race Scandinave.

Ici, nous ouvrons une parenthèse.

La présence d'un cheval sur le nouveau continent peut surprendre, car les Espagnols et les

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Portugais ont crié bien haut qu'ils n'en avaient

vu nulle part sur la terre d'Amérique.

Il se peut, en effet, que le chroniqueur islan dais, habituéà vivre parmi défi chevaux, ait trouvé tout naturel d'en mêler à son récit.

Mais, d'autre part, on sait que les Normands emmenaient presque toujours des chevaux avec eux. De leurs navires sortaient de véritables escadrons. Et nous avons vu Erik-le-Rouge se rendant au rivage sur son cheval de bataille.

Il est donc probable que Y Homme blanc en avait introduit dans le pays où se passe l'aventure d'Hervador, lequel, selon toute vraisemblance, et d'après les descriptions de la Saga, n'est autre que le territoire du Potomak, au fond de la baie de Cheseapeak.

Par rapporta la situation des chutes, la rencontre des deux chefs aurait eu lieu à environ vingt kilomètres de Washington.

Reprenons notre récit.

A l'approche de l'homme blanc, la cérémonie prit un caractère plus accusé. Les victimes, car c'était assurément d'un sacrifice humain qu'il s'agissait, furent conduites sous un arbre entre

une double haie de jeunes gens de leur âge, qui, armés de baguettes, leur en assénaient de vigoureux coups. Les échines et les bras, rougis, se striaient de barres qui éclataient par intervalles et s'épandaient en une vapeur de sang; mais pas un cri, pas une plainte ne s'élevaient du groupe des patients. Sous l'arbre, les danses et les chants recommencèrent, cette fois plus solennels, tandis que, dans le voisinage, des femmes, sans doute les mères des infortunés, préparaient, en pleurant et en poussant des cris de désespoir, des nattes faites de peaux, de mousse et d'herbe sèche pour servir, on n'en pouvait douter, aux funérailles de leurs enfants.

Maintenant, le moment du sacrifice était venu. Cinq hommes âgés, prêtres, féticheurs ou devins, s'approchèrent des victimes, et, ramassant des branches et du feuillage que des jeunes gens, montés dans l'arbre, faisaient pleuvoir sur eux, ils en tressèrent des couronnes dont ils ornèrent leurs fronts. Puis, les mères, en une suprême caresse, enveloppèrent leurs enfants dans les nattes préparées par leurs soins.

En voyant ces dispositions, les Normands frémirent, car il était certain qu'on allait brûler

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vifs ces malheureux. Déjà, dans leur noble élan, ils serraient la poignée de leurs glaives et se disposaient à s'élancer pour les délivrer; mais Valthiof et Vimar les rassurèrent. Cette cérémonie leur remettait en mémoire une coutume semblable de leur enfance. Ils connaissaient le sort qui attendait les jeunes hommes; et c'est «lune voix où se reflétait leur origine qu'ils dirent, en se regardant :

— Ils ne mourront pas tous.

Comme Hervador et ses compagnons s'étonnaient de ce langage, Valthiof, sous l'inspiration d'un lointain souvenir, ajouta :

— Non, ils ne mourront pas tous. Okée,l'esprit malfaisant, sucera le sang de ceux qui lui tomberont en partage; les autres seront conduits au fond des bois par les Hennis au doux regard; et, plus tard, ils reviendront à leurs foyers et raconteront ce qu'ils auront vu dans les régions bienheureuses.

A ce moment, les cinq sacrificateurs, au milieu d'un solennel silence, entraînaient les jeunes gens vers le ravin, où ils les précipitaient l'un après l'autre.

Alors Hervador comprit l'apologue de Valthiof.

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Les enfants, tués clans leur chute, devenaient la proie des fauves, et ceux que la mort avait épargnés étaient emmenés à leurs retraites par les prêtres, par les devins, qui les instruisaient dans leurs croyances et dans leurs rites, pour les rendre, par la suite, à la société, afin de la catéchiser.

C'était pour amortir leur chute et, partant, pour leur favoriser cette brillante destinée, que leurs mères les capitonnaient si douillettement dans de la peau, de la mousse et de l'herbe sèche.

La cérémonie terminée, les Normands reportèrent leur attention sur leur compatriote. Ses traits réguliers n'offraient aucune ressemblance avec ceux des gens de son entourage. Sa barbe, blanche comme la neige, s'étalait sur sa vaste poitrine. Il portait sur la tête une couronne enrichie de pierres précieuses, et son buste était à moitié cache par une chlamyde de drap d'or, attachée à l'épaule. Les prêtres et la foule se prosternèrent plusieurs fois devant lui, puis s'organisèrent en procession pour l'escorter.

Le cortège fit le tour de la clairière, véritable

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cirque découpé dans là forêt, ayant, au fond el semblable à la scène d'un théâtre, le bord rocheux et déchiqueté du précipice, au delà duquel s'étalait un merveilleux décor de collines bleues,

moutonnant comme oVs vagues. Les musiciens ouvraient la marche; puis venaient les prêtres.

A l'approche du chef, les Normands, désireux de joindre leurs hommages à ceux de ses sujets, sortent de leur cachette. Ils marchent, casque en tête, la main fièrement campée sur la hanche, et l'épée basse en signe de respect. Mais leur apparition est loin de produire l'effet qu'ils en attendent. A leur vue, la foule, prise d'une rage subite, les entoure, se jette sur eux et s'apprête à leur faire un mauvais parti.

Heureusement, l'homme blanc intervient. Dans le tumulte, il ne peut, de loin, distinguer exactement ce qui se passe; il tire un son strident d'un cor suspendu par une chaîne d'or à son cou. A ce signal les mains retombent, les armes s'abaissent, et les étrangers, dégagés, s'avancent en groupe, Hervador en tête, fier comme un pirate de l'ancien temps.

Les deux chefs sont en présence. Le vieillard considère, avec une émotion qu'il cherche vaine-

ment à dissimuler, ces guerriers, ces marins, qui le reportent au temps où, jeune comme eux, il courait les aventures. Car il est bien de la môme origine que ces vaillants compagnons. Il a porté, lui aussi, le casque et le bouclier, et ses moustaches étaient blondes avant que la déesse des tempêtes de neige eût semé sur elles les frimas des années. Il fait approcher les nouveaux venus et leur demande, en langue norske, le nom de leur patrie.

— Je suis né au Vinland, répond Hervador, mais je suis originaire d'Islande.

— Alors, nous sommes compatriotes, s'écrie le vieillard, car je suis de Kamb, district de Thing.

— C'était la patrie de mon père.

— Ah! mon fils, que ne puis-je te presser sur mon cœur, embrasser en toi tous ceux qui me lurent chers; mais l'inexorable destin a fait de moi le chef, et hélas! le prisonnier et l' hommelige de ce peuple. Pourquoi faut-il qu'au lieu de bénir les dieux de ta venue, je sente en mon âme une angoisse profonde. C'est qu'ici tes jours sont en danger.

— Pour quelle raison, mon père? N'es-tu pas

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le roi? Déjà, tu nous as montré ta puissance, en nous tirant des mains de quelques forcenés. Nous ne venons pas en ennemis; nous voulons vivre

en paix avec tes sujets.

Le vieillard réfléchit un moment.

— C'est impossible! dit-il. Ecoute mon histoire et tu jugeras par toi-même. Exilé dislande, volontairement, à la suite d'un serment imprudent, je fus jeté sur cette côte où mène un courant mystérieux, un fleuve sous-marin, quand on vient de la pleine mer. A ma vue, les indigènes, pris d'une exaltation soudaine, se jetèrent à terre et m'adorèrent comme un dieu. Ils me conduisirent ensuite dans l'intérieur du pays, où est leur capitale; et là, ils m'élevèrent sur un pavois et me firent comprendre qu'ils me choisissaient pour chef. Mais, je le répète, j'étais aussi leur prisonnier... Plus tard, lorsquej'ai su leur langue, j'ai eu l'explication de ce mystère : j'ai appris qu'un blanc, nommé Ary Marson, — un des nôtres, sans doute — était venu dans ces parages et que, choisi par le peuple, il y avait régné... Quand? Il y a des siècles peut-être. Mais la tradition s'en était conservée pure, intacte, avec la persuasion que ce

chef, que ce dieu, n'était pas mort et qu'il reviendrait. Mon arrivée chez ce monde simple et bon, malgré ses apparences, a donné raison à la légende. Aux yeux de cette foule, je suis Ary Marson. Alors, tu comprends le soin qu'elle met à me garder, de peur que je lui échappe, comme la première fois.

— Fort bien, interrompit Hervador; mais il me semble que cette haute situation doit précisément te permettre de nous protéger et de nous accueillir.

— Attends, mon fils, je n'ai pas tout dit, Mon premier soin, en ceignant la couronne, avait été de m'inquiéter de mes compagnons; on ne me répondait que par des signes que je ne comprenais pas. Plus tard, j'ai su qu'ils avaient été massacrés sur place. Ces hommes, voués au blanc, n'admettent qu'un blanc, qu'un seul, leur chef, leur dieu blanc; et, en dehors de moi, ils n'en souffriraient pas d'autre. Si je suis, moi, l'esprit bienfaisant, vous êtes, vous, à leurs yeux, les démons envoyés par les esprits infernaux pour me nuire... Et, tenez, vous entendez leurs clameurs; ils trouvent, sans doute, que notre entretien dure trop longtemps, et ils craignent

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de me voir emporté subitement par voua dans les régions éthéréea du ciel.

La foule s'était, en effet, rapprochée; elle faisait cercle autour de son chef et de la troupe des étrangers, et son attitude paraissait menaçante. Pour conjurer ces mauvaises dispositions, le roi poussa son cheval vers les principaux <!•' la tribu, qui formaient un groupe, d'où semblait partir le mot d'ordre. Il eut avec eux un conciliabule, à la suite duquel, revenant vers ses compatriotes, il dit :

— J'ai consulté les notables de ce pays. Ils m'ont laissé le soin de décider de votre sort. Je vous accorde donc la permission de vous éloigner, et je vous conseille, à mon grand regret, d'en profiter sans retard, car, je vous le répète, ce n'est pas de son plein gré que mon peuple m'a confié l'arbitrage de votre destinée. Il m'accuse déjà de violer la loi du royaume, et, s'il ne me croyait immortel, je pourrais payer de ma vie cette témérité.

Hervador communiqua cette réponse à ses compagnons. Ils résolurent de partir aussitôt et prirent congé du vieux roi.

— Si le destin nous mène un jour vers notre

mère-patrie, qui nommerons-nous pour notre libérateur? demanda le chef normand.

— Je ne vous dirai pas cela, répondit Y Homme blanc, parce que je ne veux pas que, pour m'être utile, mes parents et mes frères d'armes fassent le voyage et soient menacés du sort qui vous aurait frappés, sans ma protection. Je suis, d'ailleurs, accablé d'ans et n'ai plus que peu de jours à vivre. Il est en ce pays beaucoup d'hommes puissants et considérés, absents pour le moment, qui n'accorderaient pas facilement la paix aux étrangers.

— Je comprends tes scrupules et je n'insiste pas pour savoir ton nom; mais, dis-moi, n'as-tu pas le désir de faire connaître, à ceux que tu as aimés, que tu existes et que tu n'as point égaré leur souvenir.

Le Roi réfléchit un moment; on voyait qu'un violent combat se livrait en lui. Soudain, il prit une résolution, et, tirant son épée :

— Si la fortune te permet de retourner en Islande, tu remettras cette arme à Kjartan, colon de Froda

Il hésitait encore :

— ...Et cet anneau à Thuride, sa mère.

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— Il sera fait selon tes rœux, mon Seigneur, je te le promets. .!<• chercherai Kjartan et Thuride; mais de qui dirai-je que Leur viennent b î

riches présents?

— De quelqu'un qui fut plus ami de la dame de Froda que de son frère, le Gode d'Helgafell.

— Et ce sera tout?

— Oui, tout.

Hervador s'inclina et se disposa sur-le-champ à prendre avec ses compagnons la direction du rivage ; le Roi le rappela.

— Encore une recommandation, dit-il. Cette contrée est fort étendue et n'a que peu de ports ; les étrangers y sont partout menacés de mort par les habitants ; retournez donc chez vous directement, sans vous arrêter en route.

Sur ces mots, Y Homme blanc fit un signe, et deux valets prirent son cheval par la bride. Il s'éloigna, comme il était venu, sous les plis de sa bannière blanche, avec les grands du Royaume pour escorte, tandis que la multitude faisait la conduite aux Normands, pour bien s'assurer de leur départ.

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