‹ Les dompteurs de la merChapitre 29 sur 46 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

SYASI-LA-BLONDE,

Curiosité féminine. — Syasis-Budir. — Colonie florissante. — Encore les Skrellings. — Bataille acharnée. — Mort de Syasi.

La curiosité est, dit-on, péché féminin. Syasila-Blonde et ses compagnes n'échappaient pas à la règle. Les récits de leurs maris avaient enflammé leur imagination; elles brûlaient du désir de vivre parmi ces « hommes blancs », bons par nature, comme avait dit leur chef, et dont elles se chargeaient de faire l'éducation. Si la capitale de ces indigènes leur était fermée, la côte était ouverte à tout venant, et Ton pouvait tenter l'aventure.

Hervador s'opposa tout d'abord à ce projet; m; lis sa voix ne fut pas écoutée. Prévenu du danger, l'on saurait bien y faire face, disaient les femmes... Au bout d'un jour, le pilote remit donc la barre à l'ouest, et, comme un golfe assez

\ aste a apercevait au loin, on Be dirigea d< côté.

Là, déjà, les hommes n'étaient plus vêtus de blanc. Us parlaient fort et, suivant l'habitude • 1rs peuplades primitives, ils agitaient de longues perches en guise désignai pacifique. Valthiof et Vimar furent envoyés en parlementaires. Interrogés par eux, ces indigènes se montrèrent tout disposés à entrer en relations. Leur pays était riche, propre au commerce, et ses habitants ne demandaient qu'à faire profiter les arrivants de leurs trésors, s'ils promettaient, en retour, de les bien traiter.

Sur l'engagement pris par les émissaires des Normands, les naturels se dirigèrent vers le navire, dont ils admiraient les dimensions, la forme élégante et les agrès. Ils saluèrent en Hervador le roi de ce palais flottant, comme ils disaient dans leur langage imagé ; ils firent bon accueil à ses compagnons, venus à leur rencontre; mais, quand ils aperçurent Syasi-la- Blonde, leur étonnement fit place à la dévotion la plus pure. Jamais ils ne s'étaient figuré qu'une créature humaine pût être si parfaite. Aussi la femme d'Hervador leur apparut-elle comme

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rincarnation d'une déesse, la plus belle de toutes, et, sans tarder, et d'instinct, ils se prosternèrent devant elle pour l'adorer.

Syasi triomphait. Le Roi des Hommes blancs avait en elle son pendant, bien autrement glorieux; et, pour remonter plus loin dans l'histoire, son règne s'annonçait plus durable, et surtout plus enviable que celui de Freydize, dont les hauts faits et les crimes avaient défrayé son enfance. Elle descendit donc à terre comme une reine, drapée dans sa mantelette bleue, qui faisait ressortir les boucles cendrées de ses cheveux. Son front, plein de majesté, s'abritait sous des frisons vaporeux qui lui formaient une couronne d'une extrême ténuité. Ses yeux étaient d'un bleu d'azur. Et ses lèvres, faites pour commander, tressaillaient au moindre souffle.

Tout l'équipage débarqua, sauf les hommes de garde, et l'on se mit aussitôt à la recherche d'un endroit propice à la création d'un établissement. Il fut vite trouvé, non loin de la mer; une colline boisée le protégeait des vents du Nord. Les Normands, habiles charpentiers, l'eurent promptement couvert de baraquements sur le modèle de ceux de Leifs-Budir, lesquels

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n'étaient que des copies exactes des habitations Scandinaves. Telle fut l'admiration des indigènes pour cette architecture si pittoresque et si commode, qu'ils renoncèrent à leur vie nomade pour vivre avec leurs frères du Nord, dans des maisons à eux, artistiquement décorées de têtes d'animaux et de chimères grimaçantes peintes en toutes couleurs. Bientôt Syasis-Budir fut la reproduction fidèle d'une ville norvégienne.

Avec son expérience de planteur, acquise depuis son enfance au Vinland, Hervador, laissant le sceptre politique à sa femme, eut promptement transformé le pays en une magnifique colonie. A défaut d'or, la terre produisait, deux, et jusqu'à trois fois par an, des récoltes abondantes. La chasse, la pêche fournissaient ample pâture aux appétits délicats des colons. Et, si la fontaine miraculeuse annoncée par Valthiof et Vimar ne s'était point révélée, l'on pouvait croire qu'elle déversait ses eaux dans les rivières voisines de Syasis-Budir, car nulle part ses habitants ne s'étaient si bien portés, et jamais leurs femmes n'avaient paru si belles.

S'il l'eût voulu, Hervador aurait pu, chaque

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année, charger son navire de pelleteries, de bois précieux et d'essences, et créer une maison considérable, puisqu'en ce temps heureux la cargaison d'un bateau suffisait souvent à la fortune de son patron. Mais le mari de Syasi n'avait pas cette ambition. Il trouvait dans sa colonie la réalisation de son rêve ; il était plus riche qu'un roi, plus libre que l'oiseau dans les airs; et, content de son sort, il se laissait vivre.

Tout allait donc à souhait dans ce coin de terre, où le bonheur, l'opulence et l'union semblaient s'être réfugiés, lorsque, soudain, la ville et ses environs se remplirent d'indigènes appartenant à des tribus voisines. Ils accouraient éperdus, effarés, fuyant, disaient-ils, devant une horde de démons, qui s'avançait comme une armée de fourmis, saccageant tout sur son passage.

Au portrait que les fuyards traçaient de ces dévorants, les Normands eurent vite reconnu leurs ennemis les Skrellings. Ces êtres maudits continuaient leur invasion. Ils descendaient, descendaient toujours, longeant la côte et faisant le vide devant eux. Ils avaient dépeuplé déjà les endroits visités en premier lieu par les Normands, Terre-Neuve, le Markland, les Rivages

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merveilleux. Comme le Vinland les effrayait, à cause des nombreuses défaites qu'ils y avaient subies, ils l'avaient tourné; el maintenant ils entamaient les riches contrées qui s'appellent aujourd'hui la Virginie et la Floride.

Connaissant leurs habitudes, et Bâchant, par la tradition, qu'il n'y avait lieu d'ouvrir aucun pourparler avec ces nains plus bruts que les fauves dans la brousse, Hervador donna l'alarme, pour rassembler en toute hâte compagnons et colons. L'heure était venue de défendre ces chères possessions, de les disputer à la convoitise stupide, irraisonnée, d'êtres malfaisants.

Jamais la ville normande de Syasis-Budir n'avait paru plus gaie, plus ensoleillée. Les jardins regorgeaient de fleurs et de fruits; dans la feuillée, les oiseaux chantaient l'hymne du renouveau; plus loin, des prairies, des champs, des pépinières se couvraient d'herbe tendre , d'épis jaunissants, d'arbustes précieux. Tout respirait le calme, la prospérité, l'abondance; rien, en un mot, ne faisait prévoir que, dans ce paysage enchanteur, l'ironie cruelle de la guerre pouvait, d'un moment à l'autre, transformer ces riches contrées en landes arides, ces demeures

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souriantes en ruines enfumées, et ces paisibles colons en spectres décharnés, gisant dans ces déserts qui avaient retenti de si joyeux ébats.

Le temps pressait cependant. Tandis qu'Hervador ralliait son monde et relevait les courages, Syasi,se rappelant les prodiges de Freydize devant Thorfins-Budir, ceignait son casque, mettait à son bras son bouclier, et prenait en main sa hache de combat. Quand elle parut devant ses compagnons et son peuple assemblés, un cri d'enthousiasme et d'admiration sortit de toutes les poitrines. La bonne reine, qui avait présidé aux doux travaux de la paix, se transformait soudainement en déesse belliqueuse. Ses yeux jetaient des éclairs, et sa main serrait convulsivement l'arme qu'elle brûlait de rougir d'un sang détesté.

Quelques matelots, qui avaient eu déjà maille à partir avec les Skrellings, disposèrent les combattants de façon à déjouer leur tactique qui consistait à se masser avant l'attaque. Les Normands, pour empêcher cette concentration, battirent le bois en plusieurs directions, avec de petits groupes d'indigènes; et, en effet, l'action ne tarda pas à s'engager en même temps

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sur plusieurs points assez éloignés les ans des autres, mais reliés par un cordon de guerriers

éprouvés. Hervador rnmrnandait cotte première ligne. Syasi, restée en arrière avec une troupe d'élite, se tenait prête à se porter en avant, au premier signal, pour soutenir l'attaque ou protéger la retraite.

Bientôt la victoire s'annonça pour les Normands. Le bruit des combats partiels s'éloignait, et Syasi se disposait à s'élancer en avant pour aider à l'extermination de l'ennemi, lorsqu'une grêle de traits, venant de l'arrière, s'abattit soudainement sur sa troupe. Syasi se retourne vivement. Et quel tableau frappe ses yeux! A travers les arbres qui séparent la ville de la mer, la grève apparaît noire de monde.

A la vue des Skrellings qui se précipitent sur eux comme un torrent, les indigènes prennent peur et s'enfuient dans toutes les directions. Vainement Syasi s'efforce de les retenir; ils disparaissent dans les bois. Le plus sage serait de les imiter, de rejoindre les combattants, au loin, et de former masse avec eux; mais l'instinct guerrier des Normands les retient au danger. Ils combattent avec acharnement, jonchant la

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terre de cadavres. Hélas! leurs assaillants sont trop nombreux; ils encombrent la ville, ils l;i débordent, et déjà ils s'enfoncent dans les bois pour prendre à dos Hervador et les siens. Alors, toute résistance devient impossible; personne cependant ne quitte son poste, et chacun vend chèrement sa vie. L'un après l'autre, les champions de Syasi s'affaissent sous les flèches et les pierres. Elle tombe la dernière, elle, la vaillante, et son cri de mort retentit douloureusement dans la plaine.

Dans le dédale de la forêt, le combat a repris avec une nouvelle vigueur. Là aussi, les indigènes ont lâché prise devant l'attaque impétueuse des Skrellings. Et là aussi, les Normands tombent chacun à son rang, fermes comme des rocs.

La nuit seule met fin au massacre. Avec quelques survivants, Hervador reprend le chemin de Syasis-Budir, qu'il retrouve aisément, caria ville llambe comme un gigantesque feu de paille. . . Au loin, une lueur plus sinistre encore rougit le ciel. Les guerriers veulent croire qu'ils sont le jouet d'une infernale vision; mais le doute n'est pas permis... c'est leur navire qui brûle, — leur navire, suprême espoir, — suprême salut.

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La petite troupe se précipite vers I»- rivaj A peine a I elle fait quelques pas que l'incendie projette brusquement ses clartés inexorables sur le groupe des morts. IN Bont là, en

tas, hommes et femmes, tombés les uns sur les autres, et Syasi-la-Blonde, calme, souriante, occupe le sommet de cette pyramide macabre.

Ilervador se jette sur ce corps bien-aimé. Hélas! les lèvres pâles de la morte ne répondent pas à ses appels, et ses yeux atones ne reflètent plus son regard.

Alors, le courage abandonne ces hommes si fortement trempés. Le silence s'est fait autour d'eux. Le vide immense les enveloppe comme d'un linceul glacé. L'œil sombre, la bouche muette, le bras tremblant, ils soulèvent leurs morts et vont les porter dans une grotte qu'ils ferment avec des pierres.

Puis, sans regarder derrière eux, ils gagnent le rivage où se trouvent des canots appartenant aux Skrellings. Ils les détachent et s'éloignent en profitant des dernières lueurs du navire, qui va s'engioutissant dans les flots.

D'étape en étape, quelques-uns revirent le Vinland ; mais ce fut le petit nombre.

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