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CHAPITRE XVI

BJORX KAPPI.

Hervador en Islande. — Le monastère de Froda. — Le moine mystérieux. — Ary Marsan aurait visité la côte américaine et y aurait <>urné plus d'un an, dès 987. — Les aventures de Bjorn Kappi. — Les Viginkars. — Le Gode d'Helgafell.

Comment l'infortuné mari de Syasi-la-Blonde parvint-il en Islande? C'est une énigme. Y vint-il, sur son frêle esquif, porté par un de ces courants mystérieux, aujourd'hui classés, mais alors providentiels? Ou bien, obtint-il, au Vinland, passage à bord d'un navire en partance pour l'ancienne patrie d'Erik-le-Rouge? Toujours est-il que nous retrouvons Hervador en 105G, dans un monastère, près de Froda, l'endroit que .lui avait désigné le chef des Hommes blancs.

Sans cloute il s'était rendu là pour rejoindre Kjartan et Thuride, afin de leur remettre, s'ils vivaient encore, Tépée et l'anneau que lui avait

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confiés le successeur mystique d' \r Marson. En tout cas, il avait dû chercher â leur porter des nouvelles de ce lointain exilé. Nulle pari il ne les

avait rencontrés.

Cependant, le hasard, si riche en iurpri& n'allait pas tarder à lui offrir la clé des mystères auxquels sa destinée l'avait fortuitement mêlé.

Parmi les religieux du couvent où l'ancien colon de Syasis-Budir était venu demander un baume aux blessures qui déchiraient son àme, se trouvait un vieux moine qui ne parlait à personne, que chacun évitait, d'après un mot d'ordre donné par lui-même. Souvent Hervador l'avait croisé sous les arceaux du cloître, ou bien, au loin, dans les terres mises en culture par les saints hommes. Toutefois, observant la règle, il avait passé son chemin. Ce fut le vieillard qui, un jour, l'aborda.

— Est-il vrai, lui dit-il, que tu aies vécu dans les pays d'Outre-Mer, du côté où le soleil se couche?

— C'est la vérité, mon père. Non seulement j'y ai longtemps séjourné, mais j'y suis né.

— Ah!... et à quel endroit? Car nos colo-

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nies sont nombreuses de ce coté, m'a-t-on dit.

— Au Vinland, mon père.

— Ah! je sais, le pays du bon vin. Mais il n'est découvert que depuis tout au juste cinquante-six ans, tandis que j'ai, moi, débarqué, bien avant, sur une terre où les nôtres s'étaient déjà montrés.

Hervador s'inclina. Le vieux moine, après un moment d'hésitation, reprit :

« C'était en l'an 994. Nous avions longé des côtes que nul de nous ne connaissait, et nous remontions une rivière large, profonde et bordée de grands arbres, tels que nous n'en avions vu nulle part. C'était un charme pour nos yeux, et chaque paysage nouveau nous arrachait des cris d'admiration. Par intervalles se déroulaient de magnifiques prairies, que je ne pouvais comparer qu'à celles des rives de la Seine, entre Honfleur et Rouen. Elles conduisaient à des collines pareilles à celles qui forment une couronne si verdoyante à la capitale du jarl Richard, de l'ancienne famille des Jotnish de Fornjotr, — du moins, c'était Richard, petit-fils de Hroll, qui régnait, lorsque j'allai en Normandie. — Depuis, ses successeurs se sont emparé d'un pays voisin,

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où j'ai atterri aussi, — une lie immense. — Allons, le vieux sang des Rois de Mer n'a pas dégénéré... Mais, revenons à notre rivière.

Je la remontais depuis longtemps Lorsque je fus

frappé d'un bruit qui venait de Loin, de l'intérieur des terres. C'était comme une chute <r^au, dont le mugissement croissait, au fur et à mesure que nous avancions. Curieux par nature, je mis pied à terre, après avoir donné Tordre à mes compagnons de ne pas quitter notre barque, et je m'enfonçai sous bois. Or, quel ne fut pas mon étonnement, au bout de quelques pas, d'y trouver une cabane. J'en poussai la porte, qui n'était pas même fermée au loquet, et je vis. à la lueur d'un grand feu, un homme à barbe blonde, qui se leva vivement à mon approche. Il manifestait une surprise non moins vive que la mienne, et m'examina longuement. Puis, il m'adressa la parole dans notre belle langue du Nord. Il la parlait mal, l'ayant désapprise; pourtant nous pûmes nous comprendre. Je lui demandai depuis combien de temps il était dans ce pays, et il me répondit que le souvenir du naufrage qui l'avait jeté sur la côte voisine remontait si loin qu'il n'était plus qu'unpoint vague dans son esprit.

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« — J'ai vieilli, dit-il, ma barbe a blanchi. » « Je lui certifiai qu'il se trompait; et, en vérité, sa barbe était blonde comme de l'or. « Il hocha la tête, d'un air de doute, et reprit : « — Je me rappelle, cependant, que c'est à la suite d'une descente aux Orcades que mon Drakar, emporté par un courant que ni ma voile ni mes trente rames n'auraient pu combattre, vint, après plusieurs jours d'angoisses et de privations, s'échouer sur un récif où il se brisa. Tout l'équipage périt dans ce naufrage, et, seul, je suivis le cours d'eau que tu viens de parcourir, tantôt sur ses bords, tantôt à distance, dans les bois ou dans les prairies. J'arrivai ainsi à l'endroit où nous sommes et qui est près de la cascade sacrée, dont tu entends le fracas. Ma présence fut vite connue; un grand bruit m'annonça l'approche d'une foule; je me crus perdu. Aussi, quelle ne fut pas ma surprise, quand je vis tout un peuple m'environner et se prosterner devant moi. « Je n'en pouvais croire mes yeux et me demandais par suite de quelle confusion ces hommes m'adoraient. J'ai su, plus tard, qu'une légende du pays annonçait la venue d'un dieu

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•■ vivant, dont la peau, diaphane, laissait voii « courir un sang rose, et dont les cheveux el U « barbe, en auréole, semblaient des rayons de « soleil. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que « ces braves gens m'aient pris pour ce Messie; « car j'avais alors le sang vermeil, et, quoique « tu en dises, les cheveux et la barbe plus « dorés que maintenant. »

On pense avec quel intérêt croissant Hervador écoutait le récit du vieux moine. Il ne pouvait y avoir aucun doute pour lui. Le solitaire de la cabane et le dieu dont lui avait parlé le chef blanc de la clairière aux sacrifices, n'étaient qu'un seul et même personnage. Singulier hasard — ou plutôt singulier courant — qui avait conduit, à diverses époques, plusieurs hommes au même point de la côte mystérieuse! Cependant, le moine continuait :

— Mon hôte avait complètement perdu la notion du temps. Il lui semblait qu'il avait vécu toute une vie sur cette terre, bien différente de toutes celles qu'il avait visitées. Il se demandait même si son ancienne patrie, si les rives chaudes des contrées où il avait atterri, si la mer immense, aux vagues écumantes, aux remous capricieux,

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n'étaient pas un rêve ; et, par moments, — son esprit s'étant, à la suite de son naufrage et de ]a perte des siens, quelque peu voilé, — il n'était pas loin de se croire le dieu immortel que des miliers d'àmes adoraient en sa personne. Aussi fut-il très surpris, quand, par un effort de mémoire, il m'eut dit qu'il était arrivé en 987 en ce pays, — d'apprendre qu'il n'y résidait que depuis sept années. Il n'en revenait pas, et quand je lui demandai comment il s'appelait...

— Il répondit : Ary Marson, interrompit Hervador.

A ce nom, le vieux moine tressaillit.

— Mon fils, où as-tu entendu prononcer ce nom, demanda- t-il?

— Dans le pays même dont tu me parles, mon père. Il est au fond d'un golfe. La rivière qui l'arrose est, comme tu l'as dit, large, profonde et bordée de grands arbres; on y voit aussi des prairies et des collines ; et, quand on a remonté pendant quelque temps le cours de l'eau, le bruit d'une cascade se fait entendre au loin...

— En vérité, tu connais le pays ; mais, dis-moi, qui t'a parlé d'Ary Marson?

— Son successeur, mon père.

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— fii chef indigène, sans doute?

— Non, un blanc, un Scandinave comme lui, comme vous, mon père.

— C'est impossible! Arv Marson était le seul blanc qui fût dans la contrée. Toua ses compagnons, je te le répète, avaient péri dans les flots, d'où il ne s'était sauvé que par miracle. Et c'est moi qui l'ai emmené, la nuit même où je le découvris; car, lorsque sa raison se fut éclaircie, il eut hâte de fuir, de revoir la mer, de revivre de son ancienne vie. Je remis donc à la voile, et, grâce à la brise qui soufflait de terre, au petit jour, le pays sur lequel Ary Marson avait régné et pontifié se profilait au loin comme une barre bleue... Le brave compagnon était hors de vue de son peuple, qui, tout en l'adorant, le tenait captif. Du reste, il n'a pas gagné à recouvrer sa liberté; le gros temps nous prit au bout de peu de jours, et il fut de ceux que la mer en furie garda pour son tribut.

En réponse à cette confidence, Hervador fit le récit exact de ses aventures à la Terre des Hommes blancs. Il retraça la cérémonie bizarre dont il avait été témoin, la venue du chef originaire d'Islande, ses paroles, ses souvenirs d'Ary Mar-

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