‹ Les dompteurs de la merChapitre 31 sur 46 · CEPENDANT LE MOINE CONTINUAIT. (P. 202.J · texte numérisé non relu

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son, et, en dernier lieu, le soin avec lequel il avait caché son identité. Le seul indice qui pût s'y rapporter était l'épée et l'anneau qu'il lui avait confiés avec mission de les remettre à Kjartan, colon de Froda, et à Thuride, sa mère.

— N'a-t-il rien ajouté? demanda vivement le vieux prêtre.

— Sur mon insistance, il m'a autorisé à dire que ces riches présents venaient de quelqu'un qui fut. plus ami de la dame de Froda que de son frère, le gode d'Helgafell.

A ces mots, le vieillard tomba dans une profonde méditation. Quand il en sortit, ses yeux étaient pleins de larmes.

« Mon fils, dit-il, tu as connu l'un des plus honnêtes hommes de la terre. Son histoire est chevaleresque, et je te la veux conter.

« Avant d'être ce que tu l'as vu, Bjorn Kappi, c'est-à-dire l'athlète, était grand, beau, brave comme son épée, et, de plus, poète, ce qui, dans notre pays, n'a jamais nui. Il devait sa réputation moins à sa haute taille, à son visage gracieux et à son indomptable témérité qu'à ses aventures avec le gode d'Helgafell.

« Le gode, c'est-à-dire le magistrat d'Helga-

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fell, avait une sœur, la belle Thuride, fiano Marstan, colon de Froda et prince de l'Islande. I l'était un grand honneur pour la famille de Thuride que cette alliance; et, de son côté, le gode se voyait déjà promu aux plus hautes dignités du pays. Quant au peuple de l'humble bourgade, tenue jusque-là pour l'une des plus infimes du pays, il ne se connaissait pas d'allégresse et rêvait de franchises municipales, à l'exemple des habitants privilégiés des grands centres.

« Seule, Thuride ne partageait pas la joie générale, non que iMarstan ne se montrât empressé auprès d'elle , mais parce qu'elle regrettait d'avance sa vie tranquille, au foyer paternel, où, parmi ses campagnes, elle passait ses jours et ses soirs à filer au rouet, et à chanter de vieilles chansons. Cependant, elle engagea sa parole au prince, et les. fiançailles furent célébrées solennellement à Helgafell.

« C'est durant les fêtes qui marquèrent cette époque que Bjorn vit Thuride. La beauté de la jeune fille fit grande impression sur son âme, et il exalta ses mérites et ses charmes en vers pleins de tendresse, qui ne furent pas du goût

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de tout le monde. Le prince étant reparti pour Froda, ce fut le gode d'Helgafell qui se chargea d'éconduire le doux poète. Il tenait à ses hautes destinées et n'entendait pas que sa sœur, les fiançailles accomplies, rompît son alliance projetée, pour épouser l'aventurier que les hasards d'une fête avaient mis sur sa route.

« Et, en vérité, Bjorn recherchait toutes les occasions de se rapprocher de Thuride et de lui parler. Thuride l'évitait. Elle avait conscience de son devoir, des engagements qu'elle avait pris envers Marstan. Et puis, une secrète terreur étreignait son âme à la pensée que Bjorn courait un. danger; car elle connaissait son frère, — et pour cause, — elle le savait capable de toutes les félonies.

« Elle confia ses craintes au poète, qui ne fit qu'en rire. Et comme, ce jour-là, ils erraient sous des arbres baignés de lumière, elle, très alarmée, lui, plein de bravoure, il lui dit.

« Déesse au fil d'or, souhaitons que le soleil, oubliant les heures, reste encore sur la vallée.

« Mais Thuride insista pour qu'il partît, et il lui fallut s'exécuter. Il prit donc son chemin à travers bois. A peine s'y était-il engagé qu'il

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tomba dans une embuscade, il se défendit vaillamment contre une troupe de bandits, qu'il

mit en fuite, et, comme celui qui paraissait

leur chef courait plus fort que l<'.s autres, il lui cria :

« Gode d'Helgafell, il t'est plus facile de con-

damner un innocent que de combattre un vaillant homme!

« Le gode, c'était lui en effet, ne répondit rien et continua sa course. Son entreprise n'ayant pas réussi, un moyen lui restait d'éloigner Bjorn. Dans la bagarre, un des assaillants avait été tué. Cela lui suffit pour traduire en justice celui qu'il avait voulu assassiner... »

Sur ces mots, dits d'une voix tremblante, le vieillard s'arrêta. Un nuage passait devant ses yeux, qu'il voila de sa main. Il se remit promptement, et continua :

« Bjorn fut donc poursuivi devant le Thudg deThorsnes, et, malgré la défense des fils de Thorlak, qui avaient été témoins de l'aventure et savaient que tout s'était passé loyalement, de son côté du moins, il fut condamné à payer le prix du sang et à s'exiler d'Islande pendant trois ans.

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« Il partit, la rage au cœur, car, tandis qu'il s'éloignait, le prince Marstan arrivait pour épouser sa belle fiancée... »

A ce point encore, le vieux moine eut un arrêt, durant lequel ses pensées semblaient se livrer un pénible combat. Il reprit, ensuite :

« D'autres auraient passé leur temps d'exil à la cour de Norvège, ou chez quelqu'autre monarque, ami des plaisirs et de la bonne chère; Bjorn pensa que les Dieux lui infligeaient cette période d'épreuve pour fortifier son corps et son âme. Au lieu de la vie de palais il choisit donc la plus rude de toutes, celle des Viginkars, ces pirates célèbres, qui furent, de tout temps, la terreur des mers du Nord.

« Les Viginkars, dont le siège se trouvait dans l'île de Wellin, à l'embouchure de l'Oder, étaient soumis aux règles les plus sévères. Avant de prendre rang dans la compagnie, les candidats devaient prouver, par témoins, qu'ils n'avaient jamais refusé un défi; puis, ils s'engageaient, sous serment, à ne révéler qu'à leur chef suprême les secrets intéressant l'ordre. C'était une de ces sociétés occultes qui couvraient déjà la plus grande partie des pays d'Occident et d'Orient; celle-

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ci dépassait en rigueurs toutes celles dont les Qoms ont fait trembler le monde. Ses membres, surun signe, se battaient comme des lions, sans souci du péril, et jouaient avec la morl sous le glaive même du bourreau. Parmi les plus vaillants se distinguait notre héros; c'est là qu'il mérita son surnom de Kappi.

« Cependant, tout a une fin, en ce monde, et, les trois ans écoulés, Bjorn revint en Islande et se fixa dans sa ville natale...

— A Kamb, district de Thing, interrompit Hervador.

— Comment le sais-tu?

— Parce qu'il me l'a dit.

— C'est vrai! J'oublie que tu l'as vu, que tu lui as parlé! Donc, il se fixa d'abord à Kamb, mais bientôt il ne put résister au désir de revoir Thuride. Dans une fête, au palais princier de Froda, Bjorn rencontra la princesse. Elle était alors mère d'un enfant adorable, Kjartan, dont les boucles blondes s'épanouissaient sur un cou déjeune taureau. Bjorn s'approcha, prit l'enfant, et, à bout de bras, le montrant aux invités , il lui pronostiqua, en beaux vers et -en notes dûment scandées, un avenir chevaleresque. Les convives

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avaient beaucoup bu, et le #o<ied'IIelgafell, dont la haine contre son ancien adversaire ne s'était jamais calmée, prit mal cette action si noble. En l'absence de l'époux de Thuride, qui était en visite à la cour de Norvège, il résolut d'en finir, cette fois, avec le colon de Kamb, et, sans attendre la fin de la fête , il sortit suivi de plusieurs compagnons, et se porta à un endroit par lequel Bjorn devait passer.

« — Je ne veux pas le combattre dans sa demeure, avait-il dit à ses hommes, elle est fortifiée et bien défendue. A lui seul , notre ennemi vaut toute une troupe. Même avec des forces supérieures le succès ne serait pas certain. Nous allons donc l'attendre ici. Toi, Markof, mon parent, tu lui porteras le premier coup; tâche qu'il soit aussi le dernier, car il faut soutenir un rude combat contre le loup qu'on ne tue pas du premier coup.

« A ce moment, Bjorn approchait. Pour toute arme il avait son épée dont le pommeau reluisait à la clarté de la lune. En arrivant au bouquet de bois où les compagnons se tenaient embusqués, il s'arrêta net et cria d'une voix retentissante :

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« — r Thorfinn Sigurdson, Jarl dea Orcades, si tu n'es pas un chevalier félon, jette bas ton masque, ton faux nom, ta qualité de juge, et viens combattre loyalement celui dont tu as .1 te venger.

« A cet appel, Je frère de Thuride bondit h de sa cachette :

« — Malheureux! s'écria-t-il, ne répète pas nom. Nul ne le connaît ici; et toi-même, comment l'as- tu appris?

« Alors, Bjorn, gouailleur :

« — Si le gode d'Helgafell n'avait pas condamné le sire de Kamb à l'exil, le sire de Kamb n'aurait pas eu l'occasion de passer aux Orcades, en allant chez les Viginkars ; et, ne passant pas aux Orcades, il n'aurait jamais su que le gode d'Helgafell n'est autre que l'ancien Jarl des Orcades, chassé de son pays pour crime et trahison.

« — Tu mens.

« — Si je mens, que Thorr brise mon épée pour me livrer désarmé à tes coups !

« — Ton épée n'empêchera pas la mienne de trouver le chemin de ta poitrine.

« — Eh bien, fais retirer tes compagnons, et viens te mesurer avec moi.

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« Le gode fit un signe, et ceux qui se tenaient près de lui s'éloignèrent.

« Alors s'engagea entre ces deux hommes une lutte digne des temps héroïques. De leurs épées nues jaillissent des étincelles qui , dans la nuit bleue, s'élancent comme des gerbes d'or ; le cliquetis des fers surchauffés se répercute à l'infini, donnant l'illusion du choc de deux armées. Les combattants, l'œil en feu, l'écume aux lèvres, les bras gonflés jusqu'à en éclater, se pressent, se chargent, s'emmêlent. Ils ne font plus qu'un, et de leurs haleines confondues un seul cri s'échappe, strident, rageur, implacable... Il domine tout. Et un grand silence lui succède... Le gode est à terre, sanglant... Les champions, Markot en tête, s'élancent à son secours; mais il les écarte :

« — Rentrez chez vous, » dit-il brusquement.

« Et se tournant vers Bjorn :

« — Les Dieux ont jugé; ma vie t'appartient.

« — Non, vraiment, mon compagnon, elle est bien à toi. Tu t'es conduit en brave, et j'aime les braves. Qu'exiges-tu de moi ? Je jure d'exécuter ta volonté.

« — Elle serait au-dessus de ton courage.

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« — Parle! Rien n'est au dessus de mon abnégation.

« — Je veux, tu m'entends bien, le repos de ma sœur Thuride.

« — Et pour y parvenir, qui- faut-il faire 1

— « T'éloigner pour toujours.

« Le sire de Karnb n'eut pas une hésitation. Il dit :

« — Tliorfinn Sigurdson, je partirai demain, sans avoir revu Thuride, sans avoir embrassé cet enfant, que je m'étais pris à aimer. Je te le jure, tu n'entendras jamais plus parler de moi.

« Et, en vérité, le lendemain même, il partait, et je ne l'ai jamais revu.

— Comment, mon père, vous seriez ?

— ... L'ancien gode d'Helgafell.

— Permettez que je vous appelle d'un autre nom, que je salue en vous le souverain...

— Tais-toi! Les bons religieux parmi lesquels je suis venu chercher le pardon et l'oubli ne savent et ne sauront jamais qui je suis.

— Et Thuride?

— Morte.

— Et son fils Kjartan?

— Mort aussi.

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— Et comment expliquez-vous que Bjorn Kappi ait atterri, après vous, sur les rives d'outre-mer?

— Il aura voyagé longtemps et cherché des côtes inconnues, en vrai Viginkar. Moi, j'avais pris la mer pour chasser les idées sinistres et les remords qui hantaient mon esprit. Je l'ai devancé sur la terre du couchant. Tu es, toi, le trait qui nous unit. Dieu m'a pardonné. »

En disant ces mots, le vieux moine rabattit son capuchon sur sa face toute blanche et continua sa promenade sous les arceaux.

Jamais plus Hervador n'entendit le son de sa voix.

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