‹ Les dompteurs de la merChapitre 40 sur 46 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Relation fidèle et détaillée de ce bombardement et des horreurs qui l'accompagnèrent.

Le 16 juillet 1694, la France étant en guerre avec l'Angleterre et la Hollande, le capitaine Beaulieu, qui faisait la course pour le compte d'un armateur dieppois, entra dans le port, vers le soir, amenant à sa suite une frégate anglaise de douze canons, qu'il avait capturée.

Ces sortes de prises étaient fréquentes alors et provoquaient toujours une vive allégresse dans la population; cette fois, il semblait que ce navire ennemi s'avançât comme un présage funeste. Quand le prévôt de l'Amirauté vint audevant du commandant Beaulieu pour lui adresser les compliments de la ville, selon l'usage, celui-ci lui dit brusquement :

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— Merci, Monsieur, mais nous allons avoir à

l'aire autre chose que de nous complimenter.

— Qu'entendez-vous par Là, monsieur l'officier? demanda vivement le chef de la municipalité dieppoise.

— Je veux dire, monsieur le prévôt, que cette frégate est une vedette de la flotte anglaise qui sillonne la Manche. Nous allons avoir -mus peu l'ennemi sur les bras.

A ce moment même, la cloche d'alarme retentit à Neuville-le-Pollet, et plusieurs Polletais, bien reconnaissables à leurs juste-au-corps de serge rouge ou bleue, traversant en toute hâte le gué de la rue des Wés, vinrent annoncer que l'escadre britannique était en vue.

L'Intendant général et le lieutenant du Baillage firent aussitôt sonner le tocsin et prévinrent le Château, où était installée une batterie de douze canons de différents calibres et de quatre mortiers montés sur la falaise. En même temps, les canonniers bourgeois se répandaient dans le chemin couvert, hors la ville, du côté de la mer, pour occuper les batteries élevées au Port-d'Ouest et à la Porte de la rue à l'Avoine, tandis que le régiment de Bretagne , en garnison à Dieppe, mon-

tait la garde sur les remparts, et que les mariniers se rassemblaient au bout des jetées, avec quelques pièces.

Le 17 se passa sans encombre; le 18, la flotte ennemie s'approcha et vint se ranger en demi-cercle à l'entrée de la rade, appuyant sa droite sur la roche d'Àilly et sa gauche sur la falaise de Berneval. Sur les dix heures du matin, plusieurs chaloupes et galiotes à bombes firent un mouvement en avant; mais, subitement, un vent d'ouest se leva, si furieux, que toute la flotte dut se mettre à l'ancre, pour éviter d'être jetée à la côte.

A ce moment, les capitaines du port eurent une inspiration qui pouvait, non seulement sauver la ville du bombardement qui la menaçait, mais encore anéantir d'un coup toute l'escadre ennemie. Ils demandèrent au gouverneur, M. de Manneville, de les autoriser à requérir les barques des pêcheurs de Saint- Valéry, qui est à six lieues de Dieppe, et de les bourrer de goudron, de bray et d'au très matières combustibles, pour les lancer, de nuit, après y avoir mis le feu, sur la flotte anglaise, où le vent les porterait infailliblement. De cette façon, et quelle que fût la ma-

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aœuvre des anglais, leurs navires ne pouvaient échapper y la destruciion. S'ils maintenaient leurs ancres, c'était l'incendie; s'ils cotlpaienl leurs amares, c'était le naufrage*

Malheureusement M. le Gouverneur ne comprenait rien à la tactique maritime. Et puis, il avait à cœur de se distinguer, à l'abri des murailles de la ville, dans son bon hôtel, qui avait été la maison d'An go. Le vent d'ouest continua donc à souffler, sans servir à procurer à la France une revanche du combat de la Hogue. Enfin, le 21 au matin, il se calma, et aussitôt l'ennemi entra en ligne.

La première journée ne fut marquée que par un combat d'artillerie sans importance; le 22, il s'accentua, et, ce même jour, les Anglais démasquèrent leur projet. Le plan recommandé par les capitaines dieppois, ils l'avaient, eux, adopté. Derrière leurs galiotes, les veilleurs du Pollet remarquèrent, en effet, un grand navire à trois mâts, qui demeurait immobile au milieu des évolutions de la flotte. Ils jugèrent que ce ne pouvait être qu'un brûlot que les ennemis voulaient pousser dans le port à la marée montante, afin de mettre le feu à tous les navires

qui s'y trouvaient. Cet avis fut partagé par les officiers de Ja défense qui firent aussitôt couler deux barques remplies de pierres entre les jetées reliées par un gros câble. Ils recommandèrent, en outre, aux matelots qui faisaient le service des batteries avancées, d'avoir une attention particulière à ce navire et de diriger sur lui tout leur feu, s'ils voyaient qu'il voulût entrer dans le port. Les Dieppois ne se trompaient pas. Ce troismàts était un brûlot, mais un brûlot perfectionné, une machine infernale comme jamais il n'en exista. C'était un bâtiment neuf, en forme de galiote, de 120 tonneaux. Le fond de cale était rempli de sable. Dans le premier pont il y avait vingt milliers de poudre, avec un pied de maçonnerie, au-dessus. Dans le troisième, au-dessous du gaillard, se trouvaient toutes sortes d'artifices. Sur le pont, on avait entassé de vieux canons, de grosses pierres et d'autres matières dures et pesantes. Enfin un tuyau vertical, plein de poudre, ayant des trous vis-à-vis de chaque pont, était surmonté d'une mèche d'une longueur calculée pour le temps que ce bûcher llottant devait mettre à parvenir dans le port. Il y avait là de quoi faire sauter la ville entière.

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Le soir venu, L'amiral Barklay, qui comman* dait la llottc anglaise, donna, par un bouquet d'artifice, le signal du bombardement. Les projectiles, vraies fusées volantes, décrivaient dans Pair leurs sinistres paraboles. L'incendie de la malheureuse cité rougissait le ciel- Soudain, vers minuit, un cri d'effroi retentit sur le rivage. Le brûlot, vrai suppôt de Satan, rouge jusque dans ses mâts, flambant jusqu'au ras de l'eau, s'avançait à pleines voiles vers l'entrée du port. Il n'en était plus qu'à cinquante pas, lorsque, criblé, à bout portant, de coups de canon, il s'inclina subitement, toucha fond, et, à ce moment, éclata avec un fracas qui fut entendu jusqu'à Rouen.

La ville, épouvantée, fut couverte de fer, et les maisons en feu, s'effondrant, ne formèrent plus bientôt qu'un immense brasier, d'où s'élançait une mer de flammes. Les édifices, les riches hôtels, le palais d'Ango, la Pensée, comme on l'appelait, du nom du navire qui avait commencé la gloire du célèbre armateur — s'embrasèrent. Et, pour que rien n'échappât au fléau, le bombardement, trois jours durant, continua, correct, britannique, envoyant du feu où il en manquait,

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et ravivant les foyers qui menaçaient de s'éteindre.

Pour comble de misère, l'élite de la population étant à son devoir, en dehors des fortifications, la garde de la ville appartenait à l'extrême lie du peuple, appuyée par les réfugiés de la campagne, accourus à la première menace de débarquement. Cette tourbe, inoccupée, peu vaillante de nature, et totalement étrangère aux plus élémentaires principes du tien et du mien, s'occupa tout d'abord de piller. Puis, quand l'incendie se déclara, les gens descendirent dans les caves; et alors commença l'une des plus formidables orgies qu'ait enregistrées l'histoire.

Bientôt, le régiment de Bretagne se mit de la partie. Quittant le rempart, inaccessible, et les poternes soigneusement closes, pour empêcher les Dieppois de rentrer chez eux, les soldats se répandirent par la ville, s 'arrêtant à toutes les caves. Ils y trouvaient la mort souvent, moins glorieuse qu'au bastion, mais rien ne les arrêtait.

Boire, boire était devenu le cri général; et

tant l'on buvait que les incendies s'éteignaient

dans des mares de vin. D'après un relevé qui

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fut publié peu de temps après, le nombre des habitants tués dans La rue ne dépassa pas cinquante, tandis qu'on découvrit plus de deux cents

cadavres dans les caves des maisons. On les trouvait dans la posture où la mort Les avait surpris, et même debout. Ils étaient entièrement calcinés, et quand on les touchait, ils tombaient en poussière.

Au château, l'orgie battait son plein aus-i. mais plus décente, et surtout moins dangereuse. Le gouverneur, M. de Manneville, qui s'y était retiré dès les premiers boulets, amusait la cour par des récits comiques.

« Notre cuisinier, écrivait un de ses officiers, a si grand'peur d'être écrasé dans sa cuisine, à cause que la grande fumée qui en sort par la cheminée sert de visée aux bombardes, qu'il fallut l'y lier avec des cordes pour l'obliger à continuer son dernier devoir et à faire servir la table de M. le gouverneur, qui en rit bien avec sa compagnie et en divertit la cour par ses lettres sur l'attaque et la défense. »

Allez donc, bourgeois patriotes, placés hors les murs, la poitrine ouverte à tous les coups, vous faire tuer, voir, en arrière, vos maisons qui

brûlent, entendre les saturnales qui, pareilles au rire de Satan, consomment votre ruine, et dévorent tout ce qui vous est cher, — afin que, du haut de la falaise, l'orgie, plus ignoble que celle, en ville, des soldats, des pillards et du ramassis de toutes les hontes, vous fouaille, pour toute récompense, de ses plus cruels dédains.

Dieppe n'existe plus. Tout s'est anéanti dans le désastre. La maison des Ango, chef-d'œuvre de la Renaissance, où François Ier s'était trouvé mieux qu'en aucun de ses palais, n'est plus qu'un amas de cendres. Le manoir des archevêques de Rouen, avec ses greniers d'abondance, n'offre plus que des murs noircis, plus déchiquetés que les arêtes d'une roche infernale. Les somptueuses habitations des riches armateurs dieppois sont rasées au niveau du sol; et, surtout, l'Amirauté, ce précieux chartier des gloires locales, a disparu, sans même, dans ses épaves calcinées, garder la trace d'une date, d'un fait, d'un épisode.

C'est de là que s'est envolée en fumée noire, en cendre aveuglante, la preuve écrite d'une expédition qui, cette circonstance écartée et grâce à l'esprit de curiosité qui s'est emparé des

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siècles récents, serait considérée comme la plus glorieuse au double point de vue de L'histoire du monde et de la satisfaction morale «1»* notre

patrie.

Aussitôt après le retour triomphal de Christophe Colomb en Espagne, les Dieppoia réclamèrent pour leur compatriote la priorité de la découverte qui remplissait l'Europe d'étonnement et d'admiration; leur voix, égarée dans le glorieux tumulte qui se faisait autour de l'heureux protégé de Ferdinand et d'Isabelle, demeura sans écho.

Les Dieppois avaient cependant cent bonnes raisons pour appuyer leurs revendications. Une seule aurait dû suffire à lever tous les doutes, et c'est celle-là que nous allons soumettre, comme suprême argument, à nos lecteurs.

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