CHAPITRE XXIV
Christophe Colomb au monastère de La Robida. — Il a de nombreux entretiens avec Vincent Pinçon, l'ancien lieutenant de Cousin. — Pinçon dirige l'expédition. — Il a en vue le Brésil. — Hési tations à bord. — Le triomphe de Christophe Colomb.
A son arrivée à Dieppe, où il fut reçu avec la pompe et les honneurs qu'on sait, le premier soin de Jehan Cousin avait été de déférer la conduite de l'Espagnol Vincent Pinçon au Conseil de l'Hôtel de Ville, qui faisait alors le service de juridiction maritime. Les magistrats, indignés des procédés sanglants du funeste hidalgo, qui , non seulement les compromettait dans leur honneur de citoyens, mais encore les atteignait dans leurs intérêts commerciaux, prirent le témoignage des officiers subalternes et des matelots, et, tous les faits ayant été constatés, il fut jugé que Vincent Pinçon, « convaincu de s'être écarté
'Ali, LES imimi'I n us DE i-\ M IM.
des principes do subordination, de bonne foi el de douceur nécessaires pour la prospérité de la navigation et du commerce, n'était plus digne de servir comme officier sur aucun navire du port de Dieppe. » En d'autres termes, il était rayé des rôles de l'état-major de la place, signalé, par ce fait même, aux armateurs des autres villes maritimes, qu'un sentiment de solidarité professionnelle et corporative unissait à leurs collègues dieppois, et, par suite, chassé honteusement des flottes françaises, au moment où celles-ci s'apprêtaient à mêler glorieusement leurs couleurs k celles des flottes les plus éprouvées de la vieille Europe.
Furieux de ce jugement, Pinçon s'éloigna de Dieppe, la menace à la bouche. Il tenait sa vengeance toute prête. Cette orgueilleuse cité, qui le répudiait, se repentirait de son mépris. Il lui volerait la gloire de sa découverte; il dépouillerait Jehan Cousin de son auréole; il donnerait à son pays le bénéfice de son expédition. Toutefois, pour mener à bonne fin ce plan gigantesque, il lui fallait tomber sur un marin d'un aussi grand prestige et d'une aussi vaste instruction que l'amiral dieppois. Quand il l'aurait clé-
couvert, il le guiderait de ses souvenirs, du fruit de ses observations, des instructions reçues par lui confidentiellement; et alors on retrouverait le fleuve, vaste comme une mer, et le pays qui l'avait ébloui par la splendeur de sa nature et la richesse de ses productions.
Plein de cette idée, Pinçon cingla, sur une barque d'emprunt, vers les côtes d'Espagne et prit terre à Palos , où ses deux frères étaient armateurs.
Or, en ce temps-là vivait au couvent de la Robida, voisin de Palos, un homme déjà d'un certain âge, qui passait pour un rêveur atteint de monomanie.
Il voulait, disait-on, franchir « la mer inconnue, ténébreuse, » traverser l'Atlantique, où la Fable avait placé le séjour des morts, et gagner « l'Orient par l'Occident ».
Le but de Christophe Colomb — car il s'agit de l'illustre Génois — n'était donc pas de découvrir un continent inédit; il cherchait un passage pour aller « à Kathaï parle Ponant », c'est-à-dire en Chine par l'ouest et visait, comme point d'atterrissement la terre de Cipango, — c'était le nom que Marco Polo avait donné au Japon.
Cette idée, disons-le vite, n'était pas sienne.
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Elle était même alors fort r< pandue, et constituait presque un axiome dans le monde dee
savants et ries ii;i\ i^atciirs.
D'aucuns allaient plus loin etcroyaient à un continent intermédiaire. Ils avaient pour inspirateurs les Juifs, qui, ayant des comptons jusqu'au fond de la Chine et à la cour des dynasties mongoles, dites du Cathay ou Kathaï, ne pouvaient ignorer l'existence d'un monde autre que l'Ai puisque les États de Gengis-Khan et de Timour- Lengh confinaient au détroit de Behring.
Colomb n'était pas de ceux-là. Nourri des auteurs anciens qui avaient entrevu la sphéricité de la terre, il croyait, avec Aristote, que la mer baignait non seulement le littoral en dehors des colonnes d'Hercule, mais aussi les côtes voisines de l'Inde. Strabon, Sénèque, Macrobe etPlutarque l'avaient confirmé dans sa foi. Albert le Grand, Roger Bacon, et surtout le cardinal Pierre d'Ailly, qui avait eu, par le Saint-Siège, communication des rapports de la cour de Rome avec le Vinland, étaient venus ensuite; et, finalement, les travaux de Martin Bohain et de Toscanelli, de Florence, ses contemporains, avaient levé ses dernières hésitations.
Losqu'il arriva chez le roi Jean II de Portugal, auquel il s'adressa tout d'abord pour la réalisation de son plan, Colomb ne fut point peu surpris de se trouver en présence de l'un des plus chauds partisans de la navigation transatlantique. Le prédécesseur de ce prince, Alphonse V, avait, en effet, dès longtemps, chargé Toscanelli de lui fournir une instruction détaillée sur le chemin de Flnde par la voie de l'ouest, et celui-ci lui avait fait parvenir une longue lettre, accompagnée d'une carte qu'il avait dressée à l'intention des navigateurs désireux de gagner par mer la « Cité • lu Ciel », située dans la province du Mango, près du Cathay, d'où il leur serait facile de se rendre aux pays « où naissent les épices. »
Ce document étaitprécieux; malheureusement, il ne pouvait servir aux rois portugais, le Saint- Siège ayant délimité l'aire d'action de l'Espagne et du Portugal, en accordant l'ouest à la première et l'est au second. Jean II, malgré les instances de Christophe-Colomb, ne pouvait donc prêter l'oreille à ses propositions; et c'est une vilenie de ce dernier d'avoir prétendu que le souverain portugais voulait profiter pour lui seul de ses projets, et le mettre de côté. Quelque délit
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devait l'avoir fait chasser de cette cour hoi talière; une lettre de Jean II, retrouvée depuis peu, l'assurait qu'il ne serait pas molesté par la justice, s'il retournait (huis le pays qu'il avait quitté quatre années auparavant.
Entre-temps, cequi est certain, c'est que l 'hristophe Colomb avait eu communication des travaux de Toscanelli, avec lequel il se mit d'ailleurs en relations directes, après son départ du Portugal. Il alla tout d'abord à Gênes, où il essuya un refus catégorique; puis il se fixa pour quelque temps à Porto Santo, île récemment découverte, en plein Océan, et dont le gouverneur, Pedro Correa, avait épousé sa belle-sœur.
Celui-ci lui montra une pièce de bois curieusement sculptée qu'il avait recueillie par un fort vent d'ouest. En outre, Colomb avait résidé quelque temps aux Iles Fortunées, dont les habitants voyaient souvent, en mirage, une île dans la même direction; et de ces phénomènes, ainsi que de ses lectures et de ses réflexions, il s'était fortifié dans sa conviction que l'océan Atlantique conduisait aux Indes. Alors, assuré du succès, il rassembla toute sa vigueur, et, s'appuyant sur ses anciens exploits de corsaire et d'explorateur,
car il avait voyagé depuis l'âge de quinze ans, il se rendit en Espagne, où il comptait trouver l'assistance nécessaire à son entreprise. Son attente fut déçue. Longtemps il erra de palais en palais et de cabinet en chancellerie, jusqu'au jour où, désabusé, découragé, dégoûté de l'existence, il s'arrêta, misérable, affamé, doutant de plus en plus de son étoile, au couvent Sainte- Marie de la Robida.
Qui lui eût dit, à ce moment, que c'était de là précisément que daterait, en sa faveur, la plus éblouissante aventure qu'ait rêvée l'esprit humain? Le prieur de ce pieux asile, Jean Ferez de Marchena, prit intérêt à ses projets, dans lesquels le confirmèrent un médecin de Palos, Garcia de Fernandez, très ferré sur la question, et surtout le pilote Pedro de Velasco, qui avait, au cours de ses voyages, rencontré une mer fort calme au Nord de l'Irlande, ce qui lui avait paru comme une vallée tranquille séparant deux continents. Mais où la religion du digne abbé fut complètement éclairée, c'est lorsqu'il eut été admis en tiers dans les entretiens qu'avait souvent Colomb avec un inconnu qui venait le voir et restait de longues heures en sa compagnie.
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Ce personnage mystérieux répondkit au nom de Vinrent Yanès Pinzon. II se disait marin, vantait sa grande expérience de la mer, et, pour le moment, faisait avec ses fr< res, anciens navigateurs comme lui, le commerce des agrès et des munitions pour les navires de l'Andalousie. L'un d'eux, l'aîné, Martin Alonzo, assistait quelquefois à ces conférences. Que s'y passait-il? Qu'y disait-on? L'histoire est muette à ce sujet. Toutefois, ce qui paraît certain, c'est que c'est à la suite d'une de ces mystérieuses réunions, où Martin- Alonzo, qui tenait les finances de la mai Pinzon frères, avait annoncé son intention de prendre pour son compte, — il le fit en effet plus tard, — une bonne partie des frais de l'expédition, que Jean Perez, pour obtenir la protection royale en faveur de Colomb, confia les intérêts de ce dernier aux mains de son collègue Fernando de Talavera, prieur du couvent du Prado et confesseur de la reine.
Ce prélat, on le sait, ne répondit pas à la confiance que son collègue de la Robida avait mise en son pouvoir. Ce fut le cardinal, archevêque de Tolède, Pedro Gonzalès de Mendoza, qui présenta Colomb à la cour. Puis vinrent les diffi-
cultes de toutes sortes : l'hostilité déclar».' des membres du concile de Salamanque; l'attention du roi détournée par sa guerre d'extermination contre les Maures; le mauvais vouloir de tous ceux que l'expédition transatlantique aurait dû séduire. Mais nous n'avons pas à suivre le courageux et persistant solliciteur dans ses déboires et ses vicissitudes. Colomb a triomphé de toutes les résistances, et sa flotte franchissant la barre de Saltes, au large de la ville d'Huelva, en Andalousie, s'élance vers l'inconnu.
Le premier iour, on fait quinze lieues avant le coucher du soleil; puis on se dirige vers les Canaries pour réparer une avarie au vaisseauamiral; ensuite, on jette l'ancre devant Gomère, dont les habitants confirment à Colomb l'existence d'une terre inconnue, à l'Ouest; et enfin, maintenant, les trois caravelles, portant pavillon de Castille, mettent le cap sur la fameuse rive japonaise.
La Nina, commandée par Vincent Yanez Pinzon, marche en tète et montre le chemin; la Pinta, montée par Martin Alonzo, avec son frère, François Martin comme pilote, suit de près, et la Santa Maria, où se trouve Christophe
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Colomb, dent en queue, voguant dans Le sillage des deux na\ ires.
L'amiral suit avec anxiété la direction prj parla Nina. Suivant ses calculs, Vincent ^mez n'est pas dans le vrai chemin; il incline toujours vers le Sud-Ouest, tandis que c'est au Nord- Ouest qu'on doit trouver la côte asiatique. Il fait signaux sur signaux pour arrêter la fougue de son lieutenant; celui-ci feint de ne pas les apercevoir. Alors Colomb met unechaloupe à la mer et se rend à bord de la Nina.
Ses traits sont contractés; son front se plisse; il lance un regard farouche à Vincent Yanez. Les deux hommes s'enferment dans une cabine, et l'on entend de grands éclats de voix. Celle du lieutenant domine, et l'on distingue, à travers ses paroles, la volonté ferme de ne pas céder. Mais l'amiral est maître absolu de sa flotte; il peut, s'il lui plaît, faire enfermer et charger de chaînes ses officiers aussi bien que ses soldats et matelots. Vincent Yanez réfléchit, et s'incline.
— Que votre volonté soit faite, Don Christophe, dit-il en reconduisant l'amiral. J'irai où vous me commanderez d'aller. Peut-être arriverons-
nous à un continent; moi, je me faisais fort de vous mener à une terre plus belle que toutes celles que vous avez pu rencontrer. Je l'ai vue, moi, et j'en suis encore ébloui.
— Possible, répondit froidement Colomb; nous aurons tout le temps, plus tard, de visiter ce paradis. En attendant, j'ai mon plan bien arrêté dans mon esprit, et, à partir de ce moment, c'est moi qui conduis l'expédition.
Vincent Yanez salua, et quand l'amiral se fut éloigné, on l'entendit murmurer :
— Est-il donc écrit que je serai toujours forcé d'obéir.
Alors, on le vit abîmé dans une profonde méditation. Il marchait à grands pas, puis s'arrêtait subitement, et se frappait le front. Il parlait à haute voix et prononçait des phrases où revenaient des noms que nul n'avait jamais entendus. Enfin, il fit mettre une barque à la mer et se rendit à bord de la Pinta, où il eut un long entretien avec ses frères. Quand il en sortit, il paraissait affaissé. Sans doute, Martin Alonzo, qui était le trésorier de l'expédition, avait conseillé de ne pas s'éloigner de l'amiral, pour l'instant du moins.
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Entre-temps, la s<iui<i Maria virait de bord, et les deux autres caravelles, i regret, changeaient aussi <lf direction. Alors commença la longue série des jours moroses, qui, bientôt, changèrent en jours <l<- découragement. A tout moment, on rencontrait des herbes flottantes, et des oiseaux, en grand nombre, venaient voleter autour des mâts; mais la terre ne se montrait pas. Cependant, à un moment, les équipages de la Santa- M aria et de la Pinta furent mis en émoi par des décharges de mousqi literie qui partaient de la Nina. Vincent Yanez croyait avoir aperçu la ligne bleue d'un continent à l'horizon. Il s'était trompé, à moins qu'il n'ait eu d'autre but que celui d'attirer l'attention de Christophe Colomb.
Et, en effet, au bout de peu de temps, et alors même que son erreur, vraie ou factice, avait été reconnue, l'amiral le fit appeler à son bord, ainsi que son frère Martin Alonzo. Une conférence s'établit entre les trois chefs. Elle fut très longue, et aussi très calme. On voit dans le Journal de Colomb que Pinçon y revint sur la nécessité de se porter plus au Sud que ne le voulait l'amiral, qui, cinglant toujours sur la
terre de Cipango, qu'il plaçait plus au Nord, s'écartait du rhumb sous lequel son lieutenant avait navigué, quatre ans auparavant, pour aborder à une terre inconnue.
Mais Colomb était obstiné. Vainement, son esprit, ébranlé par la conviction de Vincent- Yanez, lui disait qu'il faisait fausse route. S'il consentait à incliner vers le Sud, c'était faiblement, à petit angle, et la marche des navires n'en était pas sensiblement changée.
Cependant, l'ancien pensionnaire de la Robida se rendait, maintenant, chaque jour, à bord de la Nina, Invariablement, il demandait à son commandant s'ils étaient en bonne route, et, invariablement aussi, Vincent lui répondait négativement, ajoutant que, tant qu'on n'aurait pas mis la barre résolument, non plus au Sud-Ouest, — il était trop tard, — mais au Sud, on n'aboutirait à rien.
Enfin, après une nouvelle conférence, motivée par les murmures des équipages qui, fatigues d'une si pénible navigation, montraient un grand mécontentement, Colomb céda.
Dès le lendemain, pris de remords, il convoqua un conseil auquel assistèrent ses officiers
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et ses pilotes. L'un d'eux, Francisco Garcio Vallcjo, l'un des principaux témoins dans l'information dont le premier voyage de Colomb fut l'objet dans la suite, a laissé de précieuses données sur cette mémorable séance, qui se place à la date du 7 octobre.
Lorsque le plan de Vincent Yanez eut prévalu, dans l'esprit des auditeurs, sur celui de l'amiral, celui-ci prit la parole.
— Nous sommes, dit-il, à douze cents lieues des côtes d'Espagne, et l'inquiétude est grande parmi mes compagnons. D'aucuns proposent de rebrousser chemin.
— Vous ne ferez pas cela, dirent ensemble les frères Pinzon.
— Non, répondit Colomb. Nous sommes trop loin de chez nous et, sans aucun doute, trop près de notre but, pour revenir sur nos pas. Je suis donc d'avis d'aller jusqu'à deux mille lieues, et si, alors, nous ne voyons pas de terre, nous virerons de bord.
Alors, Vincent Yanez, résolument :
— Hé, quoi ! Nous sommes partis de Palos hier, et déjà le courage nous manquerait ! En avant ! Dieu est avec nous! Nous découvrirons bientôt
Ja terre. Dieu nous préserve de nous arrêter à la lâche pensée de revenir honteusement au pays.
Ces paroles remontèrent tous les cœurs. Les équipages, mis au courant de ce qui venait de se passer, firent serment de ne plus se laisser décourager, et la flottille continua sa route aussi vaillamment qu'au sortir de la barre de Saltes.
On sait le reste. Dans la nuit du 11 au 12 octobre, le cri de Terre! part de la Pinta, qui, d'allure rapide, tenait depuis quelque temps la tête de la marche.
Martin Alonzo avait promis à son frère que les honneurs de l'expédition leur reviendraient. C'était de son bord que devait retentir le signal de la victoire, et c'est à son bord aussi que fut chanté le premier Te Deum sur les confins du Nouveau-Monde.
C'était bien quelque chose, mais il fallait aux Pinzon la consécration de l'Europe. L'obstination de Colomb leur avait fait manquer la découverte officielle du Maragnon, dont ils se seraient, après, donné les gants; il était donc juste qu'ils retirassent les bénéfices d'une réussite qui, après tout , était un peu leur œuvre , en effet. Si Colomb s'était entêté dans son idée, il eût passé
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au-dessus des Lucayes, et, à travers des courants et des vents contraires, il eû1 piqué vers la Géorgie ou les Caroline*. II n'y fût certainement pas arrivé, parce que ses équipages, les Pinzon en tête, se fussent mutinés et l'eussent déposé, ou jeté à la mer.
Dans l'enthousiasme général, les trois frèi palésiens durent donc remettre à une occasion plus propice la bonne fortune de se placer en vedette. La Nina était comme rivée à la Santa- Maria, et, d'ailleurs, Christophe Colomb, après la perte de sa caravelle, sur la côte de l'île Saint- Thomas, vint s'y réfugier. Une première fois, à Cuba, \&Pinta s'était dérobée. L'amiral avait paru très contrarié de cette défection, dont il ne tonnait d'ailleurs pas : « Pinzonm'aditet fait bien d'autres choses », se contenta-t-il de dire, et il poursuivit sa route. Mais Martin Alonzo et son frère le pilote n'étaient pas des marins accomplis ; ils n'avaient ni l'expérience de la mer, ni la témérité, ni l'intuition des explorateurs, et, ne sachant comment revenir en Europe, ils louvoyèrent, élongèrent les côtes, et finalement furent heureux de retrouver Colomb, qui, sur son départ, les prit avec lui.
La traversée se fit très régulièrement. Jusqu'aux Açores, où la Pinta, à la faveur d'une tempête, se livra à une nouvelle fugue, et, cette fois, Martin Alonzo débarqua bon premier en Espagne. Les événements ne répondirent pas à son attente. Il avait atterri sur la côte de Galice, où, apprenant que la cour était à Barcelone, il s'était dirigé sur cette ville parterre, pour être le premier à donner la bonne nouvelle au roi et à la reine, et, conséquemment, à en profiter; mais les souverains refusèrent de le recevoir.
Les Pinzon jouaient de malheur. La reine Isabelle s'était, avant son époux, montrée favorable aux projets de Christophe Colomb, et un courrier venait justement d'apporter l'avis de l'arrivée de la Nina à Palos.
L'amiral fut aussitôt mandé en Catalogne, et Martin Alonzo eut la douleur d'assister à son triomphe. Quant à son frère, il était plus à plaindre encore, ayant conscience d'avoir touché au continent transatlantique le premier.
A la vue de la foule en délire qui couvrait de ileurs Christophe Colomb à son entrée dans Barcelone, et en écoutant le bruit des détonations d'artillerie et des cloches qui sonnaient à toute
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volée, l'ancien compagnon de Jehan Cousin dut faire de singulières remarques sur les vicissitu d'ici-bas. Comparse d'un spectacle dont il aurait pu, dont il aurait dû même, en bonne justice, être le héros, il pensa, sans doute, que c'était une épreuve que lui infligeait le ciel en expiation de sa conduite à bord de la llèque dieppoise et de sa lâche agression sur la côte d'Angola.
Mais nous lui prêtons là de bien beaux sentiments, et Vincent Yanez n'était. pas susceptible de les éprouver. Aussi ne devait-il pas tarder à recommencer ses vilenies et à en récolter les fruits, souvent amers.