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CHAPITRE IV. — LE VINLAND

Après plusieurs escales, nos voyageurs atterrissent dans une contrée magnifique. Us y trouvent du raisin, dont ils font du vin, et lui donnent le nom de Vinland. — Us y fondent une colonie qu'ils appellent Leifs-Budir et y séjournent une année.

Confiant clans son étoile et guidé par l'expérience de Bjarn Heriulfson, Leif se lança vers les rivages inconnus, la barre au sud-ouest toujours, et la voile tendue au vent du nord qui s'était mis complaisamment au service de nos explorateurs. Il avait avec lui trente-cinq compagnons, au nombre desquels un chapelain, un Skald ou conteur populaire, et un Allemand, nommé Tyrker, qui servait de domestique. Dans le clan des matelots, choisis parmi les plus rudes du métier, régnaient la gaîté, la confiance, la solidarité. On sentait que tout ce monde était mu par une môme pensée, par un même vœu, le succès de l'entreprise.

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l)< ^ les premiers jours, un résultai appréciable uni encourager ces bonnes dispositions. Une terre Be profila dans 1<" Lointain, bleue comme toutes les terres à l'horizon, el pleine de séduisantes promesses. Puis, lorsqu'on s'en approcha, ses contours s'aplanirent, des rocs gros siers se substituèrent aux collines entrevues, et le pays entier prit l'aspect «l'un cimetière.

Leif pensa : « Ce n'est pas ici que je dresserai ma tente... » Cependant il descendit sur la grève et s'enfonça dans l'intérieur. Les pierres succédaient aux pierres, les rochers aux rochers, les menhirs aux dolmens : « C'est ici le royaume des cailloux, » pensa le fils d'Erik,., et iJ donna le nom d'Helluland (terre pierreuse) à ce coin déshérité.

Le navire remit aussitôt à la voile et gagna la pleine mer. On savait maintenant dans quelle direction se trouvait la terre, et il importait peu qu'on s'en éloignât, pour naviguer au large, plus à l'aise. Quelques jours se passèrent entre le bleu du ciel et le vert de la mer. Aucune trace de brume sur l'Océan. C'était une magnifique traversée! La barre, remise au sud-ouest, ne pouvait tarder à mener le navire en vue d'une nou-

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velle terre. Toutefois, aucun signal ne venait de la vigie. Les jours se succédaient, et l'horizon demeurait vierge de toute colline bleue. Bjarn nous aurait-il trompés? se demandait Leif. Mais il rejetait bien vite cette pensée.

Enfin, un soir, le soleil, en s'abîmant dans les flots, fit ressortir une manière d'ombre sur son disque. Nul doute! C'était la terre! Et, en effet, le lendemain, lorsque l'aube parut, le navire, qui avait continué sa route, à petite voile, se trouva subitement à quelques encablures d'une côte basse et formée de monticules de sable très blanc, derrière lesquels d'immenses arbres étalaient leurs dômes de verdure.

En face de ce spectacle, Leif et ses compagnons demeurèrent saisis d'admiration. Le chapelain, à la proue, les bras étendus, appelait la bénédiction divine sur cette terre inconnue, tandis qu'Anlaf le Skald, à la poupe, très écouté de l'équipage, exaltait la gloire des aïeux. Alors, Bjarn, qui était près du poète, lui dit :

— Gai ménestrel, tu pourras chanter désormais non seulement ce que tu auras appris de tes devanciers, mais encore ce que tu auras vu, de tes propres yeux.

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Et, en vérité, Inlafaccorda son luth et chanta la grève blanche, lea arbrea dont la cime perdait dans L'azur du ciel, <:t le guerrier à l'armure d'or qui, agenouilla à l'avant, semblait

en extase devant sa découverte.

Lorsque Leif sortit de l'ineffable langueur qui s'était emparée de son esprit, ses compagnons s'étaient approchés de lui. Bjarn fut le premier qui s'offrit à ses yeux. Il le prit dans ses bras et l'embrassa longuement; puis, lui montrant l'exubérante végétation qui s'offrait à leurs regards, il lui demanda :

— Est-ce bien là cette terre dont tu t'es approché jadis?

— Non, répondit le fils d'Heriulfî Les arbres que j'ai vus se baignaient dans la mer; ils n'étaient point précédés de ces dunes de sable fin. Mais qu'importe ! Cette différence même prouve que nous longeons un vaste continent. Suivons donc notre route à proximité des côtes, jusqu'à ce que nous trouvions un port où notre navire puisse s'abriter. De là nous irons plus sûrement à la découverte des trésors que doit renfermer ce pays.

— Tu as raison, dit Leif.

Et, se détachant à regret de cette nature si nouvelle, si passionnante pour ses yeux qui n'avaient vu que les paysages boréens, il donna Tordre de virer de bord.

Maintenant on se savait près de la terre, et souvent on la voyait; mais il fallait à chaque instant s'en écarter, à cause des brisants et des bancs de sable qui en défendaient l'approche. Parfois aussi, l'on rencontrait des îles. L'une était près d'un promontoire qui la dépassait au nord-est et à l'est. On y parvint deux jours après avoir quitté le Markland, ou terre boisée, — c'était le nom donné par Leif à sa seconde station. Puis le navire s'engagea dans un détroit assez resserré, qui séparait la terre ferme de deux grandes îles. Les rives en étaient basses et couvertes d'immenses pierres plates. Ensuite on contourna une baie, et, finalement, ayant longé une autre île, on s'engagea, sans attendre la haute mer, dans une claire rivière qui venait tout droit d'une montagne qu'on apercevait au loin.

Là, tout concourait au plaisir de la vue. Des arb 'es géants, pour la plupart d'espèces inconnues, formaient une voûte au-dessus de l'eau.

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Des (leurs etdea fruits de formes bizarres pendaient aux branches, en paquets, en grap] en épis. Des milliers d'oiseaux au plumage chatoyant voltigeaient autour du navire, comme des

papillons attirés par une lumière. Bientôt fon atteignit une clairière tapissée d'herbe grasse, d'où s'élevaient, par places, des bouquets d'arbustes, dont le feuillage baignait dans oV limpides cours d'eau. Nul endroit n'était mieux choisi pour rétablissement d'un village. Aussi, bien que la nuit fût proche, Leif s'empressa-t-il d'en prendre possession, avec les cérémonies particulières aux Scandinaves. Tandis que plusieurs de ses compagnons allumaient un feu, dont les rayons devaient indiquer les limites de son nouveau domaine , d'autres partaient au pas de course, dans toutes les directions, hache en main, et marquaient leur passage par des signes sur les arbres et les rochers. Après avoir placé des sentinelles en divers points, le chef s'endormit avec les siens sous un s}rcomore, dont le feuillage épais tamisait une tiède haleine, embaumée de senteurs délicieuses.

Au lever du soleil, une partie de la troupe entreprit la construction de cabanes en planches,

à la manière norvégienne, tandis que Leif, suivi de quelques hommes, battait les environs pour se rendre compte de la nature du pays et des ressources qu'il pouvait offrir. Celles-ci dépassèrent ses prévisions. Les bois étaient remplis d'essences précieuses et de produits d'un commerce lucratif; le gibier de poil et de plume abondait; et, dans le fleuve, et, dans le lac, se trouvaient, en quantité, de beaux saumons et toutes sortes d'autres poissons.

Les constructions terminées, chacun se mit en devoir de coopérer à la fortune de la colonie naissante. Tandis qu'un poste veillait à la sûreté des magasins et des habitations, le reste de la bande partait, chaque jour, en expédition pour augmenter les ressources et les réserves de l'établissement que Leif avait, de son nom, baptisé Leifs-Budir. Bientôt un nombreux bétail entoura les maisons, et les sacs de graines, et les blocs de bois rouges et jaunes, et les résines aux acres arômes, et les peaux plus légères qu'un sylphe, et les plumages plus bariolés qu'un fanion, emplirent les baraquements et les hangars. Leif aurait voulu tomber sur un gisement d'or, en emplir des coffres et des barillets; mais

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il n < m put découvrir. Par contre, le hasard lui fournit une surprise à laquelle il était loin de s'attendre.

Il avait l'habitude, chaque jour, de recommander aux hommes qui allaient en exploration de ne point se séparer et de rentrer coucher au cantonnement. Or, il advint qu'un Boir Tyrkerle-Germain ne répondit pas à l'appel.

Comme il était chargé du service de bouche, son absence fut doublement remarquée. Leif, surtout, qui lui avait commandé des fruits, dont il était friand, paraissait fort contrarié de sa disparition. Pour le retrouver, il organisa une battue, qu'il commanda lui-même. Toutes les recherches restèrent vaines. L'écho des bois et des collines répétait seul le nom de l'absent. Enfin, dans la nuit, à la lueur des feux, on aperçut l'Allemand ployant sous un fardeau. Leif courut à sa rencontre :

— Eh! mon nourricier, pourquoi reviens-tu si tard? pourquoi t'es-tu séparé de tes compagnons? lui cria-t-il.

— Seigneur, je suis en faute, repondit Tyrker, et je mérite vos reproches; depuis quelque temps déjà, certains indices me faisaient supposer

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qu'en m'écartant de notre route habituelle, je découvrirais un trésor sans pareil. Aujourd'hui, je n'ai pu résister à la tentation; et, voyez, rues prévisions ne m'ont pas trompé; je vous apporte, plein ma hotte, des fruits comme vous n'en avez jamais vu, des fruits, moins savoureux assurément que ceux dont vous vous régalez d'ordinaire, mais qui recèlent la divine liqueur propre à stimuler les courages et à embellir les étapes de la vie.

— Que veux-tu dire par là?

— Je veux dire, mon maître, que j'ai découvert des vignes chargées de raisins.

— Est-ce possible?

— Je ne puis me tromper, car, dans mon pays, la vigne croît en abondance.

— Et tu penses qu'avec ce raisin tu saurais faire du vin?

— J'en suis sûr.

— Alors, que ton absence soit bénie, mon brave, rien ne pouvant m'ètre plus agréable que cette bonne nouvelle. »

Dès le lendemain, toute la troupe partit en vendange, et bientôt les raisins, gros, bleus, très charnus, affluèrent à Leifs-Budir, où, pen-

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dant plusieurs jours, un pressoir, organisé par Tyrker, fonctionna Bans relâche. Lea homrn du poste, assistaient à ces préparatifs. Ilprêtaient môme la main, bien que sans grande confiance dans le résultat final. Ils trouvaient les raisins détestables et se demandaient ce qu'on en pourrait tirer. Mais Lcif, qui avait bu des vins fins à la cour d'Olaf, et Bjarn, qui avait ravagé les celliers des rois maures, laissaient dire. Ils savaient ce qui en résulterait, et l'événement ne tarda point à leur donner raison. Lorsque le jus de la treille, encore trouble, remplit les hanaps, tout le monde changea d'avis, et, à dater de ce jour, ce fut, dans tout le pays, une beuverie sans fin, qui mit les têtes à l'envers et chauffa les cœurs à les faire éclater.

Leifdonnaitl'exemple. NarguantOdinqui,seul, au Banquet des dieux, s'enivre de vin, tandis* que les champions et la foule des guerriers se contentent de l'hydromel « délicieux », mais vulgaire, il vidait coupe sur coupe du divin breuvage et portait santé sur santé, skoll sur skoll, en l'honneur de l'heureux pays où sa bonne fortune l'avait fait atterrir, etqu'il nomma, par reconnaissance, le Vinland, c'est-à-dire la patrie du vin.

A partir de ce moment, les grandes expéditions, les grands abattages de bois, les grandes chasses aux bêtes fourrées cessèrent. On ne s'inquiétait plus que des gibiers savoureux , que des poissons délicats, que des fruits fondants, qui, sans interruption, se succédaient sur la table du chef, toujours ouverte, toujours ornée de fleurs, et toujours vibrante des chansons d'Anlaf.

L'été se passa de la sorte, puis l'automne, qui n'amena que quelques pluies d'orage. Cependant, comme les jours devenaient de plus en plus courts, Leif songea sérieusement au départ. Selon ses calculs, la mauvaise saison devait, à ce moment déjà, battre son plein au Groenland, et il eût été téméraire d'y vouloir retourner. Il résolut donc de prendre ses quartiers d'hiver à Leifs- Budir. Toutefois, ô surprise ! l'hiver ne vint pas. Le climat continuait à se montrer si doux qu'on laissait en liberté tout le bétail ; la gelée se faisait à peine sentir, et le gazon ne perdait presque rien de sa fraîcheur. Alors, la fête continua jusqu'à ce que les provisions de vin fussent épuisées, ce qui, fort heureusement, coïncida avec l'époque où le renouveau creusait des tranchées

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dans les glaces et rendait libre le chemin du Groenland.

Aux premiers jours de juin de Tan 1001, après

une année entière passée au Vinland, Leif reprit la mer, confiant Leifs-Budir à quelques-uns de

ses compagnons, séduits par les ressources et le doux climat de la colonie. Comme à l'aller, Bjarn le guida dans le bon chemin, et bientôt on fut en vue de hautes montagnes.

Là, par un jour de tempête, le chef aperçut à une certaine distance un navire désemparé, sur lequel on distinguait des hommes faisant des signes de détresse. Leif s'en approcha et recueillit à son bord un corsaire bien connu dans les mers du Nord, Thorer-le-Requin,et sa femme Gudride, qui devait jouer un rôle important clans les destinées futures des colonies américaines.

Car, n'en déplaise à la tradition, c'était bien en Amérique que Leif et ses compagnons avaient planté leur tente. Aucun doute n'est permis à ce sujet, et Ton sait exactement la place où se trouvaient le Vinland et Leifs-Budir.

Cela peut paraître étonnant, impossible, fabuleux; c'est pourtant l'exacte vérité, L'Amérique a été découverte par les Normands en

Tan mille } soit 492 ans avant l'expédition de Christophe Colomb.

Et, de plus, elle a été colonisée et exploitée par eux, pendant plus de quatre siècles.

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