‹ Les Don Juanes; romanChapitre 3 sur 6 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Assise dans son lit, où la moitié inférieure de son corps menu disparaissait sous des feuillets épars, blancs ou noircis d'écriture, sous des journaux, sous des livres et des fascicules de revues^ Berthe Lorande écrivait. Une matinée de crêpe jaune, souple, bouillonnante, enveloppait son buste, soutenu par deux gros oreillers blancs superposés. Sur ce jaune et ce blanc s'éparpillaient les boucles rousses des cheveux, pas très longs, mais d'une extraordinaire abondance ; le reflet d'un gai soleil d'avril, coupant obliquement la chambre et le lit, les faisait luire comme ces pierres rousses d'Auvergne dont on fait des colliers. Ils lui cachaient les côtés de la figure ; on ne voyait que la pointe dti mcntoi^ les rouges lèvres, le nez aigu, et les larges yeux qtii, par cmitraste avec les cheveux si lumineux, paraissaient sombres* £t Ton voyait aa&si, émergeant des amples

manclies boutonnées aux poignets pour ne pas gêner l'écriture, les mains puériles, Tune maintenant s«r les genoux une sorte de petit lutrin, Fautre maniant le * stylo» d'or, cadeau récent de Jean de Trévoux-

A Tentour, une véritable chambre de jeune fille : panneaux tendus de cretonne claire, meubles blancs du même style anglais que le lit blanc à barreaux carrés. Seuls, de beaux tableaux religieux de TÉcole siennoise, trois émaux de Limoges accrochés aux murs, et beaucoup de petits bibelots de prix disséminés sur la cheminée, la table et les meubles d'appui, marquaient les empreintes successives d'une personnalité originale et harmonieuse, au cours d'une vie déjà longue» Un observateur systématique eût remarqué, parmi beaucoup de photographies féminines, presque toutes signées, l'absence complète de portraits d'hommes, ou du moins d'hommes jeunes. Hors un vieux bourgeois barbu, en redingote et chapeau haut de forme, appuyé d'une main sur vux fût de colonne et photographié contre un fond de paysage romantique (le père de Berthe Lorande, le mercier de Jouy), le sexe masculin n'était représenté que par quelques gravures encadrées : des maîtres contempoiains de la musique et de la littérature. Mais sttr le chiffonnier blanc, près du lit, une grande photographie de Jean de Trévoux, en uniforme de lieutenant, faisait face au chevet

Par la fenêtre ouverte à deux battants, on apercevait le balcon, les crêtes des toits modernes, le ciel d'îm bleu nordique presque gris, et dans Téchappée

d'uae rne qui s'oBvrait tout proche, les vcrdureîif naissantes do parc Monceau.

Serthe Loraade écrivait. Parmi les feuillets de papier épars sur son lit, six s'étaient couverts le matin même de sa fine écritxire, joie des typographes, où chaque lettre, séparée de ses voisines, comme dans l'imprimerie, avait la perfection d'un dessin»

Elle écrivait un roman pour une revue nouvelle, et, naturellement, ce roman racontait un épisode de sa vie, avec une sincérité quasi gênante, interrompue, de temps en temps, par de l'invention violemment invraisemblable : c'est l'habituelle manière féminine... Mais en ce moment, ayant terminé sa tâ^e et taquinée parFheure, — il était midi passé et le doc-^ teur Riol l'attendait à trois heures avenue Marceau, — elle bâclait quelques lettres, la pire corvée de l'écrivain. La dernière fut plus méditée, ou du moins, avant de la tracer, elle suça un instant le stylo d'or, rembrunie, l'air hostile. Après quoi, elle écrivit d'un trait ceci :

Non, mon cher grana umi , je n* assisterai pas à votre conférence de cinq heures,., je ne suis pas libre. Pas libre ctalîer vous entendre et vous acclamer : faut'il qu'une impérieuse nécessité m* enchaîne! Que vaiS'je donc faire ? Ah I voilà. . . Vous tromper^ peutêtre? Non! Vous &avez que f ai pour vous bien trop d'affectueuse admiration!

Sa mobile et charmante figure se rassérénait déjà et même s'égayait d'un sourire ironique. Elle sigiia, ferma le pli bleu et moula l'adresse :

Monsieur Albert Saulnois, de V Institut, aux soinp de r Union des Conférences, 113, boulevard Saint" Germain, Paris.

Puis elle sonna. Sa vieille bonne, Clarisse, face austère et tenue de religieuse, qui Tavait élevée jadis à Jouy-en-Josas, et jamais depuis ne l'avait quittée, entra.

— Clarisse, ma fille, ces lettres à la poste tout ae suite. Il y a un pneumatique... Puis vous reviendrez m'habiller.

Il n'était pas encore tout à fait trois heures quand une auto du dernier style moderne (celle-là même qui devait prochainement l'amener sur le Rhin rejoindre Jean de Trévoux, pour huit jours) déposa devant le logis de Riol, au coin de l'avenue Marceau et de la rue Gœthe, Berthe Lorande, si bien voilettée et emmitouflée de fourrures qu'elle n'était guère reconnaissable. Des ordres spé; ax avaient été certaine-i ment donnés par l'illustre ^^ynecologuc^ car elle fut introduite aussitôt dans son cabinet privé. Ce cabinet n'avait rien de médical. Par l'abondance des meubles de prix, des vitrines, des tableaux, des livres rares, il annonçait plutôt un somptueux dilettante qu'un savant. Le calorifère surchauffait, Berthe releva sa voilette, rejeta sur le dossier d'un siège son étole de fourrure. Une vitrine de tanagras l'attira ; mais, apercevant son visage reflété dans la glace du fond, elle le refit, oubliant les tanagras. Elle le refit à songoût, c'est-àrdire trop blanc et

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trop rouge. De fait, elle était moins jolie que ce matiR^ Une appréhension visible contractait ses traits et, sous la miraculeuse jeunesse de son visage, faisait transparaître tout à coup son âge véritable,

— Excusez-moi... je vous ai fait attendre...

Riol lui baisa les deux mains, avec une galanterie cérémonieuse. A cinquante ans échus, il restait le < beau Riol », haute taille, cheveux noirs abondants, la barbe de François I®^, tant de grâce et de bonté dans ses yeux orientaux, dans son visage, dans sa voix, dans toute sa personne et son allure que le monde lui pardonnait célébrité, fortune, et ce qui est plus rarement pardonné, sa renommée de séducteur.

Ils échangèrent, debout, quelques-unes de ces répliques mondaines tissues de noms propres, de dates de dîners, de brèves allusions à une pièce de théâtre ou à une exposition, par quoi les conversations sérieuses se préparent, chacun pensant à autre chose que ce qu'il dit.

— Alors, docteur, vous pouvez m'écouter un moment?

— Tout le temps que vous désirerez. Au téléphone comme à la porte, — absent ! Cette bergère régence vous agrée? Gentille, n'est-ce pas?... Je l'ai achetée la semaine passée, à Nice, où j'allais accoucher la princesse Zanthia.

Lui-même s'établit carrément dans l'espèce de chaise curule proche de sa table de travail. Presque recroquevillée au fond de la bergère, Berthe com* mença de parler, d'une voix de pénitente au saint tribunal. Il fixait sur elle des yeux où la curiosité

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professionnelle se tempérait de tendresse, cette tendresse d'amant éventuel qu'il étendait sur toutes les étemelles blessées, mais qui, pour celleci, s'avivait d'admirer son génie. La blessée se sentit enveloppée de ce tendre regard; l'incoercible besoin de conquérir qui brMait en elle s'en échauffa, de conquérir sans but, pour conquérir non pas un homme, mais un désir d'homme, et la confession se déroula ainsi dans une atmosphère à la fois oppressante et grisante, qui portait au paroxysme la sensibilité nerveuse du confesseur et de la pénitente. La voix de celle-ci, cette voix profonde et chantante, si sûre, à l'ordinaire, se meurtrissait et se trouait aux aspérités de l'âvcu. Ce n'était qu'un souffle par moments, et par moments c'était presque un ^ànglot.

— Voilà, docteur. •. il faut que je remonte dans mon passé, pour que vous comprenies; quelle jeune fille je fus.-. Vous savez que mes parents étaient des gens fort modestes. Ils tenaient, à Jouy-en-Josas, un magasin de confections et de mercerie, une espèce de tout petit Bon Marché, Leur commerce prospérait. Ils m'envoyèrent au lycée ; ils ambitionnaient pour moi une place dans l'enseignement supérieur. J'ai été une très bonne élève, cela va de soi. Au cours de mes études, tous mes professeurs m'ont dit brutalement, ou m'ont fait entendre humblement qu'ils m'aimaient...

— Vous n'en avez jamais découragé aucun, interrompit le médecin en souriant.

— Aucun, reprit-elle gravement comme si le cas était trop sérieux pour sourire. Peut-être même les

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âi-fcâigmllonnés... Je ne me défends pas, je vous dis la vérité. Mais la vérité aussi, c'est que nul d'entre eux n'a eu de moi la moindre chose, vous entendez, docteur? la moindre, pas même une pression de main. Ni les jeunes gens que je voyais chez mes parents, et qui tous, aussi, m'ont courtisée, et que tous, sans doute, je me suis complu à tenter. Telle fut ma vie de jeune fille. Uùe sorte d'ardente pureté du corps, un esprit embrasé de l'espoir d'aimer, aucun amour... Non, pas même cela^ ajouta

erthe d'une voix plus ferme à xm^ muette interrogation de RioL Cela» je l'ai entrevu autour de moi, au lycée, puis dans le monde. Je ne le comprends pas. J'ai eu, j'ai de très chères amitiés féminines : Albine Andemy, M"^® de Trévoux, Camille Engelmann... Mais ce sont des amitiés. Tout le reste me répugne et aussi me prête à rire.

Elle rêva un instant, puis continua :

— Alors, vous m'imaginez bien, n'est-ce pas, au moment où j'ai commencé à paraître dans le monde ? j^me ^je Trévoux, qui habitait l'été xm^ villa à Jouy, était une cliente de mes parents; elle m'avait remarquée, elle me trouvait amusante et jolie. Elle m'avait inspiré confiance: je lui montrai mes premiers essais. Elle s'en engoua (vous savez qu'elle a le goût le plus sûr...); c'est elle qui m'introduisit dans le monde et j'y disais de courtes proses qui parurent originales.

— Je me rappelle! fit Riol. Je vous vois encore si adorabîement joliej tin air timide que l'audace de vos yetix démentait, mais si vraiment virginale ! Un spécialiste ne s'y trompe pas.

— Croyez-vous? répliqua brusquement M«^^ Loraiide.

— J'en suis sûr.

— Prenez garde ! je vais mettre votre diagnostic à répreuve.

— Allez...

— Vous avez devant vous, à vingt ans de distance^ la même Berthe Lorande qui vous fut présentée Tannée de l'exposition par M°^® de Trévoux. . . Qu'en dit le spécialiste? Est-elle exactement la même?

Riol réfléchit. Puis :

— Vous avez été mariée, dit-il.

— J'ai vécu dix-neuf jours avec M. Jules Lamorinière, le fils des Papeteries Lamorinière, que j'avais épousé. Qu'est-ce que cela prouve?

— Votre divorce n'a point évoqué le cas de nonconsommation, que je sache.

— Non. Mon mari avait une maîtresse avant son mariage, et il est retourné vivre chez elle après avoir cohabité dix-neuf jours avec moi. Il n'a pas contesté ses torts, le divorce s'en est suivi de piano, comme disent les avocats.

— Eh bien? Alors?

— Alors, docteur, répéta Berthe avec un peu d'impatience, je ne vous demande pas des déclara- HoQS fondées sur les apparences sociales. Je vous

e mande un diagnostic de physiologiste, et vous pensez bien que ce n'est pas seulement pour vous poser une devinette. J'ai besoin de cette épreuve. Supposez que vous ne m'ayez jamais vue, que vous ne sachiez rien de ma vi«*^« Qu'est-ce que vous diriez, augure?

Riol ne répondit pas tout de suite. Toute sa tendra courtoisie disparut du regard qu'il plongea dans les yeux de la cliente, qu'il promena ensuite sur lee traits de son visage, un à un, puis sur la silhouette qui s'était dressée debout devant lui, énigmatique. Enfin, il dit, avec la sérénité du savant qui constate un résultat :

— Je ne sais pas.

Aussitôt ses mains solides furent captives des mains frêles de Berthe :

— Ah! fit-elle... vous êtes vraiment un maître.

— Un maître ignorant, vous voyez...

— Non, fit-elle, reprenant sa place dans la bergère régence, un vrai maître, justement parce que vous ne savez pas.

Et, baissant la iêtCf elle ajouta :

— Moi-même, je ne sais pas.

— Ah! fit simplement Riol.

Tous deux se recueillirent. Le pâle visage de Berthe avait rougi sous l'aveu, rougi d'un vrai rouge de sang qui dévorait le rouge fardé.

— Non, vraiment, je ne sais pas, reprit-elle, isolant les syllabes, et si confuse qu'elle abaissait vers les fleurs du tapis ses audacieuses prunelles^ Ah! comme il m'est pénible de vous expliquer! Comment raconter? non, décidément, je ne peux pas encore... Soyez indulgent. Laissez-moi attaquer mon histoire par un autre bout. Vous finirez pai comprendre sans que j'aie besoin de prononcer des mots qui ne veulent pas sortir.

Riol acquiesça d'un signe de tête.

166 LES DON JtJANÉS

— Retenez pour le moment ceci : je snîs arrÎYéc au mariage cdmme la plus pure des jeunes filles. J'ai été mariée dix-nenf jours. Depuis que mon mari m'a quittée, ma vie fut aussi chaste qu'avant mon mariage. Me cf oyez- vous ? Sans cela, ce n'est pas la peine que je continue.

— Je vous crois.

Elle reprit :

— Vous me croyez... maïs vous êtes presque le seul, sauf une ou deux amies, Albine, Camille... Je sais ce qu'on dit de moi... allez!... ce qu'on essaie lâchement de persuader à... ceux qui m'aiment. (Elle eut un sanglot bref.) On dit que je suis une hystérique, une maniaque à laquelle il faut des hommes... tous les hommes. Non seulement ceux de mon monde, les familiers de ma maison... mais ceux qui ne font qu'y passer. Ne protestez pas ! j'ai entendu de mes oreilles M. de Guilloux affirmer cela à Jeanne Saulnois : « Tous, disait-il, tous! Le secrétaire de revue qui apporte les épreuves d'un article, l'électricien qui vient poser une prise de courant... » Enfin, Messaline. Étrange Messaline, qui, sauf dix-neuf jours atroces, n'a jamais reçu un homme dans son lit!

Elle tamponna, à petits coups nerveux, soîz mouchoir en boule contre ses yeux. Riol réunit tendrement entre ses fortes mains de praticien les genotix de la pénitente, qui se dérobèrent aussitôt,

et lui dit :

— Calmez*voi3s, madame. Personne à Paris

n'ajoute foî à ces infamies. On vous voit très entourée, très courtisée. Cela ne semble pas vous déplaire; alors vous avez la réputation d'être xm peu... vous ne vous fâcherez pas?... un peu coquette, ou, comme on dit maintenant, un peu... allumeuse...

Le visage de Bertbe s'était rasséréné aussi vite qu'un visage d'enfant. Mais il resta sérieux tandis qu'elle répliquait :

— Allumeuse? Non. C'est un vilain mot; il fait penser à des gestes qui provoquent. Or, sauf l'aventure détestable de mon mariage, nul homme n'a jamais eu un frôlement de moi ; nul homme ne m'a tenue dans ses bras. Nul encore... Peut-être quelqu'un demain, et c'est pour cela que je viens vous voir. Car j'aime, enfin... (elle se redressa non sans fierté et respira l'air à grands traits). Je coimais .enfin le désir, après n'avoir connu que le désir du désir... M'entendez-vous ? Jusqu'à maintenant, jusqu'à presque hier, toute ma vie d'amour, c'a été de souhaiter l'amour, de le chercher, de l'implorer... Non pas l'amour qu'on m'offrait... l'amour que je ressentirais, moi, que je donnerais. Me rendre amoureuse, enfin !... Allumeuse... oh ! non !... Salamandre, plutôt, intacte dans la flamme, avec le désespoir de ne point brûler soi-même. Oui... je leur ai avoué mon impuissante envie, à tous. A tous, j'ai dit : « Rendez-moi éprise et je vous appartiens pour la vie. » Et à certains, quand ils m'écoutaient, j'ai même osé dire : <c Revenez!... revenez tel jour. Quelque chose me fait pressentir que je

vous aîmeraî,.. » J'étais sincère! Ils partaient enivrés ; ils revenaient haletants. Il fallait bien que je leur avoue : « Non... je me suis trompée. Vous ne me suggérez plus le souhait de chercher en vous l'apaisement. » Les uns m'ont comprise et sont demeurés mes amis; pour ceux-là, je vous assure, je reste une fidèle amie, compatissante, attachée à les guérir. D'autres se sont courroucés, ils sont partis de chez moi résolus à me nuire. Un, en ce moment, justement, Albert Saulnois. Je ne lui ai rien promis, jamais, et il me harcèle, et je sens qu'il devient hostile. Bah ! tout cela n'est rien, conclut-elle, et sa mobile figure de nouveau rayonna... Tout cela est le passé, mort, enterré! Je vis dans le présent, docteur. Le présent, qui m'éblouit... et l'avenir tellement enivrant que je n'oser y croire.

Elle se pencha vers lui, et, cette fois, d'une vraie voix de confessionnal :

— Je suis éprise, docteur... Mon cœur a rompu sa gaine de chrysalide. J'aime. Il y a un être au monde à qui je pense sans relâche, non plus pour me demander avec angoisse : « M'apprendra-t-il enfin l'amour?... » mais pour m'écrier moi-même: « Je t'adore, je veux être toi, et j'ai peur de n'être pas digne de toi!... » Et cet homme m'aime, il a foi en moi. Je. lui ai dit la vérité, ou du moins tout ce qui peut en être dit à un autre que vous, médecin. Pas une seconde il n'a douté. Il a vingt-trois ans : il sait mon âge, que vous savez aussi parce que tous m'î^vez connue à vingt ans. Les quinze ans qui nous

séparent ne le rebutent pas, et il me supplie d'être sa femme!... Ah! que je le chéris!

Des pleurs de joie ruisselèrent de ses yeux. Riol la considérait avec une curiosité un peu railleuse; une vague jalousie fermentait en lui contre ce privilégié inconnu. D'une voix moins affectueuse, il répliqua :

— Tous mes compliments, madame, pour le Pygmalion et pour la Statue. Mais je ne vois pas bien quel rôle ils me réservent.

Berthe, si sensible, perçut ce léger fléchissement de la température sympathique. La caresse de ses yeux, cet air de donner tout son cœur qui soudain, quand elle voulait, transfigurait son visage, eurent vite fait de capter à nouveau le praticien.

— Mais, docteur, nous n'espérons qu'en vous : moi du moins, car lui ne se doute pas, le pauvre enfant, de l'incertitude de son bonheur. Dans quelques jours, je dois aller le rejoindre en Rhénanie, où il est officier dans l'armée d'occupation... Oui, vous avez deviné son nom. Ne le prononcez pas, je n'oserais pas continuer. Il aura un congé à cette époque... et ce seront nos fiançailles. Donc, le bonheur que toute ma vie a rêvé est pour ainsi dire à portée de ma main... Mais c'est vous qui allez me dire si ce n'est pas une chimère, si je dois vivre ou ne pas vivre. Vous ne comprenez pas? Ah! dites-moi que vous comprenez sans que j 'aie besoin de paroles. - .

— Sincèrement, proféra le chirurgien, je ne comprends pas... Des hypothèses... oui... j'en imagine... Mais en quoi puis-je intervenir, moi, médecin?

Avec nu geste nerveux et surprenant par sa force, Bertke rapprocha la bergère de la chaise cnruic où Riol était assis. Elle s'avança sur le bord du siège, couvrit sa figure de ses mains, et d'une voix si bou-* leversée qu'elle semblait presque un râle, mur-* m uî*a :

— Rappelez- vous... ce que je vous ai dit de mon mariage... les dix-neuf jours... les dix-huit nuits. Un cauchemar que je veux oublier, et qui souvent tourmente mon sommeil, m*éveilîe en sueur, le$ membres rompus. Rappelez-vous mon < je ne sais pas » de tout à l'heure... et pensez que mon mari avait une maîtresse avant son mariage, qu'il a été la rejoindre après une scène affreuse oh, fuyante, traquée, mais hérissée et prête à mordre comme une louve qui fait tête, j'ai lu l'envie du meurtre dans ses yeux...

Riol l'arrêta de la main :

— J'ai compris, dit-il.

Il la laissa sangloter un long moment. Puis, la voix attendrie, persuasive :

— Ne vous alarmez pas à l'excès. H serait vraiment bien extraordinaire que vous fussiez déçue. Extraordinaire dans l'état de la science actuelle. La célèbre amie de Chateaubriand est ycnnc au monde un siècle trop tôt.

— Vrai! fit-elle, rayonnante-

£t aussitôt elle fut debout ; Riol se leva aussi.

— Nous allons, si vous le vouiez bien, p^us^ dans mon cabinet de consultation... c'est là.

Il s'effaçait, montrant la double porte toi^ie vo>

LES BON JUAKES 1'^

sînc. Berthe recula, et ses traits s'embrascreaL

— Oh! fit-elle... est-ce indispeasabie ? Je pt§is parler. J'aurai le courage de m'expUquer; vous vous rendrez compte tout aussi bien. Mais je vous en prie, pas là !

— Voyons, madame, dit Riol avec une amicale sévérité, pas d'enfantillage. Êtes- vous venue, pui ou non, consulter xm spécialiste ? Si vous renoncez à la consultation, mon devoir m'oblige h ne plus faire attendre la cliente qui vous suit.

Elle s'accrocha à son bras.

— Ne soyez pas méchant, murmura-t-elle, donnez-moi xm instant. Tenez, allons !

La main droite de Riol n'avait pas atteint le bouton de la porte que le corps tout raidi de Berthe Lorande lui pesait sur le bras gauche. Il la porta stir la bergère, lui mit un flacon d'alcali sous les narines. Elle se ranima lentement.

-— - C'est fini, murmura-t-elle. Pardon, je ne le ferai plus. Vous allez voir, je ne serai plus nerveuse. Avec moi cela se passe toujours ainsi. L'imagination de ce que j'appréhende me bouleverse bien plus que la réalité... Je suis prête.

Elle se îerade nouveau. Riol l'observait attentivement et lisait sur ses traits la tension de la volonté.

— Savez-vous, lui dit4l en souriant, qu'on ne m'a jamais opposé tant de pudeur?... Même les femmes les plus vertueuses, même les jeunes filles... même les moniales ?

Ses yeux spieadides, pleins d'une résolution désespérée, levés sur lui, Berthe répliqua ;

172 LES DON JUANKS

— Ce n'est pas feint, je vous assure !

— Je le sais, dit Riol.

Ils entrèrent.

Tandis que le fretin des auditeurs dévalait par trois larges portes sur le trottoir du faubourg Saiint- Germain, un lot de privilégiés s'écrasait dans le petit local (ce qu'on appelait le foyer), voisin de la salle où Albert Saulnois venait d'achever sa conférence. Groupe mondain spécial : la fleur de salons à prétentions intellectuelles, les dames « d'idées >► (comme il y a des dames « d'œuvres ») et les plus fringants parmi les membres de l'Institut ou les collaborateurs de revues sérieuses. D'ailleurs, trois femmes au moins pour un homme, quelques-unes élégantes : M°^® de Juvigny avec la « belle comtesse de Mers » ; Albine Anderny avec M"^® de Trévoux ; Camille Engelmann, bloquée dans un angle par Maurice de Guilloux avec M"^® de Bugey. Guilloux daubait sur le conférencier.

— Notre brillant maitre n'avait pas tous ses moyens, il me semble. Sujet ingénieux : La lutte de la femme contre le temps. On se serait attendu à un délicieux découpage de cheveux en quatre, de cheveux gris teints au henné, tandis que... n'est-ce pas?.., du lieu commun... des citations fatiguées... Il lui est même advenu de perdre le fil... ou plutôt le cheveu. Vous avez remarqué ? Il a bafouillé.

£t plus bas, confidentiellement :

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— Juste avant la conférence, il a reçu un bleo de Berthe Lorande< où sans doute elle se décommandait pour la petite fête oratoire. J'étais là ; j'ai reconnu l'écriture. Alors, inquiétude, jalousie, désarroi.

Un regard de M"»* de Bugey le fit taire. Albert Saulnois pénétrait dans le foyer, suivi de Jeanne, qui gentiment lui épong^t le front de son mouchoir roulé- Lui-même essuyait, avant de l'équilibrer à nouveau sur son nez, son lorgnon d'or embué. Il était plus pâle que de coutume et avait Tair extrêmement las.

— Quelles délices, cher nudtre î

— Maître.-. On ne se lasse pas de vous entendre,

— Bravo I bravo ! Plus en forme que jamais !

Il sernût les mains qui se tendaient, répondait d'un signe de tête, d'un sourire ébauché, parfois d'un « merci, cher ami »... ou d'un « bien content de ne pas vous avoir ennuyé ». Mais son esprit était visiblement ailleurs et son regard cherchait.

— Qui cherche-t-il? demanda tout bas Jean de Trévoux à Roger Vaugrenier.

Tous deux s'efforçaient patiemment d'arriver jusqu'à luit dans le remous.

— n cherche celle qui ne pense pas à lui, répliqua Roger

— M*^® Lorande? Elle m'a prévenu qu'elle ne viendrait pas.

Et, avec l'arrogance charmante de la jeunesse victorieuse, tempérée chez lui par de la bonté vraie, l'officier ajouta, regardant l'homme célèbre :

m LKS DON JUANES

— Pauvre type!

Peu à peu, il ne resta plus dans le petit foyer que les intimes. Guilloux félicitait Saulncis avec une exagération si obstinée que Jeanne Saulnois en souffrait, bien trop clairvoyante, lorsqu'il s'agissait de son mari, pour ne pas avoir perçu le fléchissement de la « performance », et du succès. Albert protestait :

— Non... ça n'a pas marché comme je voulais. Cette salle est une fournaise. Aujourd'hui qu'il fait presque chaud dehors, on y étouffe. Cela m'a énervé. J'ai failli m'aurréter an beau milieu et tout planter là.

— Mon chéri, fit Jeanne en l'embrassant sur le front, fournaise ou non, tu as parlé comme per-» sonne à Paris, crois-moi. Et il faut que les journaux le disent. Guilloux, passez donc au Figaro, au Gantois f à l'Écho de Paris et au Temps,

— Mais... volontiers, fit le diplomate un peu décontenancé par cette brusque offensive.

— Ohî ce n'est pas la peine! protesta faiblement Saulnois.

— Mais si, mais si, insista Jeanne. Il est ttè» malin pour ces démarches-là, notre ami. Allez-y tout de suite, dites, Maurice!

Il y eut de la coquetterie, presque de la promesse dans le regard sinueux qui parafa cet ordre. Et la fatuité des hommes est si naïve que celui-ci partit aussitôt, résolu à s'acquitter au mieux de sa tâche comme si l'ardeur amoureuse de ce regard féminin lui avait été vraiment destinée.

IMB BON JCJAî^rKS 175

Roger et Trévoux comptaient parmi ce lot de familiers qui entouraient encore l'orateur, au moment oh Giiilloux fut ainsi dépêché. Roger remarqua la détente sur le visage de Saulnois, quand celui-ci aperçut Trévoux, sa chaude poignée de main. ïi reconstitua le petit drame intérieur qui se passait dans Tâme du savant ; Trévoux n'était donc pas avec Berthe !

Quelques minâtes plus tard, les deux jeunes gens, dont Tamitié se soudait de plus en plus solidement, descendaient le boulevard vers la Seine. Il faisait plein Jour, malgré les becs de gaz allumés qui piquaient des étoiles livides entre les arbres verdissants .

— Cette rosse de Guilloux a raison, disait Roger. Saulnois a été au-dessous de lui-même, et vous savez pourquoi,

— Mais non, fit sincèrement Trévoux. Nous nous trompions, Saulnois ne cherchait pas M"^^ Lorande du regard, comme nous l'avions supposé. Il m'a dit lui-même qu'elle l'avait prévenu de son absence.

— Il a tenu à vous avertir qu'on ne le négligeait point sans y mettre des formes. Et ce n'est pas, en effet, M«^® Lorande qu'il cherchait des yeux, mais vous... oui, vous, Jean. Vous présent, il a respiré. Et ce qui l'a fait bafouiller dans son oraison, ce sont les idées qu'il se faisait, imaginant elle et vous réunis. Voir le théorème de Spinoza.

— J'ignore moi-même ce que M"^^ Lorande fait aujourd'hui. Nous avons téléphoné ensemble ce matin, mais ie ne me permettrais pas de

î% LES DON JUANES

la questionner sur remploi de ses jotimécs.

Leurs pas s'accordaient d'instinct, et ils les

désaccordaient exprès dès qu'ils s'en apercevaient.

— Quel bouleversement, dit Roger comme à luimême, le frôlement d'une jupe met parfois dans ime vie sérieuse !

— Si c'est pour Saulnois que vous dites cela, objecta Trévoux en riant, il passe son existence à frôler des jupes.

— Saulnois est un fantoche qui ne m'intéresse guère. La moitié captivante du ménage, c'est sa femme : elle a une façon si spirituelle d'aimer son mari devant l'univers qu'on se demande : « Saitelle? Ne sait-elle pas? » Non, ce n'est pas à Saulnois que je pense, ou, du moins, il n'est qu'une occasion de ricochet pour ma pensée. Je pense à nous.

n glissa sa main sous le bras bleu de l'officier, et ils se mirent à marcher si lentement que, pour les éviter, les panants déviaient à l'avance.

— Je pense à nous, répéta Roger. Car, vous et moi, notre destinée est pareille. Nous attaquions la vie dans des conditions normales, non pas seulement vous, fils de famille, mais moi, dont l'avenir estassuré malgré ma bâtardise, puisque j'ai xux métier et que je ne suis pas béte« Mariage, enfants, vieillesse, mort : le bon et le mauvais de la vie à la dose commune, voilà ce qui nous attendait* J'ai rencontré M"*® Andemy ; vous avez rencontré M°^« Lorande.

— Je coimais Berthe depuis mon enfance, objecta l'officier.

LKS DON JUANnSS W

— Votas m'ayez dit voixs-méiiie qse c'est ea la retroTiYant Tan passé, après cinq ans de séparation, qnc voTis l'avez vraiment vue pour la première fois^ D'aHleurs, qu'importe? Il 7 a nne date pour vous comme pour moi, où une force nouvelle, irrésistible, est entrée dans notre champ magnétique : et dès lors notre trajectoire a été troublée, changée. C'est fini. Ni vous ni moi ne graviterons plus comme le commun des hommes.

— Vous vous en plaignez?

— Non. Pas plus qu'une poussière de voie lactée ne se plaint d'être soudain attirée hors de sa courbe. On ne se plaint pas de l'inévitable, on s'y adapte. Mais ce que j'admire, c'est précisément que ce soit inévitable. Je me sens le jouet d'une destinée inflexible... J'ai lutté, vous le savez, puisque j'ai même essayé la fuite. Guilloux a tout tenté pour me détourner. U m'a conté des aventures précises, détaillées. Il m'a dit des noms d'honunes, mêlés à la vie de la comtesse. Même avant son mariage : une fille naturelle qu'elle aurait eue en Autriche, durant son voyage, à dix-huit ans. Des lettres anonymes m'ont redit les mêmes noms, aTec des variantes, Angleterre au lieu d'Autriche.. . Rien n'y a fait J'ai brûlé les lettres et presque rompu mes relations avec Guilloux. Si M"*® Andemy persiste à le vouloir, ma vie est liée à sa vie. Et vous, vous suivrez la fortune de M°*® Lorande, qui, pour des raisons différentes, mais aussi fortes, semble vous être aussi peu destinée qu'à moi la veuve du comte A»demy«

178 LES DON JUANKS

Trévoux s'arrêta et appuya la mam sur la main de Roger.

— Oui... c'est extraordinaire. Je m'en émerveille, comme vous. Mais mon émerveillement, c'est que des femmes pareilles aient jeté leurs regards sur nous, sur vous, sur moi, qui sommes des êtres sains et intelligents, soit! mais enfin (nous pouvons nous le dire l'un à l'autre puisque nous nous apprécions, que nous nous plaisons), nous qui sommes des êtres à la douzaine. Votre comparaison est juste; nous valons tout juste une poussière de voie lactée. Eh bien! ce que j'admire, c'est l'élection d'une telle poussière par une de ces forces attractives à quoi rien ne résiste. Roger, quoi qu'il advienne de nous, notre sort est un grand sort.

— Peut-être, fit Roger, sur qui la parole chaude de l'officier bleu exerçait l'action apaisante d'un bain de lumière.

— Quand on aime ce que nous aimons, reprit Trévoux, entraînant maintenant son ami d'un pas plus vif, rythmé sur sa parole plus rapide, est-ce que d'autres femmes existent? Est-ce qu'elles ne font pas l'effet de figurantes, de comparses? C'est entendu, rien ne nous empêchait de coudre notre vie à celle d'une de ces figurantes, de ces comparses, d'avoir la vie de tout le monde, étant nous-mêmes comme tout le monde. Et voilà qu'il nous arrive quelque chose de comparable à ce que la guerre, cette guerre que vous haïssez, a fait pour tel tâcheron obscur, pour tel scribe inconnu : brusquement, l'occasion, le fait d'armes, la gloire I Si haïssable

LES DON JUANKS 179

que vous semble la guerre, la gloire est un fait, comme la beauté, comme le génie. Eh bien! nous avons les mêmes chances que ces privilégiés. Nous sommes élus par hasard sans le mériter. Cela vaut bien de sotiiîrir.

Roger murmura :

— D'autres ont été élus par elles, déjà... et sont ensuite retombés à leur néant Pourquoi nous, chétifs personnages, gens à la douzaine, comme vous dites... pourquoi leur choix serait-il fixé par nous?

— J'ai foi dans celle que j'aime, dit simplement Trévoux. Rien ne me fera douter d'elle.

— Moi aussi, répondit Roger comme à lui-même, Albine ne ment pas. Mais qui peut engager son cœur?

— Personne, Roger. Pas même vous. Moi plus que vous, peut-être. Mais observez ceci. D'ordinaire, le souci de la durée dans l'amotir angoisse surtout le cœur des femmes... C'est elles qui implorent : « Pour toujours, n'est-ce pas? » Et nous voilà tous les deux, qui sommes bien des hommes dans la vie, des cœurs masculins, nous voilà tout près d'implorer à la façon des femmes et de leur crier : « Est-ce bien pour toujours? »

— Oui, fit Roger, que la remarque frappait.

— Est-ce que cela ne souligne pas l'exception de notre cas, l'inouï de notre fortune? Le choix, qui appartient à l'homme, nous Tabdiquons. Ce sont elles qui nous ont choisis. Elles sont tellement des exemplaires humains supérieurs à nous que les lois des sexes en sont abolies. Les droits masculins, la liberté, le choix, elles les revendiquent : nous nous

tm LES DON TOA^NES

soumettons parce que c'est juste. Les années mêmes qu'elles ont de plus que nous ne font qu'accentuer cette autorité. Aussi jeunes que nous par la vigueur du corps et l'aspect du visage, elles tirent avantage d'être nos aînées. Moi, j'obéis; j'aime le joug qui m'est imposé.

Les deux amis avaient atteint les abords du quai. Les lumières de Pairis commençaient de mettre en déroute les derniers reflets du crépuscule. Roger pensa : « Trévoux est heureux. Il est un sage. Il s'avance, le cœur comblé, vers un avenir qui m'épouvante, mais auquel je n'échapperai pas. Je ne peux pas me passer de mon joug, moi non plus. Mais je le sens sur mes épaules... ^

— Je crois que nous nous séparons ici, dit l'officier. Vous allez rue Raynouard?

— Oui.

— Moi, je n'ai que le temps de passer chez moi chercher ma valise. Je pars pour Mayence à sept heures douze.

— Sans la revoir?

• — Elle l'a voulu ainsi, et je vous ai dit que je me soumets toujours. Elle doit me rejoindre dans quelques jours en Rhénanie... et je vis tellement dans cet espoir que, jusqu'à la minute oii nous nous retrouverons, libres, seuls, la réalité ambiante me semble une morne traversée. Adieu, Roger!

— Adieu, Jean!

Un taxi emporta l'officier, tandis que Vaugrenier continuait à pied la descente du quai par la rive gauche. Chaque jour il s'efforçait ainsi de briser

LKS DON JUANKS ISl

ses nerfs en de longues marches. Tout en regardant le flot silencdenx se moirer de reflets et le feo blanc des réverbères s'y allonger en fosée motirante, il songeait : « Comme mon cœor est faible! Comme je vacille! Trévoux ne m'a dit que des mots, du verbiage d'amotireux qui veut son bonheur quand même : et je me sens moins inquiet, presque léger comme lui! Bah! Il a raison* Quand on chemine vers l'inévitable, mieux vaut cheminer d'un pas ferme, et les yeux sur la route. Je serai le mari d'Albine, effaçant de ma mémoire jusqu'au soupçon de ce que je ne veux pas cozmaitre. »

Il entendit résonner au fond de ses oreilles les paroles passionnées et désolées de celle qu'il aimait- « Pardonnez»moi... Ce que la vie m'a laissé, je vous le donne ! » Quels mots plus humbles pouvaient tomber d'une bouche féminine? Et ses larmes, ces grosses larmes qu'il avait vues couler! Et cette fenune était orgueilleuse entre toutes. Une telle humilité ne pansaiit-elle pas la blessure de son orgueil à lui?

Il désira la revoir sur l'heure^ sans délai, le désir du morphinomane pour sa piqûre. Et conune un taxi vide le dépassait paresseusement le long du quai, il le héla.

La grande-duchesse Hilda et sa dame dTioimeur M"^® Lelièvre s'étaient annoncées pour trois heures chez la comtesse Andemy. Sachant l'exactitude

182 LKS DON JUANKS

scrupuleuse de cette ^ persoaae royale », la comtesse, dès deux heures trois quarts, attendait, installé^ dans la bibliothèque Louis XVI, un livre broché dq jaune aux mains. C'était un roman nouveau, dont on parlait. Elle le survolait plutôt qu'elle ne le lisait, passant des pages par paquets, accrochant ça et là sa curiosité vagabonde à un dialogue, à une description, à une réfleacion. Un moment, elle s'arrêta sur cette phrase :

« Il est vain de nier les pressentiments. Leui* mécanisme n'est d'ailleurs plus mystérieux^ maintenant que la science a étudié et contrôlé les phénomènes de télépathie... »

Elle haussa les épaules, ferma le volume et le posa, transpercé par le coupe-papier d'écaillé, sur le guéridon voisin. Elle médita. La phrase du livre était sotte et bâclée, mais le mot central avait soudain ramassé, coagulé en elle de vagues appréhensions qui depuis le matin la travaillaient sans cause précise, et qui persistaient malgré la beauté du jour de printemps, malgré l'amusement qu$ lui réservait la visite princière, malgré la soirée promise à Roger,

« Pressentiment? pensa-t-elle... Quel mot formidable! Un voile tendu devant demain, un voile qui va s'amincissant, qui peu à peu laisse entrevoir la silhouette affreuse de la Némésis. ^Régler son compte en trois lignes à un pareil mot, slmaginer qu'on a tout dit quand on a dit 4: télépathie », qui ne Ycut rien dire du touti

LES BON JUANES 18$

... Comme avec irrévérence Parle des dieux ce maraud!...

Elle en voulait au « maraud » d'avoir, en jetant ce mot de « pressentiment » sous ses yeux, accusé et dénommé son angoisse. Maintenant, il n'y avait plus moyen d'éviter l'assaut des pensées inquiètes. Mieux valait s'expliquer avec soi-même, chercher le pourquoi de l'angoisse.

« Mais non ! songeait-elle. Le pressentiment n'est pas une action à distance des événements sur nous ; |c ne crois pas aux actions à distance. C'est de la superstition ou de la pseudo-science. Seuls y croient ceux qui veulent y croire; moi, je n'ai jamais su voir dans les ténèbres. Jamais ce prétendu surnaturel à la mode né m'a effleurée; mes sens n'ont jamais perçu que du réel. Le pressentiment n'a — malheureusement! — rien de surnaturel. Nous avons, à une date dans le passé, dit ou tu une certaine phrase, accompli ou omis un certain acte; puis nous avons continué de vivre sans y songer. Mais la phrase dite ou retenue, l'acte accompli ou omis, c'étaient des faits produisant autour de nous une réaction qui se continuait, se développait avec le temps, même si nous n'y songions plus. Nous n'y songions plus, nous ne voulions plus y songer; mais notre inconscient, comme on dit aujourd'hui, en gardait la trace. Et là aussi, dans ce mystère qui est au fend de nos pensées, la prévision, l'évaluation des conséquences, s'inscrivait peu à peu* De petits faits que nous ne notions pas

im LKS DON JTUANES

expressément jalonnaient les étapes. Un jonr, comme le malade s'aperçoit d'une tameur qui se formait en lui depuis des mois, nous sentons la gêne, la pesée du souci : c'est que les événements résultant de notre acte oublié vont s'accomplir et que, parallèlement, l'infaillible instinct en a déduit les conséquences et chronométré l'évolution. Oui... c'est ce développement parallèle des faits dans la réalité et de leur image dans notre mémoire obscure que nous appelons le pressentiment» Voilà pourquoi le pressentiment est redoutable. Plût au ciel qu'il fût seulement de la chimère spirite ! C'est du réel, hélas! »

Ramenant ses longues mains sur ses yeux, pour concentrer sa pensée et scruter ses profondeurs intimes oh. le pressentiment s'élabore, elle essaya, avec la méthode habituelle à son ferme esprit, de distinguer, d'isoler les causes de cette angoisse confuse, qui grandissait en elle depuis le retour de Roger jusqu'à devenir aujourd'hui presque intolérable.

< Lliomme que j'aime a fadt sa soumission; l'avenir sera ce que j'ai souhaité depuis notre rencontre. Est-ce l'appréhension de changer le cadre de mon existence qui m'angoisse? Certes non, puisque je suis excédée du monde, du luxe, de cet hôtel, de mes serviteurs, lasse d'être en vue, d'être connue par des gens que je ne connais pas ; puisque je suis ce taine de vouloir vivre pour un seul être au monde ; puisque je n'ai vraiment repris le goût de la vie que depuis sa venue et que je ne conçois plus la vie sansi l;sii.«.

LIES DON JUANKS 1*S

« Ai-je peor d'être déçue?.». Non. JTai coonti des déceptions dans le passé... J'ai poursuivi daias l'amour des hommes un bonheur qu'ils ne m'ont pas donné, on qu'ils m'ont donné trop peu de temps. Mais soyons sincère : en entreprenant ces aventures, j'avais l'instinct de courir k une déception finale. Je cédais à l'attrait même de l'épreuve, espérant, sans le croire, que ce serait la dernière. Aujourd'hui, c'est autre chose : je suis sûre que c'est la dernière épreuve. Je suis sûre que ma vie ne peut s'orienter que vers lut Dût cet avenir à deux contenir mille douleurs, je ne peux aller vers l'avenir qu'avec lui. Pour la première fois, j'ai la certitude du choix définitif. Notre accord est absolu. Nous savons que nous nous marierons loin de Paris et que nous nous fixerons à l'étranger. Cette perspective m'enchante; je vis impatiemment dans le présent; demain seul m'importe, et je puis considérer demain comme assuré. Alors, pourquoi l'angoisse? >

£lle méditait avec une si forte attention que ses lèvres remuaient conmie pour une prière. < Serait-ce, pensa-t-elle, parce qu'il m'a annoncé une absence de trois jours à Nancy où un ami l'appelle en consultation?... Au contraire! il ne me déplsdt pas de me recueillir avant d'engager nos résolutions... Encore une fois, où donc s'enracine le pressentiment? »

Le bruit d'une auto qui s'arrêtait, palpitante devant l'hôtel, coupa ses réflexions. Ses mains

retombèrent ; elle dressa le visage, écouta. Oui, c'était la grande-duchesse avec sa dame d'honneur. Albine se leva pour aller à sa rencontre jusqu'au palier du premier étage.

Et ce fut en traversant le grand salon, contente de la diversion qui rompait le fil de ses rêves, ce fut alors qu'un souvenir, un nom, jaillis du passé, firent éclair dans sa mémoire. Sans avoir le îoigir ni le besoin de réfléchir, elle pensa: «Voilà... c'est cela...» Comme au poinçonnement d'une douleur sur le bas du flanc droit on se dit : « L'appendicite ! »

— Ma chère, ma chère Albine I comme vous êtes gentille d'être restée chez vous pour moi et pour M""® Lelièvre !... Regardez, Lelièvre, die Grœfin ist reizend. Cela me fait tellement plaisir de vous voir ainsi toujours de plus en plus belle, chère comtesse, parce que nous somme» environ contemporaines, n'est-il pas vrai?... Vous êtes seulement un petit peu mon sdnée. Et comme l'on me dit à moi (my friends and rela' tions, of course) que je n'ai jamais été mieux que maintenant, je voudrais le croire... ct^ en vous voyant, cela me donne un grand courage pour le croire.

Elle se mit à rire de tout son cœur, comme si elle venait de dire la chose la plus plaisante du monde. M"*® Lelièvre rit encore plus fort et plus longtemps* C'était une longue personne ^ cheveux gris verdâtre qui semblait une

i;es don JUANES Î87

caricature de la grande-duchesse. On la prétendait issue d'un voyage que le duc, père d'Hilda, avait fait en Luxembourg pendant une grossesse de sa femme i La ressemblance caricaturale était accentuée par le vêtement, M™* Lelièvre s'habillant des mises-bas de sa souveraine. Ce que pouvait donner de comique une toilette de la grande-duchesse, toujours excentrique, sur îa silhouette de M"'*' Lelièvre dépassait l'imagination.

Albine souriait.

~— Madame est en effet dans une forme magnifique, dit-elle.

— Tous les hommes èe retournent sur le passage de Son Altesse, jeta précipitamment M"* Lelièvre, qui parlait un français correct, mais si volubilc qu'on avait peine à la comprendre. Nous ne pouvons plus faire de walking à cause de cela. Hier encore, au Bois, un groupe de jeunes gens nous suivait : impossible de nous en défaire.

— Taisez- vous, Lelièvre, interrompit la duchesse. Laissez-moi parler.

Albine pensait : « Toute» les deux à pied, avec cette allure et ces toilettes... M™** Lelièvre n'invente ni n'exagère rien. »

— Ma chère, chère comtesse, reprit Hilda, saisissant tme main d' Albine dans sa poigne, je viens pour vous faire une recommandation, pour vous demander un petit... un petit entregent. Nous avons déjà parlé chez Ramon... chez M. Genaz, vous vous souvenez? L'autre jour.

Î8S Lim IDOîf JUAKKS

k cette fête si jolie qu'il nous a donnée ? Combîea c'était ravissant, n'est-ce pas ? Oui, ime merveille. Les fleurs... le soleil... et Ini tellement gracieux maître de madson. Il n'y a eu que cette Vitzina qui a déparé, she ia a whore^ I dore scty. On ne présente pas dans le monde une telle catin, une telle vilaine catin. Je Tai dit à Raunon, qui s'est excusé... Non, ne parlez pas, Lclièvre, vous allez encore m'empêcher de dire. Quand vous parlez, on ne peut plus placer un mot. Où en suis-je? Ah!... voici, chère Albine. Vous êtes d'une beauté, aujourd'hui ! On oublie en vous regardant ce qu'on voulait vous dire. Il s'agit de passeports, de trois passeports pour des amis. Je n'ai qu'à les demander moi-même, aux Affaires étrangères, n'est-ce pas? On me les donnera... But I wont, yon understand ? Si j'interviens, moi, une personne royale, c'est tout de suite tellement énorme! formidable! et justement il s'agit de bons commerçants^ de tout petits honnêtes gens, un homme avec s€^ deux soeurs, monsieur... monsieur... Leliévre, comment s'appelle-t-il, votre ami?... Guerrier, n'est-ce pas?

— Guemier, corrigea M""* Leliévre, M. Robert Guemier, et ses soeurs s'appellent M"~ Guemier. C'est un commerçant en joaillerie... qui va en Amérique vendre des perles. Beaucoup de dames vendent leurs perles en ce moment^ principalement ces pauvres dames de la noblesse russe, que la dévolution a forç...

— Taisez- vous, Leliévre! coupa la ducheS;:^. On n entend que vous. Ces Guernier sont des gens très

convenables, auxquels M™' Lelièvre s'intéresse. Ils sont un peu ses parents, n'est-ce pas, Lelièvre? (La dame d'honneur eut un petit sursaut d'étonnement.) Oui, ce sont des cousins à vous, sehr gute Leute, Alors, vous comprenez, Albine, tout ce monde étant parfaitement respectable, il faut qu'ils aient leurs passeports sans difficulté. J'y compte, n'est-ce pas?

Albine répondit :

— Je ferai bien volontiers la démarche auprès de JVL Cordelier, qui est allié à ma famille et qui dirige le service. Mais je dois dire à madame que mon intervention est superflue. On ne refusera certainement pas les passeports aux parents de M™® Lelièvre s'ils les demandent directement, simplement.

x.es deux visiteuses échangèrent xm coup d'ceil.

— Expliquez, Lelièvre, ordonna la duchesse.

— Voici, chère comtesse, commença précipitam**^ ment la dame d'honneur. Pour des raisons qu'il serait trop long d'expliquer... des raisons de commerce, de concurrence à éviter, mes amis (elle se reprit), mes parents ne voudraient pas se présenter eux-mêmes dans les bureaux, ni être soumis à toutes les formalités d'identité. L'affaire est importante ; les autres joailliers pourraient intervenir... et alors, cela va de soi, Guemier préférerait que la chose se fasse discrètement.

Malgré sa volubilité naturelle. M™® Lelièvre accrochait quelque peu aux aspérités de son histoire. La duchesse s'impatienta et intervint :

^^û LES DON JUANES

— En outre, ma chère comtesse, je puis bien TOUS dire, ces parents de M""® Lelièvre se chargent pour moi d'une mission en Amérique. J'y ai des intérêts en souffrance... des terrains que l'on va vendre. Il me faut une personne de confiance. Je. vous donnerai les noms et les signalements. Il me faudrait les trois psisseports confidentiellement... vous comprenez?

Albine avait, en effet, compris. < Une fugue de ces deux toquées avec Genaz, sous un faux nom. Justement le grand-duc voyage dans les mers du Nord sur son yacht ; elles ont trois mois de liberté. Je dirai la vérité à Cordelier ; il fera ce qu'il jugera bon. Au fait, je crois qu'on sera bien aise au Quai d'Orsay de se débarrasser d'elles pour quelque temps. »

— Votre Altesse peut être assurée que je ferai la démarche comme elle le désire- Si je ne réussis pas, ce sera la faute de mon peu d'influence. Il faudra seiilement que M""® Lelièvre me donne trois fiches de renseignements : les renseignements qui figurent sur les passeports ordinaires.

— Donnez, Lelièvre! interrompit l'Altesse.

— Vous pensez à tout^ comtesse, dit M""® Lelièvre en tirant de son sac à main xmc enveloppe mauve, aux armes de Finsburg. J'avais préparé d'avance... Est-ce bien cela? Regardez, je vous prie!

Albine parcourut des yeux l'une des fiches : Guemier (Hobert), trente-sept ans^ négociant en bijoux 9 taille 1 m. 66^ visage ovale, front haut^ ehepeux noirs, teint mai,,. « C'est bien Kamon, »

LES DON JFUANES 191

pensa-t-elle. Et tout haut, repla^^ant la fiche dans Tenveloppe.

— Je téléphonerai tout à Theure à Cordelier. Madame aura la réponse demain.

— Oh l je vous suis tellement, tellement obligée, répliqua la grande-duchesse.

Elle se jeta au cou de la comtesse et l'embrassa fougueusement. Albine sentit avec surprise, sur sa joue, rhumidité d'une larme. En même temps un hoquet bizarre convulsa la gorge de M™® Lelièvre: c'était sa manière de sangloter. Du coup, l'émotion d'Hilda fut déclenchée ; ses sanglots entrecoupèrent les paroles jetées dans l'oreille d' Albine, qu'elle tenait embrassée, paroles incohérentes qui montaient de son cœur naïf et sincère et que nulle prudence diplomatique ne contrôlait plus :

— Quelle amie vous êtes S... et quel chagrin de vous quitter dear, dear AlhineL.. Ackf Goti im Himmél! la vie est vraiment compliquée... et le cœur des pauvres femmes les mène comme il veut. Vous penserez à moi, Albine, il faut que vous pensiez à moi. Je vous écrirai, je me confierai à vous, parce vous êtes la plus loyale des femmes... Et tellement sensible!

Elle libéra la comtesse de son étreinte, se leva, et, cessant de pleurer, mais le visage toujours baigné de larmes, elle lui tint les mains et la regarda dans les yeux. Les hoquets de M""^ Lelièvre, au paroxysme de l'émoi, devinrent des aboiements tragiques,

— Albine j dit la grande-duchesse, si'est-cepas que

Tamour compte seul dans la vie ? Votiîi qui avez été toujours une grande amoureuse, dites-moi que l'amour est tout, et qu'il faut tout lui sacrifier... Oh! vous n'osez pas me répondre!

Albine, en effet, se taisait, incommodée par cette sorte de parodie de son propre cas, du drame qui bouleversait sa propre vie. En outre, les mots : < Vous avez été toujours une grande amoureuse » la blessaient en un point douloureux. Mais la crise qu'elle traversait elle-même l'inclinait à la compassion. « Cette femme est ridicule, mais elle aime vraiment. »

— Madame, dit-elle enfin, les choses ne vont pas de même pour une personne royale comme Votre Altesse ou pour une simple femme du monde.

La grande-duchesse lâcha aussitôt les mains d' Albine et se retournant vers M"*' Lelièvrc effondrée qui hoquetait toujours, elle lui dit sévèrement comme si la pauvre suivante eût été responsable de tout :

— Vous entendez, Lelièvre? Vous entendez la voix de la raison, la voix de l'honneur?

M°** Lelièvre fut tellement saisie que son hoquet s'arrêta net.

— Mais répondez donc, Lelièvre ! cria l'Altesse. Oui ou non, ce que dit cette chère comtesse Anderny, n'est-ce pas la voix même de la raison et de rhonneur ? Est-ce que les affaires vont de même pour ime personne royale ou pour une simple femme du monde? Répondez donc ! Vous parlez tout le temps quand vous n'avez rien à dire, et oiî

ne peut Vous tirer une parole quand cela servirait à quelque chose!

— Non, balbutia M.^^ Lelièvre terrorisée. :^ Non, quoi ? ragea l'Allemande.

«— Les affaires ne vont pas de même pour Madame et pour les femmes ordinaires.

— Voilà la vérité, conclut Hilda, se retournant vers Albine. Quelle lumière dans votre esprit, ma chère amie! Quelle intelligence! Jamais je n'ai rencontré, même en Allemagne, une aussi haute., - C'est bon. Grâce à vous, j'y vois clair, à présent- Venez, Lelièvre ; laissons la comtesse. Je m'en vais toute réconfortée. Let rne call to you wken I am anxious, dear countess. Oh ! vous nous accompagnez, conmie c'est gracieux ! Mais je vous dispense de ce devoir. Albine, ne sommes-nous pas des amies tellement intimes? Non? vous vouiez? Eh bien, soit! accompagnez-nous jusqu'à l'ascenseur. Tant de gens à Paris, maintenant, ne connaissent même pas les usages avec les personnes royales. Tous ces parvenus, tout ces nouveaux riches!

Devant la cabine de l'ascenseur, dont un valet de pied maintenait la porte ouverte, les trois femmes s'arrêtèrent. Hilda embrassa encojpe Albine, puis lui secouant la main :

— Merci encore, chère amie, pour ces belles paroles si profondes que vous m'avez dites!»». Vous les retiendrez, Lelièvre, et tout de suite, à la maison, vous les écrirez sur une feuille de beau papier; vous les ferez encadrer, et je garderai ce cadre sur ma table, devant mes yeux.

194 LES DON JUANKS

Tenant toujours les mains d'Albine, elle se tut un moment, réfléchit. Le combat qui se livrait dans son âme plissa sa bouche et les rides légères de son front. Elle reprit:

— Oui, de belles, de grandes paroles. Toutefois... (et malgré sa haute allure, elle baissa les yeux sur le tapis du palier), pour ces amis de M.^^ Lelièvre, ces parents, ces braves Guernier dont je vous ai parlé, faites la démarche dont il a été question auprès de votre cousin. N'est-ce pas, chère comtesse, je puis y compter?...

— Madame peut y compter.

— Merci... merci... pour cela et pour les belles paroles. Merci pour tout. Venez, Lelièvre... Tenez, entrez la première dans l'ascenseur, pour voir s'il est solide. Quelquefois cela se décroche dès qu'on y met le pied. Non? Il tient bien? Alors, adieu, chère comtesse!...

Et tandis que l'ascenseur dévalait, Albine entendit monter dans la cage la voix aiguë de l'Altesse...

— Les passeports! N'oubliez pas! pour demain au plus tard !

« Quel trio ! » pensait Albine, réinstallée dans la bibliothèque, tandis que l'auto princière pétaradait en virant au départ de l'hôtel. « Genaz, Lelièvre, la grande-duchesse! Il faudra de la complaisance aux agents diplomatiques pour les accepter comme de paisibles commerçants en perles. D'ailleurs, Hilda ne tiendra pas son personnage pendant vingt-quatre

heures. Bah ! c'est leur affaire l J'ai dit ce que je devais dire. . . »

Elle s efforça de s'intéresser à leur aventure. Quel était le vrai projet de l'Altesse? Voyage incognito dans les pays du soleil, tandis que le grand-duc explorait les régions arctiques? Probable! mais alors, pourquoi cet émoi profond, non joué, qui avait saisi les deux femmes? On ne se bouleverse pas ainsi pour une fugue de quelqMues semaines. Hilda avait parlé comme si elle ne devait plus revoir Albine. Allait-elle vraiment s'expatrier avec ce tangaiste suspect et sacrifier sa situation princière à l'amour d'un aventurier? De nouveau, Albine souffrit de retrouver, grimaçant, grotesque, le reflet de son sacrifice dans ce miroir déformant- Malgré son effort, malgré son appréhension, tout la ramenait donc, aujourd'hui, à regarder son propre cas!... Le no:ii, la date qui avaient fulguré dans son cerveau, tandis qu'elle allait à la rencontre de l'Altesse, elle les revit tracés ^ur l'écran de sa mémoire. Décidément, tout effort s'avérait inutile pour écarter ce rappel obsédant. Sa grande âme, énergique et sensible, reconnut alors un mouvement intérieur qu'elle avait déjà subi dans diverses circonstances graves de sa vie : une sorte de décision virile lui commandait d'affronter, de regarder en face le péril actuel, au lieu de s'y dérober, au lieu d'endormir l'angoisse comme s'y efforcent d'ordinaire les femmes, et comme l'y incitait ce qui demeurait en elle de la commune féminité.

Elle sonna :

— Justine, j'ai un peu de migraine. Fermez les rideaux de ma chambre, et allumez seulement la lampe de mon lit. Je vais me reposer. Vous me préparerez mon kimono noir et bleu, et vous vous en irez. Je me déferai moi-même. Pour tout le monde absolument, je suis sortie. Auctm bruit dans la maison, et coupez le téléphone avec ma chambre.

Un quart d'heure après, dans une nuit absolue Albine, roulée dans son kimono, étendue immobile sur son lit, songeait. Non pas un songe imprécis et capricieux qui berce la pensée au hasard ; une méditation appliquée, fervente, pareille à celle du savant qui souhaiterait s'enfermer dans son propre cerveau, y concentrer toute sa force de vie, pour mieux apercevoir les liens entre le connu et l'inconnu. L'inconnu, pour Albine, c'était la menace qu'un pressentiment intolérable lui révélait. Le connu, c'était son propre passé, où s'enracinait, elle en était sûre, le pressentiment.

Quelques jours auparavant, dans une de ces heures de parfait accord, maintenant assez fréquentes, qu'elle goûtait avec Roger, elle lui avait dit :

— Je sais tout de votre vie, et vous connaissez surtout la mienne par les paroles fielleuses de mes ennemis. Nos destinées volit se lier ; il ne faut pas que le passé empoisonne l'avenir. Je devine des rancunes vagues, des curiosités hostiles, derrière ce front que j'aime. Que tout cela sorte maintenant. Questionnez-moi. Je répondrai.

LES DON .TUANES Îf7

Roger avait baissé la tête. Puis il avait pris les mains d'Albine et murmuré :

— Je ne peux pas.

Albine n'avait pas insisté : mais sa résolutioa était prise. A tout prix, il fallait établir, touchant ce passé critique, la religion de Roger. Et c'est dès à présent qu'il fallait l'établir, car, en ce moment, Roger pouvait tout entendre. Albine le sentait enchaîné comme le fiancé le plus confiant à la plus pure fiancée. D'ailleurs, fût-elle l'image même de la vérité, cette confession ne lui apprendrait rien que la malice d'un Guilloux n'eût déjà dénoncé. Une fois |iccomplie la douloureuse opération, Roger ferait sienne la cause de la femme aimée; il la défendrait, la justifierait par les mêmes arguments que, pour se défendre et se justifier, Albine se donnait à elle-même.

Sans plus soulever la question auprès de Roger, elle avait conun^icé le jour même une sorte de confession écrite. La livrerait-elle à Roger? Elle n'en savait rien au moment où elle l'écrivait. Mais écrire à l'avance ce qui sera malaisé à dire (elle l'avait maintes fois expérimenté) est une discipline infaillible pour éviter les imprudences de la parole. Elle s'était mise à l'œuvre avec une volonté de dire vrai : et en effet, la vérité, toute la vérité, imprégnait les premières pages qui racontaient la famille, l'enfance, l'éducation, la floraison de l'adolescence* Mais elle était trop clairvoyante, trop sincère, pour se leurrer. « Il ne s'agit pas de ma vie de fillette... je veux dire la vérité siur ma vie de femme... » Et,

Î98 LES DON JtTANES

sautant par-dessus dix années, elle avait abordé, avec une sorte de véhémente générosité, ïe récit de sa liaison^ à Eome, avec le chevalier Bellinconi, liaison discrète, comme toutes celles d'Albine, sans affichage, sans scandale : mais toute la société l'avait connue et couverte de cette protection malsaine dont elle se venge plus tard par de la publicité et de la calomnie. Albine l'avait contée à peu près dans le ton de Chateaubriand contant sa liaison, romaine elle aussi, avec Pauline de Beaumont, La liaison avait duré deux ans et demi et s'était terminée à l'amiable, par réciproque lassitude. Bellinconi s'était marié depuis avec une princesse Borghèse. Trente mois durant lesquels Albine se disait : « Je lui ai été fidèle... » Et pourtant, en relatant l'histoire de cette époque, elle fit un premier accroc à son pian. Elle n'écrivit point toute la vérité. Il y avait, dans ces trente mois, une quinzaine passée à Paris, qu'elle sautait. Elle ne pouvait pas, non, elle ne pouvait pas raconter ime incroyable défaillance, subie une après-midi, dans son propre appartement, housses sur les meubles et gazes sur les tableaux et lustres, les persiennes fermées laissant filtrer une pénombre d'or... Un homme du monde? Non. Un artiste, un peintre — et pas même illustre! — convoqué pour s'entendre au sujet d'un portrait à copier. Jamais plus elle ne l'avait revu, et personne n'avait jamais su. Fallait-il infliger à Roger une souffrance de plus, inutile? ^ Vraiment, je n'ai pas consenti... dans cet appartement vide, j'ai été contrainte. » Ainsi avait-

cîlc sTipprimé Taveu avaat de le commencer.

Sans ordre de date, au hasard du souvenir et de rinspiration, elle attaqua ainsi les principales époques de sa jeunesse et de sa maturité. D*ua accord tacite avec elle-même, des incidents analogues à celui du peintre parisien ne furent pas évoqués; il est juste de dire qu'au cours des vingt-cinq années qu'elle examinait ils étaient Texception. Les femmes ont la faculté d'oublier sincèrement ce qui les gêne ou les humilie dans leur passé ; on dirait que leur mémoire peut, comme un estomac, rejeter avant de l'incorporer un aliment qui leur a répugné aussitôt après l'absorption. La confession d'Aibine, contrairement au généreux plan primitif, s'orienta ainsi vers un bref commentaire de ce que Roger savait déjà, ou de ce qu'il risquait d'apprendre : et ce commentaire fut inconsciemment une apologie. Quelle conjoncture pathétique! Être son propre bourreau, et, comme le misérable patient qui subit la question, avouer le moins possible, avouer juste ce qui est nécessaire pour que la torture prenne fin!

Aujourd'hui, au moment où Albine, enroulée de crépon noir et bleu, méditait dans le silence et l'obscurité, le douloureux procès-verbal était presque terminé. Les feuillets reposaient dans le coffrefort voisin du lit, avec ses bijoux les plus précieux et les papiers les plus intimes. !^our un lecteur non averti, leur contenu eût évoqué les mémoires d'une grande dame du xvn^ ou du xvin* siècle, racontant avec piidear et dignité une vie mêlée à la vie

206 LKS T>0^ JTJANES

d^autres personnages considérables, qti'elle désignait par des initiales, sans en nommer aucun. Trois, outre l'aventure romaime : un fils de souverain en Hongrie, deux hommes de Taristocratie parisienne. Sur l'histoire de son mariage, la mémorialiste s'était assez étendue. Elle relatait en détail comment, au cours de Tannée 1898 (elle avait alors dix-huit ans et voyageait en Europe diaperonnée par la célèbre « peintresse > Henriquette Dupont, de qui elle était Fâlève), le comte Andemy, maniaque quadragénaire et vingt fois millionnaire, avait demandé sa main après deux entrevues, l'avait épousée, en lui reconnaissant une dot de deux millions. Le mémoire insistait sur la fidélité conjugale de la jeune épouse, strictement observée jusqu'au jour où, le ménage installé à Paris et y vivant somptueusement, le comte avait affiché une liaison avec une comédienne des Français, Tavait publi* quement établie dans un hôtel et y avait, pour ainsi dire, vécu avec elle. Le divorce intervenu, puis le veuvage quinze mois après, la comtesse Andemy s'était jugée libre : elle le déclarait en propres termes. Sa vie, d'après le mémoire, se décomposait ainsi une adolescence audacieuse mais pure (Albine ne dissimulait pas qu'elle avait été une jeune fille fast, comme disent les Anglais) ; un mariage sincère où nul tort ne lui était reproché ; une maturité aventureuse dont l'indignité du mari était responsable...

Tel qu'était le mémoire, elle en trouvait encore la lecture trop amère pour le montrer à Roger, et, plu-

sieurs fois par jour, quelquefois même assez avant dans la nuit, d^ie le retouchait, mettant en oeuvre toutes les ressources de son e^rit et de son cœur pour que chaque phrase pansât la blessure que la précédente risquait de faire, pour que chaque mot contînt Tantidote de son poison. Ainsi, progressivement, la confession était devenue le phts passionné, le plus ardent des plaidoyers. . , Il ne restait à écrire, pour le compléter, que le commencenstent du voyage entrepris à dix-huit ans avec Henriquette Dupont. Période de moins d'une année qui s'ét^cidait de la fin de Tédacation à Paris jusqu'au mariage hongrois.

... L'ordre de ^lence donné par Albine à sa femme de chambre avait été exécuté à la lettre : l'hôtel était muet OHnme au coeur de nuit« Rompant le silence, cinq notes cristallines firent soudain tressaillir la forme immobile sur le lit. C'était le timbre d'une petite pendule posée sur la table à écrire. Albine se dressa, ralluma la lampe, alla prendre la pendule et la porta dans la }^ce voisine, qui était le cabinet de toilette- Dans cette vaste pièce ibJSencée de blanc, le grand jour lui blessa les yeux, l'aveugla. Elle se hâta de rentrer dans la chambre çk>se oti luisait seule, sous un abat-jour de gaze rouge, la lampe proche du lit. Mais, avsuit de regagner son Ht, elle s'arrêta devant le coffre-fort, en fit jouer les boutons, l'ouvrit, prit le manuscrit, le feuilleta debout, et alla s'étendre de nouveau, emportant environ le premier tiers.

Étendue, accoudée, penchée vers la discrète

202 LES DON JTJANES

lumière, elle reimt tùixl le début, La parfaite siîacérité 4u récit lui plut et la réconforta :

« Je suis Française de père et de mère, disaient CCS premières lignes, et, par mon père, j'appartiens à une bonne famille de Dordogne. Les Mcstrot sont de noblesse d'épée, anoblis sous T^ouis XV. La branche aînée garde le titre de comte; un comte Alexis de Mestrot, célibataire, vit encore aujourd'hui dans la gentilhommière familiale.

« Son frère cadet, Pierre de Mestrot, ayant le goût de la peinture, vint à Paris en 1877. Il n'était pas sans talent : mais sa santé était précaire. Il fit assez vite de la tuberculose, végéta, mourut en 1885. Il laissait une veuve, modèle d'une grande beauté qu'il avait épousée et de qui il avait une fille âgée alors de cinq ans : moi.

« Ma mère avait été pour son mari une compagne fidèle. Veuve, ses ressources furent vite épuisées. Mais l'exécuteur testamentaire des volontés de mon père, un de ses oncles, célibataire assez riche, — André Vériau, — s'éprit d'elle au cours de la liquidation et l'épousa dès que les délais légaux furent échus.

« Ma mère avait acquis de bonnes façons par son premier mariage. Elle fit honnêtement figure de grande bourgeoise sous son nouveau nom. Vériau nelui donna pas d'enfant; toute l'affection du couole se concentra sur moi : je fus extrêmement gâtée. Au point de vue culture, on m'éleva comme une jeune fille du monde s l'institutrice anglaise, les cours les

LEvS DON JUANES 70$

plus réputés, Heuriquette Dupont comme professeur de peinture. Mais l'éducation fut nulle. Mon beaupère était un dyspeptique soucieux avant tout de sa propre santé; ma mère le soignait; pas une jeune fille française de cette époque, à partir de sa quinzième année, n'a été plus libre que moi. J'ai inauguré des mœurs qui aujourd'hui ne choquent personne, mais qui suscitèrent alors des critiques acerbes : sortir seule, faire des parties avec les jeunes gens, recevoir comme une femme dans mou atelier. J'ajoute qn'k seize ans j'en paraissais vingt et que, — on l'a assez dit et même écrit pour que j'en sois sûre, — j'étais très belle. Naturellement, on m'a prêté des aventures. Par ma liberté de façons, j'ai mérité qu'on me les prêtât. La vérité, c'est que j'ai eu la jeunesse d'une jeune Anglaise ou d'une jeune Américaine... >

La page où ces dernières lignes étaient tracées s'arrêtait sur ces mots : elle finissait en blanc. Le feuillet suivant commençait ainsi :

« Après deux mois de séjour à Londres et un voyage par étapes en Allemagne et en Autriche, nous arrivâmes, Henriquette et moi, à Salzbourg au mois de juillet 1898... »

Le récit du mariage suivait. Albiae ne continua pas de lire. Elle posa le manuscrit replié sur la tablette voisine du lit, refit l'obscurité et, de nouveau blottie dans les coussins, reprit sa méditation.

S'examinant avec la rigu^,ur d'un juge d'instruction, elle ne put s'accuser d'avoir laissé à desseiisi cette lacune dans le récit. Comme les autres lacunes

(il en restait d'autres, d'ailleurs insignifiantes, pour d'autres époques), celle-ci n'était point préméditée. Albine avait écrit sous la dictée des souvenirs, sans suivre l'ordre chronologique. L'inspiration, pour elle, ce fut quand elle trouvait un tour ingénieux, une présentation favorable de telle ou telle crise difficile à raconter. Alors elle courait à son coffre et ajoutait au manuscrit quelques lignes ou quelques feuillets. Mais nos omissions, comme nos actes, puisent en nous leur motifs secrets : Albine ne l'ignorait pas. S'il demeurait dans sa confession, écrite librement et jusqu'ici pour elle-même, un seul vide important; si, sur cinq mois environ, le récit était muet, c'est que, pour les événements, contenus dans les cinq mois, Albine n'avait pas trouvé la forme de présentation souhaitée.

« Ou plutôt, — se dit-elle, — je n'ai pas décidé si je devais, si je pouvais ou non raconter à Roger cette époque de ma vie.

< Ne nous leurrons pas. En commençant cette confession, ma volonté était de tout dire ; mon effort devait porter seulement sur la meilleure façon de le dire.

« A pied d'œuvre, j*ai constaté que l'entreprise était impraticable. Je ne me suis pas senti le droit d'ixtOiger, par une sorte de mysticisme de sincérité, des tortures inutiles à l'homme que je chéris.

€ Bita. au contraire : j'ai compris que l'objet utile de cette confession, tout en déblayant la situation av^t le mariage , était de panser de mon mieux les

UeS DON JUANES 205

plaies que lui ont faites les allusions, les révélations^ les calomnies de mes ennemis sur mon compte. Atténuer Teffct de ce qu'il sait, voire de ce qu'il peut apprendre. Ne parler à aucun prix de ce qu'il ignore, de ce qu'il ignorera toujours. Voilà mon propos.

< Partant de là, j'ai sauté d^instinct, résolument, certains faits. Au moment où je les passais sous silence, je n'ai même pas discuté avec moi-même.

« Dès lors, les cinq mois écoulés entre mon départ de Paris, à dix-huit ans, avec Henriquette Dupont, et notre arrivée à Salzbourg, où j'ai rencontré Andemy, pourquoi ne les ai-je pas, eux aussi, passés sous silence instinctivement?

« Ce qu'ils ont contenu, Roger ni personne ne le connaîtra jamais. Les deux seuls témoins, renseignés, Jules Perdigant et Henriquette Dupont, sont morts, lui depuis seize ans, elle depuis six ans. Vécussent, ils encore, ils ne raconteraient rien, jamais, pas plus an'ils n'ont rien raconté tant qu'ils vécurent.

« Vmirtant une sorte d^impératif mystérieux m'a fait laisser en blanc la place de l'aveu : aveu qui ne servirait qu'à troubler Roger sans aucune com- .pensation.

« Et tout à l'heure, quand je traversais le grand salon pour aller à la rencontre de ces deux folles, j'ai vu, comme à la lueur d'un éclair, que mon pressentiment de ces jours-ci, devenu intolérable ce matin, prend son origine dans cette époque de ma jeunesse, dans les six mois que je n'ai pu me résou. dre ni à raconter, ni à sauter^ — dans le blanc de ces feuillets.

€ AHons, rien ne sert de faire i'autrtiche, j'ai le pressentiment d'un danger, et je sais quelle menace réeiie signifie un pressentiment. Mon hésitation devant l'aveu, qui ne s'est résolue ni pour, ni contre, tst une forme du même pressentiment. Le danger est là, ou plutôt dans les suites, dans les conséquences de ce qui s'est passé là, dans ce blanc.

« Et cependant, j'ai beau regarder ce passé en face, comme je le fais maintenant, au lieu de l'éviter comme je le faisais encore ce matin^ je ne parviens pas à concevoir comment il pourrait avoir la moindre influence sur mon mariage avec Roger Vaugrenier.

« Mais, comme je veux me débarrasser à la fois du péril et du pressentiment, je dirai tout à Roger. Il en souffrira certainement : certainement aussi il ne cessera pas pour cela de m'aimer, et nos projets n'en seront pas changés.

« C'est dit! Il passe aujourd'hui la soirée avec moi. Ce soir même il connaîtra la première crise de ma vie sentimentale. Il partira pour Nancy sur cet aveu, demain matin ; il aura trois jouis de solitude pour réfléchir. A Dieu vatî »

Comme il arrive toujours, le parti d'affrdùtéir là destinée, au lieu de rester passive, ràsséréua râiiié angoissée. Albine, décidée à l'action, ne put plus demeurer une forme immobile étendue dans la nuit. La lampe fut rallumée, le manuscrit renfermé dans

l^ coffre ; elle sonna sa femme de chambre. Tandis qu^elle appuyait sur le bouton d'améthyste enchâssé dans un petit soc de malachite, elle vit son propre visage reflété dfins une glace. Le long débat intérieur qui aboutissait à sa présente résolution avait projeté sur ses traits et surtout dans ses yeux une ardeur si pathétique qu'elle-même en fut émue :

« Je suis belle, pensa-t-elle. Puissé-je être aussi belle ce soir, au moment où je lui parlerai!... »

La femme de chambre entrait.

— Justine, tirez les rideaux, ouvrez les persiennes, et habillez-moi. Ma robe de jersey gris.

— Madame la Comtesse se sent mieux?

— Oui, Très bien.

— Madame la Comtesse a reposé?

— Un peu... je crois. Ouvrez vite... Cette nuit m'agace.

Le jour pénétra de nouveau dans la chambre. Justine vint éteindre la lampe, triste point rouge dans la blanche clarté diffuse.

— - M.^^ Engelmann a téléphoné, dit-elle. A peine madame la Comtesse venait-elle de s'étendre.

— Ah! que voulait-elle?

— Voir madame la Comtesse. Elle a dit simplement que c'était « pour l'hôtel » ; que madame la Comtesse comprendrait.

— Oui , j e comprends . Oix voulait-el le me voir ? Ici ?

— Au moment oii M^^ Engelmann a téléphoné, elle voulait venir voir madame la Comtesse ici. Mais, à partir de quatre heures, elle a dit qu'elle ne pourrait plus quitter la Banque.

208 LES KON JUANBS

— Téléphonez-lui que je vais aller à la Banque. J'ai besoin de sortir, de prendre Tair. La voiture me suivra, mais je marcherai un peu. Au lieu de ma robe de jersey gris, mou tailleur de Redfem, le dernier.

— Chère amie, vous arrivez à point. Je viens de donner ma dernière signature. Mais pourquoi vous êtes-vous dérangée? Rien ne pressait... Une réponse à vous rendre au sujet de la vente de votre hôtel... et je voulais en profiter pour bavarder un peu avec vous. Il y a un siècle que je ne vous ai vue.

— Eh bien, dit Albine en s'asseyant, c'a été de la télépathie amicale. Moi aussi, quand Justine m'a dit votre coup de téléphone, j'ai eu le désir de vous voir; j'avais les papillons noirs, aujourd'hui.

— Je croyais que tout allait pour le mieux ? Albine fit une moue indécise. Avec Camille

Engelmann, son intimité était moins étroite qu'avec Berthe Lorande, moins étroite aussi que l'intimité de Berthe avec Camille. Berthe avait servi de trait d'union entre ses deux amies. Certaines mœurs garçonnières de Camille choquaient Albine, qui, dans sa libre vie, était restée toujours très « dame » soucieuse de la tenue et des apparences, tandis que Camille Engelmann affichait la pratique de ses théories. D'autre part, Camille, surchargée de travail, allait peu dans le monde, tandis qu' Albine ne s'aventurait guère hors du monde, où elle continuait

rJES DON TOANES 209

d'être accueillie. En somme, les deux femmes se voyaient surtout chez Berthe, ou du moins en présence de Berthe. Mais chacune des deux prisait Fintelligence de Tautre, et elles se consultaient avec une pleine confiance dans les cas délicats, sûres de la discrétion, sûres d'un avis lumineux et profitable. Pour les tractations d'intérêt, assez délicates, qu'exigeait le changement de vie décidé par Albine, celle-ci avait eu naturellement recours à Camille Engelmann.

— J'ai preneur, pour votre hôtel de la rue Raynouard, tel qu'il est, installé et meublé, reprit celle-ci. Vous pourrez, du mobilier, retirer ce qu'il tous plaira jusqu'à concurrence d'une valeur de cent mille francs. On n'offre pas encore le prix que vous demandez. Mais j'ai la conviction qu'on y viendra. Quand serait-il libre?

— Dans deux mois environ, s'il n'y a pas d'obstacle à mes pa-ojets.

— En prévoyez- vous ?

Après une hésitation, Albine répondit :

— Rien de précis. Mais, dans ces sortes d'accord, un incident, un mot peut tout bouleverser.

— C'est vrai, dit Camille.

Toutes deux étaient assises côte à côte, sur le canapé que les bibliothèques encadraient. Elles se regardèrent un moment sans parler. Le visage d'Albine rayonnait encore de cette résolution passionnée qu'elle-même avait tout à l'heure admirée Bur ses propres traits. Camille pensa à son tour : « Elle est bien belle! » et eut un retoiu: douloureux

sur elle-même... Ah! que n'eût-elle pas domié, en ce moment, toute son intelligence, toute son autorité, toute sa fortune, pour offrir tant de beauté à rhomme qu'elle aimait! Albine, de son côté, songeait : « Les yeux sont admirables toujours et il y a dans la forme, dans le dessin du visage, une sorte de noblesse asiatique... Elle est mieux, d'ailleurs, qu'à notre dernière rencontre. Miais, pourtant, quel changement depuis sa blessure et sa maladie! Quelle usure! Quel dessèchement... » Une profonde compassion souleva son cœur j elle attira contre elle la juive ardente et douloureuse.

— Vous, Camille, lui dit-elle, vous avez plus que la beauté. Vous avez le magnétisme irrésistible de vos yeux. Je ne connais pas de regard comparable au vôtre. Il impose votre volonté. Personne ne pourrait lui résister.

Camille en était, de sa vie, à un de ces moments tragiques où, comme une terre desséchée boit instantanément la goutte d'eau, le cœur anxieux dévore tout ce qui rafraîchit son désir brûlant.

— Vrai? dit-elle... Vous ne me trouvez pas trop maigrie, trop vieillie? Vous savez que j'ai trentre-sept ans à peine!

— Je le sais ; vous paraissez bien moins.

— Trente-sept ans! C'est, pour beaucoup de femmes de notre temps, la jeunesse, encore^ Un homme, aux approches de la quarantaine, ne peutil laisser tomber sur moi son regard? H me semble que oui? Dans la rue, dans les magasins, au théâtre, depuis quelque temps, l'attention des hommes

LES BON JUANES 211

s'éveille de nouveau sur moi... J'en suis sûre... J'en ai fait Tépreuve. Hier, comme je rentrais ici à pied, la nuit tombée, un garçon très élégant, évidemment un fils de famille, m'a abordée... Je ne me suis pas dérobée. Je lui ai permis de mardier à côté de moi. Il m'a dit des banalités, des pauvretés, natureUement... ce que disent les hommes en pareil cas. Les hommes sont si médiocres!... Mais je buvais ses paroles, car elles exprimaient un vrai désir, et même un désir impatient... « C'est qu'il fait sombre, ai-je pensé, et qu'il ne me voit pas telle que je suis... » Alors, je l'ai amené devant une boutique de parfumeur, ruisselante de lumière, et je l'ai regardé face à face. Eh bien ! il est devenu plus pressant encore.

— Je crois bien ! fit Albine en souriant. Ces yeuxlà sur lui !

— J'ai eu mille peines à m'en débarrasser; j'ai dû lui donner un faux rendez- vous. Ah! que j'étais hegireuse!... Non pas pour cette aventure possible, ni pour toute autre, grand Dieu ! A Theure actuelle, un seul être compte pour moi ! Ah ! plaire à celuilà!...

Les deux femmes s'étaient désenlacées, mais leurs mains se tenaient toujours. Albine sentait la fièvre de Camille jaillir de ses doigts et la pénétrer. Tragique, ce désarroi féminin parce que la beauté fléchit, et que la femme veut arracher au destin assez de beauté encore pour une conquête, pour une seule^ pour la dernière! Le généreux cœur d' Albine en était crispé d'émotion. Mais, au fond d'elle-même,

^ta «t.ES DON JUANE3

coexistant avec sa compassion, la victorieuse allégresse chantait : -«Moi je suis belle!... Moi je suis sûre! >

— n m'a fallu, reprit Camille, cette crise, la l>lessure, la maladie, la déchéance physique pour apprendre ce que c'est que d'aimer... comme aiment les autres femmes. Avant j'aimais plutôt comme aiment les hommes : je choisissais, certaine que rien n'entraverait mon choix, sans m'occuper de la valeur morale du partenaire. Ce que de telles expériences m'cmt appris sur les hommes n'est pas à leur honneur. N'importe! aujourd'hui, c'est moi qui meurs du besoin d'être choisie, c'est moi qui, humblement, implore le désir de l'autre ! Voilà où fen suis...

Elle se tut un instant, puis, plus bas, et la voix un peu tremblante :

— Vous le connaissez, n'est-ce pas?

— Je crois le connaître... de vue. N'était-il pas dans votre loge, lundi dernier, à l'Opéra? Grand, élégant, l'air très jeune, malgré des cheveux qui grisonnent un peu?

— Oui. Ces cheveux grisonnants, s'écria Camille, c'est peut-être ce que j'aime le mieux de lui. Je voudrais qu'ils fussent tout blancs, tout blancs. Us ont beau grisonner, on ne lui donne pas les trente-neuf ans qu'il a. C'est bien lui qui était dans ma loge. H est chef du Service des titres, ici. L'intelligence, la droiture, le dévoûment même. Mon futui:. associé. Et pour moi, tout en gardant la déférence la plus absolue, l'ami le plus attentif, le plus sûr. Avant-

Mer, il a châtié publiquement, à la façon an^aise, vous savez? deux passes de boxes et un knockout, un employé qui se permettait de me diffamer en sa présence.

— Alors, il vous aime?

— Je n'en sais rien. H apprécie mes qualités d'intelligence, d'énergie. Il admire, ohî passionnément, ce que j'ai fait pendant la guerre : bon juge, car lui-même a trois citations. Je le sens reconnaissant de l'intérêt actif que je lui ai marqué, tendrement reconnaissant. Ses prévenances, sa bonne grâce m'enveloppent à chaque heure.

— Alors?...

— Tout cela... et pas un mot d'amour, pas l'ombre d'expression d'un désir. Une seule chose certaine : il se plaît auprès de moi, il n'est jamais rassasié de me voir.

— Mais c'est l'amour, cela, Camille! C'est le signe le plus certain de l'amour.

Et, disant ces mots, Albine pensait : « Voilà de nouveau, voilà une autre image déformée de mon propre amour. . . Roger, lui, m'a bien dit qu'il m'aime, j'ai senti brûler sa jalousie... Mais quels étranges amants nous sommes, dont les lèvres ne se sont jamais touchées! Est-ce une race d'homme nouvelle, ces ascètes passionnés?.,. »

Pour la première fois, une inquiétude la mordit : cette chasteté absolue, dans leur attirance réciproque, quel mystère ! « Moi, se dit-elle, je suis, près de lui, bouleversée... et pure!,.. Lui, son attitude «*vec moi rappelle celle de certains pères

214 LES DON JFUANBS

que la présence des hommes auprès 4fs leur fiîle rend physiquement jaloux... i>

Ainsi chacune des deux amies, par la force impérieuse de régoïsme sentimental, se reployait vers son propre destin. Dès lors, sur T objet qui les passionnait, leur entretien ne pouvait continuer que par les plus intimes confidences : or leur intimité n'était point assez étroite pour une pareille communion. Elles laissèrent dévier leurs propos vers des thèmes mpins confidentiels. Elles pai'lèrent 4^5 intrigues des autres : Berthe Loraude entre Trévoux et Saulnois, Maurice de GuiUoux s'effprçant d'exploiter à son profit la passion de Saulnois pour W^ Lorande.

— Vous savez, dit Camille, que le pauvre académicien perd la raison. Berthe a dû lui consigner sa porte et elle en ressent un vrai souci.

— Elle peut se rassurer, répliqua la comtesse en riant. Le professeur Saulnpis ^'a rien d'un Antony, et sa charmante Jeanne, son ange tutél^ire, ne le laissera pas s'égarer,

— A moins qu'elle-même ne suive le tentateur,

— Jeanne Saulnois? Rien à craindre. C'est une femme pour un seul. On paît comme cela.

Elles finirent par parler toilettes, et qui les eût entendues s'animer sur un certain modèle de Reverdy, ou sur les nuances comparées des écharpes espagnoles (alors à la mode et dont les b^aux exemplaires se payaient fplleruent), ^ût refusé de croire qu'une grande passion sincère, une passion pti

UES DON JUANES 215

elles jouaient leurs vies, torturait chacune de ces deux bavardes futiles. Elles parlèrent aussi de bibelots, de chinoiseries et de japonaiseries mises aux enchères à des ventes récentes. Le jeu des papotages féminins les entraînait, oubliant leurs soucis, et rheure même. Albine, qui dînait sei;ile rue Raynouard et recevait Vaugrenier après le dîner, — et pour quel entretien redoutable! — partit juste assez tôt pour avoir le temps, lorsqu'elle arriverait chez elle, d'échanger son costume de jour contre une robe du soir.

Mais, dès qu'elle fut seule dans son auto, la magie chloroformante du bavardage fémiuin cessa d'agir. Il lui sembla même que le noir de son coetur était plus noir qu'avant la visite à Camille. Elle se ress^istit d'un coup de volonté, regarda eu face les causes de son angoisse, qu'elle connaissait. D'abord, répreuve assignée au spir même : ce serait péuible, soit, mais « cela passerait », elle en était sûre. Ensuite, le presseutiment. . . Mais u'était-il pas justement l'angoisse anticipée de l'aveu à faire, de l'aveu auquel elle était résolue? L^aveu consommé, l'angoisse se dissiperait. Il y avait autre chose encore, d'autre « çicdr » au fond de sou cqeur . . . Quoi donc? Ah ! Tanxiété soudaine, provoquée par les confidences de Camille : l'étrange chasteté de Roger, cette façon de la traiter comme un père, irréprochable mais jaloux, traite une fille qui fut coupable. De c^iie âme ombrageuse, une telle farouche réserve pouvait-elle surprendre? N'avait-il pas déclaré vingt fois à Albine qu'il ne voulait rien d'elle tant qu'il ne l'ai;-

rait pas arrachée à sa maison à son monde, et emportée pour lui seul, son bien, sa femme?...

— Pas de coup de téléphone en mon absence, Justine ?

— Non, madame la Comtesse. Mais il y a dcnx lettres.

Albine eut un sursaut si brusque que la femme de chambre, qui défaisait la ceinture de la jupe, arracha une agrafe...

— Donnez-les... donnez-les-moi donc!

Elles étaient, comme de coutume, déposées sur un plateau de laque, à côté du lit. Justine les présenta. Albine, un peu honteuse du mouvement de ses nerfs, se calmait déjà ; elle ouvrit avec une lenteur voulue chacune des deux enveloppes. L'une contenait l'adresse d'un fabricant de malles pour paquebots que M™« de Trévoux lui avait promise. L'autre, signée Blanche Villain, se recommandait d'Albert Saulnois pour des travaux de secrétariat.

« C'est le dernier courrier, se dit Albine. Plus d'imprévu pour aujourd'hui ! »

Et elle continua de se faire habiller, attentive à sa toilette et à sa beauté autant que pour tm premier rendez-vous.

Comme la plupart des femmes du monde de ce temps, elle avait presque complètement supprimé le repas du soir, quand elle ne le prenait pas au dehors. Une fois prête et parée, elle se fit servir, dans sa chambre même, un léger potage et une compote de fruits, qui furent tout son souper. Ni

pain, ni boisson. Ce n'était là qu'ttne des mille abstinences que lui imposait sa volonté de triompher du temps, de rester jeune^ svelte, fraîche et désirable au delà des limites qu'il accorde au commun des femmes. Abstinence plus rigoureuse que celle des moniales : commandée par la foi, elle eàt mérité le ciel à une dévote. Albine en goûtait la récompense dans la persistance incroyable de sa beauté. L'outrage des ans est bien irréparable ; mais, par un ascétisme fervent, une femme peut esquiver l'outrage.

«Dans une demi-heure, Roger sera ici... Je le rejoindrai dans la bibliothèque... Je lui donnerai une cigarette ambrée, et, avant qu'il ait fini de la fumer^ je parlerai... »

£lle souhaitait maintenant la rencontre, comme un patient souhaite l'opération douloureuse qui lui vaudra le repos.

— Madame la Comtesse ne veut plus de compote ?

— Non... Donnez-moi mon tilleul et laissez-moL Vous me préviendrez seulement quand M. Vaugrenier arrivera.

La femme de chambre emporta le plateau où le frugal repas avait été servi. Quelques minutes après, elle rentra, en apportant un plus petite avec le tilleul. Albine rêvait.

— H y a un « pneumatique » sur le plateau, dit Justine de la porte, en s'en allant.

Les yeux d' Albine se fixèrent sur le petit rectangle bleu. Il était posé en pente sur le rebord d'argent^ à côté de la théière ; la chaleur du métal avait légèrement recroque vilië l'un de ses coins. Albine eut

118 LES BON JUANES

téttê sensation de défaillance que donne la brusqtte d^dèilte d'un ascenseur. « Ah ! pènsà-t-éïle (éè rap- I^elànt qhfe rînsignifiance des dcnx lettres reçues tôtltà l'heure FâVâiti-aSsurée), j'avais oublié cela...» Son tî^ouble était si fort qu'elle ii(à tendit pas aussitôt là main poUr saisir le message. Et quand elle fut pîùs calmfe, elle s'imposa encore quelques inîâtâhts d'attenté pour achever dé lUâîtrisèr sèS iiferïs. « Je né me reconnais plus, pènsà-t-elle. L'incident lé plus ordinaire va-t-il me jeter bas, à présent? îl y a mille chances contre une pour que ce bleu sôit aussi dépcui-Vu d'iiitérêt qUé les délix lettrés de tout à l'heure. »

Elle le prit dans ses mains, qui étaient froides, mais ne tremblaient plu^. L*écrituré de l' adressé?... ïhconnue. Façon plutôt anglaisé. Mais aujourd'hui ce n'est point un certificat d'origine. Albinè déchira lâbàhdé pôintillée et déplia lé billet avec une lenteur calculée. Aussitôt le Sens des vingt litres noires tracées là imprégna son esprit, comme la pensée intime d'tm être vous apparaît parfois rien qu'à voir surgir Son visage. Une réaction violenté ramena le sang à ses joues et à ses doigts. Elle se sentit défensive, armée...

Le texte était ceci :

Hôtel Bradford, rue Cambon^ 23.

Madame,

Mon nom voua est connu, d'après ce que m* écrit M. Roger Vaugrenier, mon pupille et mon filleul.

C*esi au double titre de tuteur et de parrain que je sollicite l'honneur d'être reçu par vous le plus tôt possible. Je souhaiterais que ce fût demain. Je tnû rendrai chez vous à V heure qu'il vous plaira de me fixer, par exempte en me faisant téléphoner.

Avant qu'ait lieu notre conversation^ je voué prie avec instance de ne pas révéler à Roger mû pré" sencè ici, que vous êtes seule et que vous devez être seule à connaître,

JRoger (qui ne m'avait rien dit que de tî*ès vague à ce sujet pendant son séjour récent chez moi) nia écrit avant-hier pour m' annoncer son projet de mariage avec vous. J'ai aussitôt décidé mon voyage* C'est vous dire, madame, quel sera l'objet de ma visite, et combien la nécessité m'en à paru urgente.

Veuillez agréer, madame, thommàge de mes ser^ iiments les plus respectueux.

Docteur S. -G. HOBSON.

Albine reposa le papier bleu sur le plateau. Elle resta debout. Comme toujours, rimmînence d'un danger avait ramassé toutes ses forcés. Eîîê àè sentait un peu fébrile, mais d*uné lucidité extraordinaire.

«Eh bien... après?... pensa-t-ellé.

«Voilà, évidemment, un bonhomme qui n'est pas content, et qui va essayer de jeter en travers de mes roues son bâton de tuteur.

^ il dit que Roger lui a écrit. C'est èjcacx. JRôgér ne me l'a pas caché. Sans avoir vu la lettre, j'en devine le contenu : la vérité, saut ce qui fait souf-

frir Roger lui-même. Mais mon âge, ma fortune, ma situation dans le passé et dans le présent... Cela, tout au long. Tel que ce vieux puritain d'Hobson m'a été représenté par son filleul, un mariage comme le nôtre ne saurait lui plaire. Outre qu'il a sa candidate, et qu'il l'a même offerte à Roger.

< Évidemment, c'est ennuyeux. Mais ce n'est qu'tm ennui. Ce n'est pas une catastrophe. Hobson arrive en ennemi. Il va me demander de renoncer à mon projet ; si je résiste, il plaidera contre moi auprès de Roger. Qu'il plaide ! Je le défie de gagner. Tous ses arguments, Roger les a déjà discutés avec lui-même et réfutés... »

Les pensées, par moments, se croisent en nous comme à un carrefour. La méditation d'Albine fut traversée par le rappel d'un autre souci :

« Roger sera ici dans une dizaine de minutes. Je viens d'être bouleversée... et il faut que je sois belle. »

Ce nouveau souci fut aussitôt plus fort que l'autre. Assise devant sa table à coiffer, observant ses yeux, ses paupières, son teint, les coins de sa bouche, eUc oublia vraiment, pendant quelques instants, le docteur Hobson et ses projets. C'est qu'elle-même, elle seule, connaissait les régions de son visage mises en péril par les années : son regard y discernait la menace de ravages encore imperceptibles. Kle y para minutieusement, usant du fard avec un art consommé, mais aussi avec une sage parcimonie, en femme qui veut être belle, non seulement un soir, mais des mois et des années encore.

Comme toujours, cette iiabile restauration parachevée, elle ressentit un chaud réconfort. « Oui, je suis belle, pensa-t-ellc. Je ne crois pas qu'à aucune époque de ma vie j'aie été plus belle. Il 7 a dans cette image que je contemple depuis tant d'années une beauté nouvelle, je ne sais quoi d'ardent, de mystique, et... comment dire?... de définitif. Peutêtre cette volonté exaspérée de plaire, cette passion de conquérir dont me parladt tout à l'heure, si tragiquement, la pauvre Engelmann. »

Elle reprit le billet bleu, et le relut attentivement, pesant chaque mot. Plus que la première fois, elle fut frappée par la gravité du ton et par l'espèce d'impatience dont témoignait la rédaction.

« Eh bien ! c'est Thomme tout d'une pièce que Roger m'a dépeint... > Elle augura qu'elle ne trouverait pas, avec lui, de terrain d'entente. Roger devrait choisir entre elle et Hobson. « C'est moi qu'il choisira, je le sais... Même si cet Hobson est pour Roger plus qu'un tuteur... »

Hobson, non pas tuteur et parrain, mais père : ce n'était pas la première fois, depuis les premières confidences de Roger touchant sa bâtardise, qu'Albine s'était sentie effleurée par un tel soupçon.

« Roger ne le croit pas. Cest certain. Il est persuadé qu'il est le fils naturel de ce Sir Charles Bosden, qui séduisit W^^ Vaugrenier, institutrice de la petite Bosden. Et tout ce qu'il m'en a dit le démontre. Il est vrai que je ne puis pas objecter à Roger : < M}^^ Vaugrenier avait peut-être deux

amants 5 Sir Charles et le docteur Hobson, ami d'enfance, camarade d'Oxford du baronnet. Et le docteur Hobson a peut-être des raisons de se croire le père de Roger. Des raisons, voire des preuves.^, »

Tout cela était possible. Mais tout cela ne changeait pas grand'chose à la conjoncture. Si Hobson, père de Roger, voulait parler plus haut et faire peser plus lourd son autorité, Albine aurait beau jeu de lui répondre : « Puisque vous vous réserviez d'user de votre ascendant paternel, pourquoi n'avezvous pas épousé la mère, ou du moins reconnu l'enfant? » Et elle était certaine que Roger, dans ce débat, se tiendrait de son côté.

« îl y a de grandes présomptions pour que mon hypothèse soit juste et que les choses se passent en conséquence, » pensa Albine en s'asseyant devant son bureau.

Elle était redevenne tout à fait calme quand elle commença d'écrire la réponse :

Monsieur, Vous me trouverez chez moi demain jeudi dans la matinée^ à partir c?e dix heures et demie.

Elle releva la pointe de sa plume, méditant d'ajouter :

Je me conformerai à votre désir de discrétion viV à-vis de votre pupille.

Mais, réflexion faite, elle arrêta son billet à la première phrase et signa : Comtesse Andemy, L'adresse tracée sur l'enveloppe, elle sonna Justine.

— Qu'on porte ce mot à domicile, ce soir même. M, Vaugrenier n'est pas encore là ?

— Pas encore, madame. Mais je crois qu'on vient de sonner !

La lourde porte de Thôtel se refermait. «C'est lui ! » se dit Albine. Et alors seulement elle se rappela le projet longuement mûri de raconter ce soir même, à Thomme qu'elle devait épouser, la première défaillance de sa vie...

Elle constata que, depuis qu'elle avait reçu le billet du docteur Hobson, cette résolution s'était soudainement détruite en elle. Elle s'en étonna.

« Il n'y a aucun rapport, absolument aucun, entre l'incartade de ce vieux fou et la confession que j'ai jugée nécessaire ! »

Sans doute ; mais la source de l'aveu, elle la sentait maintenant comme murée en elle-même. Or, elle croyait bien trop à Tinfaillibilité de l'instinct pour réagir contre ses injonctions.

« A chaque jour suffit sa malice, pensa-t-elle... Réglons d'abord l'affaire Hobson, qui est urgente. Le reste peut attendre ! »

Son oreille percevait, au delà des salons vides, l'arrivée de Roger dans la bibliothèque. Elle serra au fond du coffre le télégramme bleu. Elle donna un dernier coup d'œil à son image, reflétée debout dans le triple miroir du cabinet de toilette. Puis, sans attendre qu'on vînt la prévenir, elle se hâta vers Roger.

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