‹ Les Don Juanes; romanChapitre 4 sur 6 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

A la veille du départ pour TAmérique (les cabines étaient déjà retenues sur la Guyenne au nom de « M. Guemier, de M"^^ Guernier sa femme, et de M^i® Legrand sa belle-sœur », et Za Guyenne embarquait au Havre dans quatre jours), Ramon Genaz fut pris d'un scrupule où la grande-duchesse admira^ une fois de plus, la noblesse de cette âme ardente.

Elle le vit arriver chez elle, à l'heure accoutumée, c'est-à-dire vers cinq heures après-midi^^ l'attitude réservée, l'air sombre. On eût dit que l'arcade de ses orbites se creusait plus profonde et plus noire autour de ses beaux yeux. Le cœur de l'amoureuse se crispa : rien, désormais, ne comptait plus pour elle que son « cher sujet », comme elle l'appelait. Au bonheur de s'évader avec lui, d'unir sa vie à la sienne, elle immolait résolument le mari, les enfants, le titre, la fortune.

— Qu'avez-vous, ami aimé ?s*écria-t-elle angoissée, tandis qu'il lui effleurait le poignet d'un baiser.

Il ramena ses deux mains sur son front, comme pour contenir le tumulte des soucis. Puis, d'un geste sec et volontaire, il rectifia la pose : immobile, le regard abaissé, déférent, silencieux.

— Mais parlez, Ramon! insista l'Altesse. Y a-t-il un empêchement? Mon mari? Le Gouvernement? Sommes-nous dénoncés ?. . .

Il secoua la tête.

— Asseyez- vous près de moi et parlez. Je l'ordonne !

— Ma souveraine, dit-il enfin, assis tout contre elle, il n'y a aucun obstacle matériel. Tout est prêt pour le départ, et notre incognito ne court aucun risque.

— Alors, quoi?... dites!... Ah! vôlis mê torturez? ~ Eh bien!... je n'ai pas îe droit... non, je n'ai

pas le droit d'accepter votre sacrifice. Ne vous irritez pas tôHite moi, nia souveraine adorée (il lui saiâit la màiîi gâlithe et eontinua dé parler lès lèvres frèlânt là peau, de façon que ses pâi*oies étaient des caresses) . Soyez miséricordieuse et plaignez-moi ! Hildà arfaôhâ sa main aux lèvres du danseur.

— Je vous ordonne de vous expliquer, prônonçat-ellé avec dignité. Awfully queer^ indeed! Ce que volis vene^ dé dire est Incompréhensible. Je sais bieii que je me Sacrifié côlossaiément. Mais je suis bien maîtresse dé mé sacrifier.

— Je m'explique, reprit Génàz,

Et son attitude fut si respectueuse et si digUé à la fois que la jgrande-duchesse, malgré son mécontente-

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ment, ne put 3'eûlpêcher de murmurer icnite ses dents : « Ack ! wié reizend ! » c'eSt-à-dlrê î « Ah ! qu'il est charmant ! ^

— Ma souveraine, dit^il, sait que je Suis né tiche, d'une dès plus Vieilles et des plus opulentes fatiailles de TEstramadure espagnole.

-— Je le sais, Ramon.

— A vingt-cinq ans, la mort de mes parents me laissait maître d'une fortune de trois millious de pesetas, ce qui est... coûfôî*tabie pour un célibataire. Mais j'étais plein dé fougue, j'àimats lé luxe et le plaisir. Un jeùîie noble riche est exposé à bien des tentations (le front de TAltesse se Corda, par îe milieu, d'un gros pli vertical) jusqu'au moment où il rencontré Têtré idéal qui doit fixer sa vie (le sourire dérida la figure naïve de l'amoureuse) . D'ailleurs , madame eu est témoin, encore à présent, je ûe sais pas compter en matière de dépenses. J'aime mieux me ruinet comme un seigneur que de thésauj^iséf comme un bourgeois.

— C'est vrai. S'écria la grande-duchesse. Vous êtes si généreux! Hier encore... ce sac de cabine que j'ai reçu! Vous faites des foliés, Ràmon, et je vous défends, à l'avenir...

Elle lui avait pris la main, et, d'un geste qui symbolisa le renversement des rôles, elle la baisa. Avec un tact parfait, Ramon eut l'air de ne pas s'apercevoir de cette défaillance qui empourpra, après coup, les joues de l'Altesse.

— Mon devoir, î:eprit-il, avant d'entreprendre notre grand voyage, était de réaliser les biens que je pos-

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sédais encore dans ma chère patrie, de transformer tout en valeurs mobilières, et, pour la première fois de ma vie..,, décompter, défaire un bilan, comme disent les marchands. Je l'ai fait.

— Cher, cher Ramon ! s'écria l'Altesse avec admiration. Vous avez fait cela ! Un compte ! comme un marchand î Un bilan ! Vous si grand seigneur toujours ! Comme je suis émue !. . .

— J'ai fait mon bilan. Et c'est parce que je l'ai fait que vous me voyez si soucieux.

— Goti im Himmel! Seriez-vous ruiné?

— Non... J« ne suis pas ruiné. Loin de là. Je suis même dans une position meilleure que je ne le supposais, grâce au change, favorable pour ma patrie en ce moment. Une seule peseta vaut plus de deux francs.

— Remercions la Providence ! fit Hilda.

— J'ai là (il frappa sur sa jaquette à la place du cœur) des traites sur la Banque de Rio de la Plata pour un million sept cent mille francs.

Et il sortit de sa poche xm. carnet de chèques, intact, semblable à tous les carnets de chèques, mais qui prit aux yeux de l'Altesse ensorcelée une valeur documentaire aussi probante que si elle-même avait compté les dix-sept cents billets annoncés par Ramon.

— Près de deux millions ! fit-elle. C'est une grosse somme.

Ramon sourit dédaigneusement.

— C'est plus qu'il n'en faut pour moi, madame. Et même si je ne les avais pas, et même si je n'avais

rien, qu'importe? Un gentilhomme a le droit d'être pauvre. S'il m'est interdit de galvauder le nom de rnsL famille, rien ne m'empêcherait de gagner ma vie sous un nom d'emprunt. . .

— Avec votre voix! avec votre talent de danse! Vous gagneriez une fortune, Ramon.

— Je le crois, Donc, pour moi-même, je n'ai pas de souci. Mais (il se leva, dressé de toute sa petite taille, si bien prisi;^ qu'elle ne sembla point petite, et sa voix devint grave) je n'ai pas le droit d'entraîner dans la pauvreté l'être que je respecte. . . et que j'adore, surtout quand cet être adoré est une personne royale, dont le regard a daigné se reposer sur moi... Or... deux millions de francs, c'est la pauvreté pour Son Altesse Royale Hilda, nièce d'un empereur... Madame, j'ai passé ma journée avec un homme d'affaires, pour établir des comptes de dépenses et de revenus, toutes choses que je ne sais pas plus faire que ne le sait Votre Altesse. Je dispose environ de deux cent cinquante francs par jour : la moitié de ce qui est nécessaire pour alimenter décemment M. et M"^® Guemier accompagnés de M°*® Lelièvre.

Il se tut. La figure de F Altesse était pitoyable. Jamais elle ne s'était préoccupée des ressources de ses amants. Comme Guilloux l'avait naguère raconté chez Albine, elle en avait ruiné quelquesuns avec une parfaite inconscience : l'idée de leur donner de l'argent ne lui traversa jamais l'esprit. Le grand-duc Otto lui servait une pension de dix mille francs par mois; enfin de mois, s'il manquait de l'ar-

gent pour régler une note, elle lui envoyait la note et lï payait. Tout cela, d'ailleurs, pris sur sa dot, qui peu à peu s'épuisait. Elle ignorait donc les tracas d'argent. Et c'était à cause de l'argent que son rêve enchanté risquait de s'évanouir en fumée ! Il fallait bien le constater : Ramoui si avantageusement substitué au duc Otto pour beaucoup de fonctions conjugales, ne le remplaçait pas pour toutes.

Il observait êîi ce moment le visage de sa souveraine, que l'effort méditatif n'embellissait point. Il se sentait arrivé au point critique de son entreprise. En de pareils moments, il pensait en espagnol : langue riche en invectives, que souvent elle emprunte, par la comparaison, à des animaux ou des parties d'animaux. Quelques-unes de ces fortes syllabes remuèrent les lèvres silencieuses du tanguiste.

— Mais, objecta l'Altesse en relevant la tête, ma dot est à moi?

— Il n'en reste guère ! répliqua Ramon avec une brutalité involontaire»

Le ton de tendre déférence lui revint aussitôt : -^ La réclamation de votre dot engendrera àes procès, des ennuis que je ne veux à aucun prix Yom causeri Dès l'heure où elle aura mis le pied sur la Gti^ennei madame ne doit compter que sur son humble sujet. Tout ce que j'ai est à elle, mais ce que j'ai n'est rien, même en y ajoutant le prix de quelques bijoux.. i cette perle par exemple, qui vaut une trentaine de mille francs, car les perles sont hors de prix.

Il âési^nait du doi^^t la magnifique perle rosée

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qui attachait sa cravaté. Miidai qui avait suivi ce geste, l'edf essa Son buste et lui fit signe de se taire. Que idée lui venait.

~— Attendez !

Elle se leva, quitta le saîon et disparut dans Sc^ chambre. Elle y demeura cinq bonnes minute», durant lesquelles, malgré son entraînement, l'Espagnol, resté seul, dut s'asseoir sur une dhaise pour détendra un instaat se» iierfs et rallier son audace. Son teint olivâtre, en ce moment, avait perdu lés touches brunes; il n'y demeurait qu'un vert livide et tragique. Au bruit que fit la porte de la chambre en se rouvrant, il se remit debout. Et aussitôt la chaleur du sang raviva ses joues. Hilda revenait tenant éâtre les sèches phalanges de ses doigts son iâutoir de perles, cent cinquante-six perles égales, du plus pur orient. L'ardeur de là décision qu'elle avait prise iêiàflammait ses yeux et les pommettes saillÊUiies de soâ visage.

— Si votre perle de cravate vaut trente îîiille francs, dit-elle^ cômbieti peut valoir ce collier?

Ràmon retirait à répoiidre avec une parfaite indif* féreîice :

— Madame, je iîè sais pas. Je conûaîs le prix de ma perle rose parce qtie moîi joaillier veut me r ichetér» Mais je n'y entends rien»** Peut-être près d'un million.

~ Oh! sûrement un millionii. La marquise de Bergues a payé le sien plui cher, et il est moins grandi Eh bieiiî je vous prie de y^endr& ce collier, qui est ma propriété.

Ramoû recula de deux pas.

— Je ne veux pas supposer, fit-il d'une voix basse et concentrée, que madame pense à m'offrir...

— Je ne vous offre rien du tout, coupa Hilda. Et je ne veux pas supposer, moi non plus, que mon sujet se permette de dicter la conduite de sa souveraine?

Ramon s'inclina :

— Certes. Mais je supplie alors Votre Altesse de ne point me charger...

— Et qui en chargerai- je, alors? Moi, je serai exploitée par les mercantis, comme le sont toujours les personnes royales.

— M°*® Lelièvre, suggéra Ramon.

— Lelièvre est une oie, interrompit impatiemment Hilda. Elle sème toutes ses pauvres affaires dans les salons, dans les loges de théâtre, dans les grands magasins, dans les taxis, et vous voulez que je lui mette un milion de perles dans les mains?... Ramon, c'est un ordre. Vendez ce collier.

Quelque temps encore, ces deux nobles âmes s'affrontèrent. Mais le conflit se termina, conmie on pouvait le prévoir, par la soumission de Ramon. Dès le lendemain, le collier était vendu. Ramon apporta à la duchesse quatre chèques, échelonnés de deux mois en deux mois, sur la London and River Plate Bank : ils étaient à son ordre, et signés par un des plus considérables marchands de perles de Paris. Chacun valait quatre cent vingt mille francs ; en tout seize cent quatre- vingt mille francs, à quelques billets prèb de la somme annoncée la

veille par Ramon comme le montant de sa propre fortune. Hilda admira le coup ingénieux de la Providence; la bonne affaire, aussi, l'enchanta : c'était bien vendu. Devant elle, Ramon endossa les quatre chèques : puis il les lui offrit. Elle les prit avec embarras.

— Que dois-je faire de ces papiers? demandât-elle.

— Les garder par devers vous et les faire toucher à l'échéance. C'est exactement quatre billets de banque, à la différence qu'ils ne sont remboursables qu'à la date indiquée dessus.

L'Altesse était soucieuse.

— Ne voulez-vous pas me les garder? Il m'arrive parfois d'égarer un papier. Et puis, Lelièvre fouille dans mes tiroirs et brouille tout. Je serai plus rassurée si vous restez le dépositaire.

Mais, là-dessus, Ramon fut inflexible : il ne conserverait pas une somme aussi forte, qui ne lui appartenait pas. La grande-duchesse dut céder :

— Je les ferai coudre par Lelièvre à sa ceinture, dans un petit sac, murmura-t-elle. Elle porte une ceinture abdominale qu'elle ne quitte pas, même la nuit. Comme cela, elle ne pourra pas les perdre.

La fin de cette dernière journée à Paris fut ensoleillée d'espoir et d'amour. Genaz partait pour Le Havre le soir même, en fourrier, pour retenir à l'hôtel Plaisance un appartement où les deux voyageuses le rejoindraient vingt-quatre heures après. « M. et M"*® Guemier » passeraient la nuit

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dans cet appartement, et aus^si la jouri^ée ç^ivaat^, jusqu'à l'heure où ih embarqueraieîit, Malgré s^ libre yiç, c'était là nn^ commodité qij'Hilda n'^Y^it pas encore o§é ^'offrir avec Ramon. Elle sentait d'ailleurs que Ramon ne s'y prêterait pas volontiers, et elle admirait le soin qu'il prenait d'une réputation princière, La perspective de cette nuit, de ce jour intimes, incognito, transportait d'émoi la brû^ lante Altesse. Après, il j aurait bien l'incognito, l'intimité du transatlantique s mais elle était fort malade en mer, et s^ rappelait, non sans rancune, la continence que lui avait infligée, trois ans plus tôt, certain voyage en yacht entrepris sous les auspices de l'amour... Bref, l'hôtel Plaisance lui apparaissait comme une station paradisiaque, avant l'épreuve de la traversée. Les propos de Gena^, durant cette dernière journée qu'il passait auprès d'elle à Paris, ne contribuèrent pas peu à l'embraser. En la quittant, après mille serments et mille caresses, il lui glissa dans l'oreille :

—- A demain!,.. Pour ne pas attirer l'attention, je ne vous attendrai pas à la gare, mais à l'hôteL., O ma souveraine, ce sera véritablement notre nuit de noces î

Le lendemain, à la même heure, l'Altesse çt s^, dame d'honneur prirent à leur tour, vers sept heures du soir, le train du Havre. Il faisait jour encore s un déclin de jour printanier, frais, lustré de jaunç splendeur, parfumé parla terre rajeunie; juste ce qu'il faut pour griser définitivement une quadragé»

naire amoureuse et lui ôter la réflexiou au moment où elle va sauter dans î'abîmt^ fleuri. Les deux voyageuses s-étaient si soigueusemeut et si étrangement voilées que tout le monde les remarqua ; mais Ramon leur ayant retenu un coupé, elles s'y barricadèrent aussitôt et n'en sortirent plus durant tout le trajet, ne mettant le nez à la portière que quand le train roulait à pleine allure, at tirant dans les gares les stores sur les glaces levées. Ces précau* tions, superflues puisque leur voyage terrestre n'avait rien de compromettant, les occupèrent aisément jusqu'à Mantes. Le train repartit vers Rouen^ Hilda eut faim, M^^ Lelièvre puisa dans son sac des sandwiches au jambon que TAltesse dévora et du porto qu'elle entonna vivement ; elle avait un appétit de reitre.

— Comment, Lelièvre, vous n'en avez fait préparer que huit? Huit sandwiches pour nous deux ? Mais c'est à peine assez pour l'une de nous !

— Je pensais, fit la suivante, que jusqu'à dix heures cela suffirait. N'est-il pas convenu que M. Genaz commande un souper à l'hôtel?

— M. Guernier, rectifia Hilda sévèrement... Oii avez- vous l'esprit, Lelièvre? Vous allez nous faire arrêter par votre imprudence. Certainement, nous souperons à l'hôtel, et je suis sûre que Ramon,.. que M. Guernier aura fait grandement les choses. Mais nous ne nous mettrons pas à table avant onze heures, et, d'ici là, vos huit sandwiches...

Il n'en restait déjà plus que deux, ctM»^® Lelièvre n'y avait pas goûté.

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— Mangez donc, Lclièvrc, fit Hilda. Mangez... Je me priverai, voilà tout.

— J'assure à madame que je n'ai aucun appétit, et je la prie de manger tout. Je n'ai pas envie de goûter aujourd'hui. Le voyage me coupe l'appétit.

— Alors, c'est autre chose, dit Hilda en attaquant le septième sandwich... Si c'est pour votre estomac, vous avez raison d'être sage, car il ne vaut pas cher, votre estomac. Moi, au contraire, quand je ne me nourris pas en voyage, j'ai des crampes. Tenez, partageons le dernier ; cela ne peut vous faire du mal.

MP^^ Lelièvre avait à peine terminé la déglutition de son demi-sandwich que l'Altesse poussa un cri s

— Lelièvre !

— Madame ?

— Les chèques ? Oii sont les chèques ? Je suis sûre que vous les avez oubliés.

— Oh ! non... madame ! Ils sont cousus à mon corset, comme Votre Altesse me l'a prescrit.

— Je ne vous ai pas dit de les coudre à votre corset. Je vous ai dit de les coudre à votre ceinture, celle que vous ne quittez pas, même la nuit,

M"*® Lelièvre n'aimait pas que la duchesse lui parlât de sa ceinture. Elle devint rouge et murmura :

— J'ai fait ce qu'a dit madame.

— Et vous êtes sûre que cela tient ?

— Oh ! tout ce qu'il y a de plus sûre !

— Vérifiez tout de même, je suis inquiète-

M"*® Lelièvre se résigna. Elle s'en alla à l'autre bout du coupé, et, tournant pudiquement le dos à

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sa souveraine, releva ses jupes par devant et tâta îa cachette intime.

— Tout est bien en ordre, dit-elle, revenant prendre sa place en face d'Hilda,

— Bon ! Cela m'ôte un poids... Dès que nous retrouverons M. Guemier (elle appuya sur le nom çljvime Lelièvre eut un petit sourire complice), j'exigerai qu'il nous débarrasse de ces papiers. Oh ! j'aurai de la peine, et il faudra lui donner Tordre. Son âme est tellement délicate ! Kier^ quand j'ai voulu les lui rendre, j'ai cru qu'il allait s'évanouir d'émotion. Il a reculé. Son beau visage s'est comme figé...

Pour îa quatrième fois depuis la veille, la dame d'honneur dut entendre l'histoire du dépôt refusé par Ramon. Cette fois, elle en conçut un peu d'impatience ; elle gardait rancune au tanguistc d'être la cause première pourquoi l'on parlait abusivement de sa ceinture.

— Il avait un moyen bien simple de contenter madame, osa-t-elle dire. Il n'avait qu'à signer luimême à madame un chèque de seize cent quatrevingt mille francs.

— Vous n'y entendez rien, Lelièvre. M. Ramon ne signe pas des reçus comme un marchand. Sa parole suffit.

Elles se turent. La nuit baignait les plantureuses campagnes normandes. Par la portière voisine, dont la glace demeurait à demi baissée, un ^r chargé d'arômes se glissait sans violence, flottait dans le coupé, s'évadait, revenait ; le ronron du wagon berçait ie^ rêves. M^ûô Lelièvte s'assoupit. L'Âltess©

iù

23S LES DON JUAKiL,^

ne dormait point. La vigmeixr de son tempérament se concentrait maintenant sur le besoin de revoir ie chéri magnifique, sur l'espoir de la nuit promise. Le jour où cette fugue incroyable s'était enfin décidée entre eii3c, Tastucieux Espagnol avait eu Tinspiration de dire à sa souveraine : « Jusqu'à l'instant où nous nous rejoindrons seuls et libres, j'immole mon désir au respect de celle qui veut bien unir sa vie à la mienne. Ce temps de recueillement sera nos fiançailles*^, » Et Hilda, sur le moment^ avait accepté avec entàousiasme. A l'usage, elle avait trouvé interminable ce carême idéaliste. Mais Ramon, plus tendre, plus empressé que jamais, et protestant an martyre que lui infligeait sa continence, ne la démentit point : ce qui acheva de faire perdre la tèt<& à Tamoureuse et abrégea les délais... Enfin, enfin, la rencontre tant souhaitée était toute^ proche. A travers l'ombre odorante, le train se hâtait vers la félicité suprême ; chacun de ces halètements précipités que la locomotive jetait à la nuit marquait une seconde de moins à languir, La ville s'annonçait aux lumières plus nombreuses, éparses d^is la campagne, au rouge halo qui teintait le ciel vers l'occident. L'émoi de son âme monta aux lèvres d'Hiida.

— Ramon î murmura-t-elle, comme s'il était ià, je n'ai jamais aimé que toi l

Ces mots, prononcés à demi- voix, réveillèrent en sursaut M»<^ Lelièvrc,

— <Jue veut madame? balbutia-t-eîie, dressée s or sa banquette^

Hiida* doatr^sctasfi? se dissipait lentement, répoa-

dit avec une doticeur à îaqiieiîe îa suivante n'était pas accoutumée :

— - Nous arrivons, ma chère. Mais ne vous bousculez pas, nous avons le temps.

Elles prirent nu fiacre à la gare et se firent mener à rhôtel Plaisance, maison riche et discrète, fréquentée par la société locale et réputée pour le confort. Comme Hilda l'avait prévu, elles n'y furent guère avant onze heures. Le vestibule était vide de voyageurs. Hilda en rendit grâce à la Providence, qu'elle immisçait volontiers dans ses aventures amoureuses. Elles donnèrent au bureau les noms inscrits sur leurs passeports.

Conduisez ces dames aux 24-25-26, dit à la

femme de chambre la dame du bureau. Et faites monter les bagages.

L'Altesse ne put se tenir de demander :

— M. Guernier est arrivé?

— Oui, madame. Il est arrivé depuis hier soir, et il attend ces dames pour souper-

Eîle admira qu'il fût assez raisonnable pour ne pas se montrer, mais souffrit tout de même d'un petit pbacement au cœur, comme si toitt à'nn coup elle se sentait seule, perdue dans le vaste monde.

— Montons, <c mademoiselle ».

L'ascenseur les débarqua au premier. Dès qu'elles pénétrèrent dans l'appartement, Hiida reconnut, accrochés aux patères du vestibule, le chapeau de feutre noir et le pardessus cintré de Kamon. Soncceur

se détendit. Une autre femme de chambre apparut La première lui dit :

— Voici les dames que M. Guernier attend.

— Si ces dames veulent entrer, fit la seconae, prenant livraison des arrivantes. Tout est prêt.

Et elle ajouta en souriant :

— M. Guernier s'est donné assez de mal aujourd'hui !

C'était un appartement somptueux, à la manière de Beiloir : bois dorés et damas cerise. Mais la profusion de fleurs partout répandue par Kamon avivait ce décor banal de toute la Jeunesse du printemps. Chaque pièce s'enorgueillissait d'une parui'e différente. Des roses dans le salon, des géraniums rares dans la salle à manger, parmi le couvert éimccmrâ sur la nappe, et, dans la chambre à coucher (où la grande-duchesse ne vit d'abord que le vaste lit unique, or et damas rouge, lui aussi), le feu d'artifice nuptial des liliums blancs. Le prudent Espagnol avait senti qu'il ne pouvait pas aller jusqu'aux lys. Même a chambre de M"^^ Lelièvre n'était pas oubliée. Une ^erbe d'œillets hâtifs y souriait sur le guéridoa, orsetée par un long vase de cristal. Dans un an c?e de cette même chambre, les voyageuses rejiM quèrcnt d-znx malles de cabine, l'une sur l'autre:., deux malles usagées, marquées des initiales R. G.

— IVI. Guernier s'excuse d'avoir déposé ces malles dans la chambre d'une de ces dames, dit la femme de chambre. C'était pour ne pas encombrer le grand cabinet de toilette. Si on veut les déplacer, il faudra appeler le garçou, car elles sont lourdes.

LES DQ-N JUANE5 Ul

•— Mais, fit la grande-duchesse avec une certaine timidité, où est donc M. Guernier?

— Il était là tout à l'heure, madame, et il va rentrer d'un moment à l'autre. Il est allé jusqu'à la grande poste poixr envoyer un télégramme... un télégramme qu'il s'esl rappelé tout d'un coup. Je m'occupais avec lui d'arranger le couvert. (Il est tellement méticuleux, ces dames savent, mais si aimable ! ) Tout d'un coup il a dit : « Ah! un télégramme que j'ai oublié d'envoyer... Joséphine, jusqu'à quelle heure que le bureau est ouvert ? — Jusqu'à minuit à îa grande poste, monsieur, — Eh bien, qu'il a dit, j'y vais. Si ces dames arrivent en mon absence, Joséphine, dites-l'^nr dem'excuser, que je ne fais qu'aller et venir. »

La déception légère de l'Altesse fut compensée par une satisfaction de coquetterie : avant le retour de Kamon, elle avait le temps de procéder à ses ablutions, de refaire son visage et sa coiffure, de changer de toilette.

— Vite, Lelièvre, venez me déshabiller. Préparez-moi assez d'eau chaude pour me « tuber » dans la baignoire. Vous sortirez de la malle ma robe de jais vert, ma robe de Priolet.

La chambre et la salle de bains furent barricadées pour que Ramon n'intervint pas à l'improviste dans l'intimité de ces préparatifs. Jamais épousée ne composa avec une minutie aussi amoureuse la parure que l'époux doit lui ôter de ses mains. M°^^' Lelièvre était sur les dents. « Lelièvre, oas cette chemise! pas celle-là non plus-.. Vous êtes

sotte!,.. La chemise avec total le haut à jour... ObI... Oui... Celie-ci!... Lelièvre, mes cheYeux ne tiennent pas du tout ce soir. Prenez le fer et ondulez la mèche sur les oreilles... Brossez-moi les ongles, Lelièvre... » Maintenant TAltesse souhaitait que Ramon ne rentrât pas trop tôt, afin d'apparaître devant lui dans son éclat définitif. Une porte se ferma assez bruyamment dans la pièce voisine.

— C'est lui, fit Hilda. Pressez, Lelièvre, pressez! Mais, quand elles pénétrèrent de nouveau dans la

salle à manger, elles y trouvèrent la seule Joséphine en train d'installer sur la table des carafes de vin mousseux et un plat d'huîtres très appétissantes.

— Monsieur est rentré ?

— Non, madame, pas encore, mais il ne va sûrement pas tarder.

Hilda dut se contenter de cet encouragement. Elle gagna le salon cerise et or, s'assit à la table du milieu et feuilleta un vieux numéro du Graphie.

— Madame me permet-elle d'aller aussi faire un bout de toilette? demanda craintivement la suivante.

Hilda lui répondit :

— Allez au diable !

Ce que M^® Lelièvre interpréta comme xm acquiescement. La grande-duchesse demeura seule dans le salon, ruisselant de lumière, en face de son Graphie périmé.

Une angoisse mystérieuse sourdait en elle, mais elle s'obstinait: à ne pas vouloir en sentir les gouttes amères sur son cœur. Au contraire, elle attachait sa pensée à tous les indices, à toutes les preuves de sa

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félicité: l'appartement choisi, paré parRamon; le Couvert mis, les huîtres dans le plat, le vin pétillant dans les carafes... Elle y ajoutait (sans ^'avouer que par là même elle marquait un commencement de doute) le pardessus et le feutre dans le vestibule» Isa malles dans la chambre de M^® Lelièvre. Elle s§ surprit à penser ; « Les quatre chèques sont cousus dans la ceinture de Lelièvre. » Mais elle chassa aussitôt cette pensée sans y « consentir », comme disent les confesseurs. La pendule sur la cheminée de marbre jaunâtre marquait minuit cinq. L'Altesse eut soudain la terretu* d'tm accident. Elle imagina un taxi qui dérape, qui se brise contre nn mur.

— Joséphine !

— Madame ?

— A quelle heure exactement M. Genaz est* il sorti ?

La servante répéta, les yeux ronds ;

— M, Genaz?

— Je veux dire M. Gruemier.,. Quand il est parti pour télégraphier, quelle heure était-il ?

— Un peu avant l'arrivée de ces dames. Peut-être onze heures moins le quart, onze heures moins dix.

— Il est parti à pied ?

— Non. Il a profité d'un fiacre à cheval qui venait d'amener des vova^Jeurs.

—. Mais alors, c'est extraordinaire qu'il ne soit pas rentré?

— C'est vrai cjue ça fait plus d'une heure, dit la fille. ïïï"'- ■'■-' ois, qtfand il part un transatlantique

244 LES BON JUAKES

le lendemain, c'est long pour télégraphier la nuit, vu qu'il n'y a plus qu'un guichet d'ouvert.

Encore une demi-heure coula. M^^ Lelièvre reparut en robe de velours noir, décolletée, les bras nus.

— Vous êtes folle l dit la grande-duchesse. Pour qui sortez- vous toute cette peau ?

— Madame m'avait dit qu'on s'habillait, balbutia la suivante.

Hilda leva les épaules.

— J'ai faim, dit-elle sèchement. Allons souper, l*e souper commença, morne. Mais, pour des organismes robustes comme une Hilda de Finsburg, la nourriture répare le moral. Après les huîtres, après une aile de poularde, après trois verres de vin mousseux, son front se déscmbrunit. M^® Lelièvre s'en aperçut et intervint aussitôt. Cette personne falote, inhabile à tous les actes pratiques de la vie, était douée d'une imagination prodigieuse, à la fois téméraire et coordonnée s c'était une des qualités qui la rendaient précieuse à l'Altesse, laquelle ne savait rien voir hors les présentes réalités.

— Pour moi, suggéra M™® Lelièvre quand la domestique les laissa seules avec les gâteaux et les fruits, voici ce qui a dû se passer. M. Genaz s'est aperçu que nous étions filés, soit lui-même, soit Votre Altesse et moi . Que madame se rappelle ce qu'a dit cette fille : un fiacre a amené ici des voyageurs juste avant nous. Ou bien ces voyageurs étaient des émissaires chargés de renseigner don Ramon, ou bien c'étaient des espions qu'il a reconnus De toute façon, il a compris qu'il devait quitter l'hôtel.

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— Et pourquoi cela ?

— Parce que Votre Altesse n'est pas compromise, seule ici avec moi, et qu'elle le serait si M. Genaz y passait la nuit.

— Après tout, c'est possible.

— C'est certain, madame, soyez assurée que àemsiin, à la première heure, Votre Altesse recevra un message qui lui expliquera tout.

— Mais vous aboyez que nous pourrons partir tout de même, dit la grande-duchesse du ton plaintif e^ inquiet d'un enfant qui craint d'être privé de confitures ?

— Pourquoi pas ? Il est probable que M. Genaz a été coucher dans sa cabine sur îà Guyenne.

— On pourrait envo>er s'informer au paquebot.

— Gardons-nous-en, madame. Ce serait déjoueî la prudence de don Ramon ! Croyez-moi. Attendons patiemment la fin de la nuit : ce n'est qu'un incident fâcheux, mais qui ne changera en rien le cours des choses. Si Votre Altesse veut bien m'en croire, elle ira tout simplement se reposer : je vais l'aider à se défaire. Je me charge de dire à la femme de chambre qu'après minuit il était convenu avec II. Guemier que nous ne l'attendrions plus.

Tout s'exécuta conformément à ce programme. Le génie romanesque de M^® Lelièvre s'activait, dans l'occurrence, par le désir de ne point passer une nuit blanche. Ayant eu les malles à remplir, et tous les menus soins du départ, elle fléchissait de lassitude. Malheureusement, quand Hilda fut étendue seule

246 LSS DON JUANBS

dans le grand lit et que la suivante prit congé d'elle, TÂltesse eut une crise d'angoisse nerveuse, pleura, prit peur.

— Lelièvre, ma chère, je vous en conjure, ne me qttittez pas... Je sens que je vais mourir ici. Demain matin vous me retrouverez toute froide.

— Eh bien î Je vais m'înstalîer sur ce fauteuil et veiller madame.

— Non I déshabillez-vous vite et venez vous coucher dans mon lit. Je suis glacée, je grelotte. J'ai besoin qu'on me réchauffe !

La dame d'honneur dut obéir. Vers trois heures du matin, les d^nx femmes s'étendirent enfin côte à côte. M*^« Lelièvre tomba aussitôt dans un sommeil de plomb. L'Altesse n'eut qu'un assoupissement fébrile, traversé de cauchemars et coupé d'insomnies. Quand elle se réveillait, elle essayait de réveiller M*^® Lelièvre : mais elle avait beau l'appeler la secouer, elle n'en tirait que des vagissements ; recrue de fatigue, peut-être aussi un peu grisée par le Yin. mousseux, la pattvre femme semblait ivre-morte. Alors Hîîda tâtait la ceinture abdominale de sa compagne et ressentait un faible réconfort à constater que le sac de chèques y demeurait cousu... Les chèques... le chapeau de feutre noir... le par dessus... les deux malles si lourdes, marquées R. G. : voilà tout ce qui subsistait de réel pour soutenir le rêve de libre amour qui jusqu'à cette nuit l'avait enchantée. Le bavardage chimérique de M^^^ Lelièvre n'exerçant plus sa magie, la grande-duchesse retombait dans son réalisme naturel. « Ramon, pour pou-

LES DON JUANSS 247

voir s'expatrier, a liquidé tout ce qui rattachait à Paris. Il n'y a même plus de logement. Ces trois derniers jours, il vivait à Thôtel. Il est libre... » Eîlc se remémora que la Vitzina avait quitté Paris la semaine précédente. « Oh! le monstre!... S'il rejoignait une pareille saleté ! » Elle se mit à pleurer : « Ramon! mein Sohaiz! Ramon î mon trésor ! » Elle essaya de détacher le petit sac au:^ chèques de la ceinture, mais l'inertie de M"^Q Lelièvre opposait un obstacle inflexible. D'un coup de poing impatient, elle finit par repousser cette forme inerte contre la muraille. Elle évoqua devant sa mémoire les quatre précieux papiers imprimés en rose. La signature de l'acheteur, Dnrandy et C®, se dessina au fond de ses yeux. Elle n'entendait rien au mécanisme des chèques, mais avec le sens du positif qui soutenait son romanesque apparent, elle se disait : « Hier j 'avais un collier de perles de plus d'un million ; aujourd'hui, à la place, j'ai quatre papiers roses. » Au comble de l'énervement, et sur le point de se lever pour fuir l'assaut des pensées hostiles, elle s'abîma brusquement, à son tour, dans un gouffre de torpeur, sans rêves, sans sursaut.

Elle ne rouvrit les yeux qu'au jour blême, filtrant, par la galerie des rideaux, sur le plafond. M^® Lelièvre ronflait doucement, tournée contre le mur, telle que la bourrade de l'Altesse l'avait installée. Quelques roulements de timbre électrique annonçaient le réveil de l'hôtel.

La nuit nuptiale était finie.

24S LES DON JUAKKS

Dans les bureaux du Crédit Général Engrlm^nn, ou comme on disait plus familièrement : C. G, E,. personne, depuis les directeurs jusqu'aux dactylographes et axxx grooms, ne mettait en doute que M. Laurent Sixte, successeur de Dutrier à la direction des Titres, ne lui eût également succédé dans les faveurs de la Patronne. Le personnel en parlait avec liberté, avec gaîté, parfois avec brutalité, mais sans haine. Autant qu'un chef peut être aimé, de nos jours, par ceux qui le servent et qu'il gouverne, Camille Engelmann était aimée de ses serviteurs. Les trois qualités essentielles pour cela, elle les possédait : une autorité inflexible, mais toujours froidement polie dans les termes; une équité scru. puleuse à respecter les droits de chacun; une générosité sincère, accrue par cette conviction que l'argent se dépense à payer des gens plus utilement qu'à payer des choses. Les employées femmes ellesmêmes, enclines à détester les Catherines II, désarmaient depuis qu'une affreuse blessure de guerre avait à moitié défiguré la Patronne. Seulement, quand elles parlaient du favori, elles murmuraient :

— Pauv' type. Faut qu'il en ait, une nature!...

Les employés masculins que leurs fonctions rapprochaient à! elle ou de Ini contaient cent anecdotes sur leur intimité. « Elle ne peut pas durer

une heure sans le faire demander... Il la dévore des yeux,,. Ils n'en finissent pas de se tenir les doigts quand ils se quittent... » Tout cela était à peu près vrai. D'autres juraient qu'ils avaient surpris la Patronne sur les genoux du chef des Titres, qu'ils avaient interrompu un baiser. Ceux-là n[ientaient. Quatre mois après son entrée dans la banque, une étroite et tendre intimité unissait Laurent et la directrice; mais la limite précise qui sépare l'amitié de l'amour n'avait jamais été franchie, même en paroles. Ce n'était pas la faute de Camille, que le désir harcelait.

« Et cependant il m'aime, » se disait-elle. Elle le sentait tellement conquis par elle, tellement sa chose - Intelligent, mais dépourvu de ce génie des afi aires qui est une des formes de l'imagination, elle l'avait recréé, ou plutôt elle lui avait, en peu cle semaines, comme remanié le cerveau. Avec uue joie d'amoureuse, elle reconnaissait maintenant dan^ les idées de Laurent, dans les solutions qu'il proposait, dans sa manière de raisonner, même dans des mots et dans des gestes, comme un mystérieux provignage de son cerveau à elle. D'autre part, il semblait bien qu'il éprouvât pour elle le désir d*être proche, de regarder, de servir, de se dévouer : tout, sauf l'essentiel, sauf le besoin de l'étreinte passion^ née et dn don physique..*

Camille pensait :

« il a trop de dignité pour oser uue attaque... Voîlà enfin un homme à scrupules ! Je suis sou chef, sa fortune dépQad de moi, c'est ce qui le ^êne pour

250 LES DON JUAÎ^S

se déclarer; je ne peu:ic pourtant pas commencer L,. »

Dans sa carnère amoureuse, il lui était advenu de secourir, par une brusque avance, la timidité d'ua partenaire : a¥ec Laurent Sixte, elle sentait qu'une telle offensive gâterait, perdrait tout. Héîas ! elle se demandait parfois si l'obstacle, entre eu:^, n'était pas justemeat ce rôle de provocatrice qu'elle avait joué dans Fainour, au cours de sa propre vi^, connue de tous.

Question redoutable, crise imprévue. Quand la don Juane cesse d'être instinctivement provocatrice, quand elle envisage l'amour à la façon des autres femmes, comme une offrande de soi, et non comme la conquête de Tiiomme, elle s'étonne et s'effare. Et, selon le mot de Guilloux, la Statue du Commandeur lui apparaît sous la forme de l'antique loi morale, vieille idole de pierre, qui, depuis les temps bibliques, s'interpose entre les sexes. Camille Engelmann, supérieur casent inidlige^ic et entraînée à la réflexion, suivait les phases de la crise, l'analysait, la discutait.

« La plupart des êtres vraiment supérieurs, se disait-elle, font eux-mêmes leur morale, cosaajate la font les société et les peuples, — en la modelant sur leur tempérsusacat et leurs intérêts. Moi aussi, j'ai édifié ma morale, ci cette morale, je l'ai observée scrupuleusement depuis vingt années... Elle se fonde sur le courage, la bienfaisance, le respect de la parole donnée, l'honnêteté virile. Quant à l'honnêteté féîninine, celle de ce qu'on appelle les

LKS DOW JUANK3 251

«femmes honnêtes», je la tictis pour une convention et pour nn leurre. Convention, car l'hypocrisie sociale, tout en la respectant dans la forme, l'élude dans la pratique. Leurre si la femme sacrifie à cette convention hypocrite son droit le plus valable et sa plus belle chance de bonheur : être aimée^ aimer.

« Sous cette morale organisée à mon image, j'ai vécu vingt-cinq années en équilibre de corps et d'esprit, en paix avec ma conscience. La manière dont j*ai gouveî-né ma vie ne me suggère aucun remords. Je n'ai fait de mal à personne. A plusieurs, j'ai fait du bien.

« Or tout d'un coup mon passé, que j'absous, que j'approuve, me gêne en face de ce garçon qui pourtant le connaît. x\vec un Dutrier, non seulement je l'avouais, ce passé, mais je m'en vantais presque. A Laurent Sixte, j'ai peur de faire l'effet d'une sorte de monstre moral... Ah! s'il savait combien j*apportei an contraire, un cœur neuf à son amour î J'ai connu des jeunes filles physiquement vierges qvA, par la pensée, s'étaient données à dix fiancés de leur rêve... Compreadra-t-il que moi je ne me suis jamais vraiment donnée à personne, et que je veux me donner à lui le premier? >

Malgré ce profond souci, malgré le matlaise des sens, malgré l'angoisse de l'obstacle deviné, ce nouvel amour, si différent des autres, transformait la vie de la Patronne. Tout le monde, autour d'elle, observait en elle un rajeunissement, un retour à

son ardente activité d'avant la blessure et la maladie. Peu à peUf son allure et même son visage récupéraient cette puissance de séduction qui la rend!» rent longtemps irrésistible. De nouveau, les hom meSj bi*ûlés au passage par le feu de son regard doré, se retournaient vers elle, la suivaient. Elle eut une après-midi de bonheur parce qu'un colleur d'affiches, la regardant passer devant son échelle el son seau, avait dit tout haut à son manœuvre : « Dis, Poucot? avec un camarade de lit comme ça, tu crois pas qu*on se passerait de femme? » Laurent, si mesuré, si respectueux dans ses propos, s'avisait lui-même de la complimenter sur sa santé visiblement reconquise, sur sa mine, sur le rayonnement extraordinaire qui émanait d'elle.

Presque tous les jours, ils se rencontraient en dehors des colloques de service. Elle agençait ces entrevues avec autant d'ingéniosité qu'une affaire, attentive à ne point sembler provocante, incapable de se passer de voir celui qu'elle aimait, de lui parler librement. Ce furent d'abord le théâtre, les réceptions chez des tiers, les expositions. Elle commença de l'appeler « Laurent » ; il osa l'appeler : « sa chère Patronne ». Puis elle s'enhardit : elle suggéra les dîners tête à tête, la loge à deux, les excursions aux alentours de Paris. Ils y portaient, lUi sa tendre déférence, la joie visiblement fière d'être choisi pour partenaire et pour cavalier servant; elle, sous les apparences d'une camaraderie protectrice, les plus chaleureuses tentations. Ah! saisir cette tète charmante, remprisonner entri^ w^es

LES BON JUANKS 2S3

mains, baiser ce front sans ride, ces joues nettes oh le sang coulait si frais sous la peau, ces cheveux drus mêlés de châtain et d'argent, Tare rouge de ces lèvres! Elle Tcût tenté s'il avait seulement eu Tair dd comprendre ; mais elle avait l'intuition que toute initiative, de sa part, briserait Tcnchantement. Cet homme loyal et net, à qui Ton ne connaissait pas de maîtresse, — qui avait uniquement, en dehors des mondanités qu'elle-même lui avait procurées pour le rencontrer, des relations de bourgeois modestes (elle avait pris des renseignements), — ce puritain t'effaroucherait, perdrait le respect, à la fois si gênant et si réconfortant, qu'il professait potir elle... S'il cédait (étant homme, après tout!), ce Beraii encore une conquête comme les autres, une victoire de don Juane pareille à celles du passé, plaisirs secs et froids qui maintenant laissaient dans sa mémoire comme on relent de cendre et de suie. .«

A rimproviste, la provocation vint de Sixte luimême.

n avait solHcité de la Patronne trois jours de congé pour aller en Bourgogne, sa province natale, régler des intérêts de famille. De là-bas, elle reçut H billet suivant :

Madame,

L'étoignemeni me donne du courage. Je vous demande de me recevoir dès mon retour, et pas an bureau, si vous le voulez bien. Il est vrai que j'ai le bonheur de vous voir chaque jour; mais, en obte-

254 L3£S BON JUAKES

nani cette audience spéciale, f espère contraindre ma timidité à s'exprimer, Savex^vous que ma chère Patronne m'impose infiniment? Qu'elle m'aide un peu^ Je Ven supplie, à lui confier des cJïoses intimes que depuis longtemps je veux lui dire, et Je n'ose pas,».

Elle répondit par télégramme en l'invitant à dîner pour le soir même de son retour, c'est-à-dire pour ie lendemain. Remettre, attendre, impossible. Elle brûlait d'impatience triomphale; Vénus, attachée à S9 proie, resserrait son étreinte. Enfin, enfin, il se décidait! € Quel enfant! pensait^elle... et que de temps perdu, déjà ! Ah! cette fois, puisqu'il me demande de Faider, je me charge de tout ! Et je ne lui donnerai pas la peine de s'expliquer! » Vingt fois elle imagina, elle mit mentalement en scène l'entrevue : tous deux en présence ; un silence," les yeux qui se parient; puis l'approche ardente, et timide, et respectueuse encore-., puis les bouts de phrases qui se croisent tandis que les mains s'étreignent avec une fiévreuse maladresse. 4c Alors, c'était vrai, vous m'aimiez?... » Puis le bonheur, et l'apaisement.

Dans la réalité, les choses se passèrent tout autrement. Seul avec la Patronne, Laurent Sixte fut, comme à l'ordinaire, affectueux et gai, remercia de l'audience accordée et, de sa forme amicale, conta son voyage, son séjour, A la question que finit par lui poser Camille : « Vous avez des choses à me dire... J'ai hâte de les entendre », il répondit ;

« Oh! quand nous serons seuls dans votre petit salon, voulez-Tous? »

Elle se résigna à attendre encore, mais elle ne doutait pas. Elle se jugeait séduisante, ce soir, son masque de juive orientale animé par le désir et l'espoir. Rassurée par le témoignage d'une femme de cliambre experte et dévouée, qui lui avait dit : « Les épaules de madame sont revenues tout à fait comme avant », elle osait, parée d'une robe de velours rouge foncé, sans collier de perles, un décolletage qui dénudait tout le haut de son buste. Elle savait que sa peau ambrée, un peu sèche d'apparence au grand jour, se lustrait aux lampes^ A la voir ainsi, le voyageur avait bien marqué Fétonnement qu'elle guettait ; elle avait jugé que cet étonnement était admiratif. Enfin, ce qui la rassurait, c'est que Laurent semblait heureux : l'air d'un homme qui va dire un précieux secret, mais un secret de joie, et qui escompte, avec la confidente, un accord préétabli.

Malgré tout, son cœur battait très irrégulièrement quand, le maître d'hôtel ay^nt déposé le café sur un guéridon et refermé la porte du petit salon, elle fut seule avec son convive. Tout en servant elle-même les deux tasses, elle se gourmanda : 4: Je suis folle... Même si cela casse, ne suis-je pas redevenue désirable? Il n'y a pas au monde que ce lambin ! » Mais elle eut aussitôt comme le remords d'un blasphème : « Ah ! non! non !... Je mens, je mens! Si cela cassait, je ne pourrais plus vivre ! »

— Ma chère patronne, commença Laurent, ce que j'ai à vous dire n'est pas commode. Mais j'éprouve tout de même un grand bonheur à vous le dire.

Il était assis sur un fauteuil, en face du canapé où Camille s'était adossée à des coussins. Il avait à la main sa soucoupe avec la tasse de café pleine. Il remua machinalement le sucre avec la cuiller, puis reposa le tout sur une table voisine, sans goûter au café. Camille murmura :

— Parlez.

Elle était penchée, tendue vers lui, offerte. Mais il ne la regardait pas, les yeux fixés sur un coin du tapis.

Il parla gravement :

— J'ai trouvé en vous tant de bonté, tant d'affection que j'ai fini non pas par oublier la distance qui nous sépare, mais par n'en plus concevoir de gêne ni de peur...

Camille, troublée comme par le plus tendre aveu, prit une main de Laurent et l'attira, le forçant ainsi à se tourner, à la regarder.

— Oui, murmura-t-elle, je suis bien votre amie. Toute hiérarchie est abolie entre nous. Nous sommes des égaux, Laurent. Et si j'ai un peu embelli votre vie, croyez que vous avez donné à la mienne sa raison d'être.

Leurs mains étaient maintenant enlacées, et la don Juane apprivoisée ressentait, de cette étreinte, un émoi sensuel que nulle caresse experte ne lui avait jamais valu. Et elle pensait : « Je t'aime! Je

t'aime ! Mais parle donc I parle donc ! » Comme s'il eût entendu sa pensée, il reprit :

— Le sentiment que je vous ai voué, rien ne pourra ni l'abolir ni le diminuer... Ce qui est à vous dans mon cœur vous appartient pour la vie. Vous me croyez, n'est-ce pas? Vous en êtes bien sûre?

-— Mais oui, mon ami!

Et, bien que dans la chaleur de sa protestation il eût remonté au-dessus des poignets l'enlacement de ses mains, elle sentit sous le sein gauche comme un courant glacé qui lui coupa la respiration.

— Notre chère intimité, cette vie oti le travail s'allège grâce au plaisir d'être deux ; nos promenades ; la joie de vous écouter, de vous admirer... dites-moi que rien ne peut changer cela?

«L'étrange garçon, pensa-t-elle. Il croit à ce poncif que la passion détruit l'amitié ?» Et, avec une voix brisée d'amoureuse, elle balbutia :

— Je ne demande qu'à vous donner davantage.

Si Laurent Sixte avait eu la compréhension de ce qui se passait alors dans l'âme de la Patronne, une phrase comme celle-là l'aurait atterré. Il l'entendit à peine, tout à son effort d'exprimer ce qu'il avait à dire. Ce loyal garçon n'était pas assez naïf pour ne pas s'être aperçu du goût qu'avsdt pour lui Camille. D'ailleurs, il surprenait souvent, autour d'eux, des allusions, des sourires. Mais, conscient d'être resté dans les stricte?y limites du respect, il rendait à Camille ce témcK4ina£e qu'elle-même

258 LES DON JOANB^S

n'avait jamais excédé la camaraderie protectrice. Il pensait : « Oa la calomm&è... Elle a eu des aventures, mais elle est assagie et assainie. Les années... répreuve de la guerre,., la naaiadie,.. » Ah! qull marquait ici une méconnaissance radicale de l'âme féminine, puisqu'il en arrivait à se persuader ; « Malgré ce que je vais dire, elle restera ma chère Patronnée »

Après tant d'hésitations, il se jeta à Feau, à'mi coup :

— J*ai tenu à ce que personne, avant vous, n'ap* prenne de moi la nouvelle de mon mariage,

il n'y eut pas de brusquerie dans le geste de Camille, retirant ses bras des mains de Laurent, Il n'y ^VLÎ même pas de tremblement dans sa voix quand elle répondit :

— Ah! vous vous mariez! Avec qui?

— Avec nn^ jeune fille qui est un peu ma parente et que j'ai fait entrer Tan passé à la Banque des Vosges comme interprète d'italien. Elle est, comme moi, Bourguignonne. Et c'est pour régler des intérêts à elle que j'ai dû...

~ Quel âge a-t«eîle?

^^ Vingt ans et demi...

«~ Elle s'appelle?

— M^^« Migier. Marie Migier.

Vous avez son portrait sur vous? Montrez!

La conversation se continua ainsi quelque temps en répliques courtes et naturelles. Camille ne manifestait aucune gêne : un peu de froideur seulement. Mais Laurent perdait pied de plus en plus. Sans

LBS DON JîJANES 259

que la Patronne eût rien précisé, il comprenait enfin. Son cœur honnête souffrait d'humilier, de faire souffrir une femme qu'il admirait, à qui il avait voué de la reconnaissance, du dévoûment, B montra pourtant la photographie de sa (ixiurQ, Camille vit une jeune fille de taille bien prise, de figure intelligente, sans vraie beauté, mais appétis» santé comme une pêche de printemps.

— Elle est charmante, dit-elle.

Comment prolonger un tel entretien? Ce fut Laurent» la tête en feu, qui prit congé, alléguant la fatigue du voyage, une migraine...

Et puis, lui dit Camille en le reconduisant jus«

qu'à la porte du petit salon, je pense que vous n^ finirez pas la journée saas aller saluer M^^^ Migier?

... La porte du petit salon s'est refermée sur Laurent Sixte. La Patronne est seule. Elle reste un instant debout devant cette porte, retombée sur son rêve mort comme un couvercle sur un cercueil. De grosses larmes débordent de ses yeux, mais elle ne sanglote pas : elle est immobile. Soudain les larmes s'arrêtent. Elle s'approche de la haute glace qui se dresse au-dessus d'une console, entre les deux fenêtres. Un long vase oii s'alanguissent des tiges de roses masque en partie la surface réfléchissaute ; elle l'écarté. Maintenant elle voit son image, de la chevelure jusqu'au-dessous des genoux. Elle se regarde, elle se juge, Elle ôte le diadème qui cache sur son front la glorieuse cicatrice. La voicii

léO IMS mm JUAKKS

telle qu'elle est offerte, à sa propre critique. Avec une sorte d'avidité haineuse, eM.^ aote les cheveux appauvris sur les tempes, la flétrissure àos paupières et des orbites, autour des yeux trop ardents, trop beaux, dont la jeunesse violente accuse pins rudement la déchéance du visage. Comment n'a-telie jamais remarqué ou jamais voulu voir ces deus longues sinuosités, qui, suivant les os malaires^ divisent chacune des joues en deux tranches saillantes, Vnnc vers les narines, l'autre vers les oreilles? Deptus sa maladie, elle a contracté Thabitnde, chaque fois qu'elle se regarde dans une glace, d'un certain jeu des xnâchoires qui dissimule 1% base de ces deux sillons, là où ils se creusent le plus profondément, à droite et à gauche de la bouche. Cette fois, elle lâch« exprès ses mus-^ clés : la tête du squelette semble alors saillir sous le masque de peau, rendue efiErayante par Tembrasement des yeux. Elle cesse aussi de tendre le menton en avant, et le flasque £&non descend, plissé comme la peau d'une loche, de dessous la mâchoire inférieure jusqu'à la pomme d'Adam« Ce n'est pas assez. Sa main droite cherche à détacher i'épaulette du corsage de velottrs ; elle veut voir, voir de près, tout ce qu'elle méditait d'offrir au nouvel amant. El comme I'épaulette résiste, que ses doigts énervés ne trouvent pas l'agrafe, elle s'irrite, elle arrache furieusement avec I'épaulette tout un côté du corsage rouge : la glace réfléchit la moidé de son buste nu, la misère des clavicules, la poche accablée du sein vide, les cercles d^ côtes. »« Voilà... Voilà

LES DON JUAKES 261

Camille Engelmaan... Voilà ce qui a été la maîtresse de Dutrier, ce qui méditait d'être la maîtresse de Sixte. Elle envoie à ce fantôme ©a ricanement désespéré... Elle lui crie tout haut, elle lui crie de près, comme si Timage entendait :

Mais il a raison, voyons! il a raison, tu

entends I Avec cette gueule-là î

Et soudain, épouvantée comme si c'était le fantôme qui lui avait crié cela, de derrière la glace, elle se sauve; elle fuit le salon, telle qu'elle est, eUc se précipite dans la salle à manger, où le maître d'hôtel, en train de rajuster les cristaux dans un bahut, s'arrête stupéfait au passage de cette deminudité sinistre, qui bondit et disparaît, traînant des lambeaipc d^ velours rouge.

Malgré l'effort d'Albine pour se maîtriser (le dernier soir que Roger passa chez elle, avant de se rendre à Nancy où il était mandé en consultation), elle avait paru au jeune homme passablement nerveuse. Elle s'en était expliquée spontanémeni en disant : « Je crois que ma névralgie n'est pas loin... » Roger ne fot donc pas surpris outre mesure quand, se présentant chez elle le jour même de son retour à Paris, il fut reçu par la femme de chambre, qui lui dit :

— K^^ la comtesse prie monsieur de Vexcuser.

^i LKS DON JUAKKS

Juste après le dépaH de monsieur ^ eîîe a été prise de sa névralgie*.. Monsieur sait comment est M®® la comtesse dans ces moments-là : roulée soi' son Ht, dans ie noir, sans manger, presque sans parler..* C'est pour cela que monsieur n'a reçu qu'und dépêche à Nancy, et encore c'est moi qui l'ai écrite.

Tous les intimes d'Albine, et Roger Im-méme, connaissaient les crises violentes de migraine et d'abattement qui la terrassaient presque chaque mois, tantôt pour quelques heures, tantôt pour plusieurs jours. Et ce n'était pas la première fois que Roger lui-même se heurtait à la consigne inflexible d'une femme qui, ayant vécu pour sa beauté, ne consentait à êti'e vue qu'en beauté. Justine insista, d'ailleurs, pour le rassurer : — M^® la comtesse m'a bien recommandé de dire à monsieur qu'il ne s'inquiète pas. C'est une névralgie comme toutes les névralgies qu'elle a s monsieur sait bien... Je téléphonerai à monsieur pour lui donner des aouvelles. Et, aussitôt qu'elle pourra se lever et causer, peut-être demain, M«^« ia comtesse recevra monsieur.

Roger s'en revint chez lui sans angoisse, mais contrarié, un peu irrité. Le sentiment passionné qu'il ressentait pour Albine n'était pas de ceux qu'une dépression physique, l'altération du visage, le ravage de la maladie peuvent amortir : «iu contraire, il y avait des moments oh Roger haïssait l'impérieuse beauté d* Albine, à l'égal de sa fortune, de son luxe, de ses façons de mondaine... Ahl par quelle aber-

-LES DON JUAlfiSS ^1

ration de coquetterie lui fermait-eiîe aujourd'hui Taccès de cette ombre douloureuse oti il l'imaginait gisante, les tempes moites, les mains fiévreuses, le souffle haletant?... Comme il Veut enlacée, comme il Teùt bercée, cemme il l'eût chérie, — épurée, sublimée par la souffrance, dépossédée un instant de ce qui n'avajt que trop suscité, autour de sa beauté^ l'appétit des mâles?

Justine n'avait pas exagéré l'état lamentable ds sa maîtresse. Il j avait bien, comme elle l'avait dit, tantôt sur le lit, tantôt sur les coussins de la chaise longue, une femme en lambeaux , qui gémissait dans la nuit.

Depuis la visite d'Hobsoa^ elle gît aiuisi, terrassée. Les yeux fermés, les main« sur ses paupières et sur son front, elle a, comme dans un cauchemar périodique, la sensation de se heurter à un mîxr, et d'essayer, pour passer outre, de le renverser avec ses faibles muscles de femme, tendus à se briser. Car il faut passer. Vainement elle s'applique à distraire son esprit de cette impasse, vainement elle absorbe les cachets de soporifique. Le sommeil, pour elle» c'est une brusque chute dans le néant, puis, quelques minutes après, le réveil atroce, où elle revit, seconde par seconde et avec une acuité de sensation décuplée, la visite d'Hobson.

Oh ! elle n'a été ni longue, ni dramatique^ cette visite d'Hobson... Justine a annoncé : Madame... c'est ce monsieur anglais... » Il est entré, corpulent, îe teint rose, les cheveux blancs raus, une bra^^s^ 4i5

2M ÏM^ DON JUANES

moustache encore blonde sur la lèvre supérieure- Et à peine a-t-il commencé ce qu'il avait à dire qu'Albine a entrevu la vérité, comme Jocaste aux premières paroles du berger thébain.

Hobson a dit:

— Madame^ il existe au sud de Londres, à South- Croydon, — il existe depuis plus de cinquante ans une maison de santé d'un genre spécial, consacrée aux accouchements clandestins. Des pavillons isolés, dans un parc; des médecins sûrs; des infirmières muettes. Au mois de mai 1898, nuQ jeune Française y fut conduite un soir par un gentleman français d'une trentaine d'années, qui lui-même était depuis deux mois secrétaire d'ambassade à Albert Housc, après avoir été attaché au quai d'Orsay, à Paris : M. Jules Perdigant.

» Ayant mis au monde un garçon, la mère quitta la maison clandestine aussitôt que possible après l'accouchement. Le père, qui était marié et ne pouvait réparer autrement le dommage, se chargeait de faire élever l'enfant.

» Cela, madame, vous le savez,

» Ce que vous ignorez, c'est qu'après le départ de l'accouchée M, Perdigant fit connaissance, à la maison de santé même, d'un médecin du pays de Cornwall, qui se trouvait dans le même cas que lui. Il était marié, comme lui ; sa maîtresse, une institutrice française, avait accouché le même jour. Ce médecin, madame, je vous en fais l'aveu, c'était moi.

» Notre enfant mourut douze jours après sa nais-

IMB DON JtJANES 26b

sance. N'attendez rien de romanesque : il se passa la chose la plus naturelle dn monde. Mon amie conçut un violent chagrin de la mort de son bébé, un chagrin qui m'inquiéta. Je lui suggérai (avec: Facquiescement du père) de reconnaître et d'adopter l'autre petit Français, né presque en mêm? temps. Elle y consentit, d'abord avec réserve, puis passionnément. Comme la plupart des femmes en pareil cas, elle voulut que l'adopté fût vraiment « son fils :^, qu'il ne sût rien... Cela arrangeait tout le monde, moi-même autant que M. Perdigant, qui, d'ailleurs, versa entre les mains de la mère adoptive une somme largement suffisante pour élever et plus tard pour doter l'enfant...

» Voilà...

Albine avait écouté ces quelques phrases sac? donner aucun signe d'émotion, comme si cette banale histoire d'enfant reconnu eût concerné une autre qu'elle. Elle était seulement immobile, mais d'une immobilité presque point humaine : même les prunelles des yeux, les cils des paupières ne bougeaient pas. Hobson finit par s'alarmer de parler à cette statue.

— Je vous fais mal, madame... Croyez qu'il faut la nécessité pressante pour que j'aie...

Elle redevint vivante et mouvante, comme si elle sortait d'une léthargie :

— Vous ne pouviez pas agir autrement, monsieur. Ne vous excusez pas. Maintenant, épargnez-moi de vous entendre dire ce que vous souhaitez : ce sera fait, et fait par moi. Retournez en Comouailles.,,

266 LES IX)N JXTANES

Roger e^i en ce moment absent... à Nancy, en consultation. Vous avait-il annoncé ce voyage?

— Non.

~ Alors, passez chez M, comme si vous le croyiez ici. Laissez-lui quelques lignes expliquant votre venue de façon plausible, quelques lignes qui ne rinquiètent pas, au contraire, Dites-lui... que vous aves; reçu sa lettre ... que vous reviendrez dans quelques jours causer de ses projets. Ce qu'il faut éviter à tout prix, c'est qu'il apprenne que vous avez séjourné à Paris sans lui faire signe. Comme il prévoit votre opposition, il soupçonnerait aussitôt que vous vous êtes adressé à moi.

Hobson acquiesça et prit congé : ils n'avalent plus rien à se dire. L'entrevue avait duré moins d'une demi-heure.

Seule, Albine eut juste la force de regagner sa chambre et de s'abattre sur le premier siège rencontré. La crise fut d'abord toute physique : la pensée tourbillonnait dans son cerveau^ sans se fixer.

— Ah! fit Justine, la trouvant prostrée, voilà que madame la comtesse a sa névralgie!...

Et c'était, en effet, < sa névralgie », avec une intensité décuplée. Après des heures et des heures, la torture physique s'atténua, la pensée renoua son fil. Alors ce fut l'obsession, le cauchemar sans cesse renaissant de la visite d'Hobson, de son récit, de son départ, les chutes soudaines d^ns une brève inconscience, le cauchemar qui recommence, et de

LES DOK JUANKS 267

nouveaici la sensation de se heurter à im mur, de crisper centre ce mur toute la force de son corps : car il faut le renverser, il faut passer outre, il le faut!

« Si je ne parviens pas à dormir quelques heures, se dit-elle en un moment de lucidité, c'est la folie qui vient... »

Elle força la dose de véroaal et finit par tomber dans une demi-léthargie, coupée de réveils obscurs où le tournoiement de la pensée tenait encore du rêve. Toute sensation de la durée était abolie. Ce fut par Justine qu'elle sut, après, qu'elle avait ainsi vécu toute une nuit, tout un jour, et puis encore une nuit. Au matin du second jour, quand elle rouvrit les yeux, la lueur d'une veilleuse faisait osciller des cercles de pénombre au plafond. Justine, assoupie à son tour, ronflait à petit bruit dans un fauteuil, près du Ut...

« Je vais mieux, se dit Albine; je suis rompue, mais je peux penser. »

En effet, sa pensée, malgré la drogue absorbée, évoluait comme épurée, séparée du corps... Ainsi détachée d'elle-même, Albine avait Timpression de revenir^ comme un esprit, parmi les mines d'un monde habité antérieurement et maintenant détruit. Elle s'étonna de ressentir, dans ce désert, un apaisement. L'angoisse mystérietjse qui s'était emparée d'elle depuis qu'elle connaissait Roger, l'angoisse qui, les joîirs récents, — l'avant- veille, la veille, — était devenue intolérable, eh bien ! cette angoisse-là s'était évanouie, détruite par la catastrophe même.

2m I^HS DON JUÂNES

€ J'en mourrai peut-être... Mais pourtant, je suis sauvée... » Et ce fui: vraiment, d'abord, cette sensation de « rescapage » qui domina et qui, sans doute, tel un violent réactif, tout en la laissant brisée, sauva sa raison. Elle s'en rendit compte, et rejetant obstinément le souci de ce qui viendrait après, de ce qui arriverait de Roger et d'elle-même, rejetant l'angoisse de « passer le mur », qui, dans son cauchemar, lui barrait la route, elle s'attarda, elle se baigna dans le sentiment de sa délivrance,.. Pour la première fois de sa vie, elle fut humble et résignée. Pour la première fois, cette orgueilleuse se dit : « Je suis punie... Mais je l'ai mérité,.. » Pour la première fois, U notion de la faute, du péché, la pénétra. Elle se jugea; elle jugea co don-juanisme, cette loi du bon plaisir qu'elle avait délibérément substituée, pour régler l'amour, à la loi traditionnelle, si mystérieuse, si improuvable, et qui pourtant renaît, se restaure, s'impose à nouveau après toutes les tentatives, sociales ou individuelles, pour la dénoncer. Le titre du livre que préparait Roger lui revint à la mémoire : Contre la morale des Sexes, Hier, elle aurait souscrit à ses conclusions... Pourtant, si ce livre a raison, s'il Bi*y a pas de morale des sexes, pourquoi, aujourd'htdi elle, Albine Andemy, brisée qu'elle est par un, désastre si formidable qu'elle ne sait pas si elle pourra vivre demain, pourquoi se sent-elle sauvée à'un péril affreux? S'il n'y a pas de morale de^ sexes, il n'y en a pas du tout : c'est comme de manger, de boire et de marcher, c'est dm damais^

de ranimaîité libre et joyeuse, et l'animalité, en effet, ne connaît pas de telles angoisses, ni de tels scmpales. Dans la vie de l'animalité, il n'y a ni Jocastes ni CEdipes... C'est donc autre chose pour les femmes et les hommes, et le geste de l'amour a son bien et son mal non seulement dans ses conséquences, mais en lui-même? Comment? Pourquoi?... Mystère! Secret cosmogonique. Secret divin. Pourquoi un poison est-il un poison? N'est-ce pas l'action occulte de cette loi qui ôta, dès l'origine, toute sensualité à l'attrait de Roger pour elle, à son attrait pour Roger? Albine ne discute plus; elle courbe la tête, elle se détourne avec épouvante de ce qui aurait pu s'accomplir; l'horreur sacrée qu'elle en éprouve déborde le présent, reflue jusqu'au plus lointain de son passé : et ce passé tout entier l'irrite et lui répugne. Elle voudrait l'effacer de sa mémoire et du temps. Elle le hait.

Elle le hait à ce point qu'elle ne le comprend plus. Elle ne comprend plus qu'elle ait pu agir comme elle a agi. Elle a été mère et elle a fui son enfant^ comme on fuit un danger. Elle essaye de plaider : « J'étais bien jeune... dix-huit ans!... J'étais bien mal conseillée... Henriquette Dupont... Julien... une morphinomane et un viveur... » Elle a fui son enfant; elle s'est contentée de l'assurance qu'il serait élevé par d'autres, qu'il ne souffrirait pas de la pauvreté. Non seulement elle l'a fui, mais e le en a même fui le souvenir, et elle a réussi à l'oublier. C'est merveilleux comme on peut endorluir son sens moral par le divertissement de ia vio

Elle qui n'a jamais fait de mal à personne; elle

qtîi.a tnéxae connu la compassion, la diarité, le dévoûment à autrui, elle a commis cela et n'en a pas eu de rem.ord.s, parce que, si elle m'avait pas étouffé ce remords-là, elle ne pouvait pltis continuer à vi^re comme elle voulait vivre... Les confesseurs, recevant Taveu des bouches ojxe délie le doigt de la mort, savent combien d*ertstences îsumaines, simplement honnêtes et parfois bienfaisantes, contiennent ainsi mn crime unique, mais essentiel, et sans quoi toute la vie qu'on leur raconte était bouleversée, ne pouvait pas être.

« Maintenant, je suis ckâtiée. C'est juste... » Qu'ils sont keureux, pense-t-elle, c€u:s qtai, courbés sous la destin.ee, peuvent, comme les condamnée d'autrefois, faire ainsi « amende honorable » devant rappareil de sanction qui va, du même coup, consommer leur châtiment et les délivrer de la vie!

Mourir! Ah! si elle pouvait!... Monuir! Payer sa dette, comme dit le jargon de îa justice, payer sa dciie au misérable prix de la vi© ! Oi e^^^it trop beau. Ce serait trop iaciîe. Méias! mal^ sa détresse présente, elle sent bi-ea , que la vigueur ismgmiique d.® son sam|, de ses nerfs, de ses mssci^ n'est |ms bri.sée. La vie va îa ressaisir, pour des années et des années enoare. Quelle ironie désespérée ! Le mot de Werther chuchote dans son souvenir : « Voici la clé de ta prison... » C'@et vrai : le déclic d'un ressort, une goutte de liquide sur la langue, et l'on s'évade. Mais, d'abord, toute

LKS DON JUANE3 271

la loi traditionnelle a ressaisi d'un coup cette malheureuse, tout ce à quoi ont cru, dans leurs gentilhommières du Périgord, les aïenles courbées en prière devant la Vierge, les grands-pères confessant leur foi dans les geôles de la Terreur... Plus de révolte contre ce qui est prescrit mystérieusement et qu'on ne comprend pas! La soumission! La soumission qui vous gmde malgré vousmême et supplée à votre impéritie par Texpérience séculaire ! Werther a menti. On n'a pas le droit de trancher une vie humaine, fût-ce la sieime : tel est l'instinct de l'humanité, et nul raisonnement de sophiste ne prévaudra là-contre, pas plus que pour marier Œdipe à Jocaste. Albine portera le fardeau des années à venir aussi longtemps qu'il plaira au destin : elle ne transgressera pas la loi traditionnelle. D'ailleurs, elle aune autre raison de vivre, une raison plus proche, plus personnelle : elle n'est pas seule dans la vie. Quelqu'un a une créance sur elle, plus ancienne, plus lourde, plus impérieuse que lui-même ne le suppose. Se soustraire à une telle dette par la mort ou par la fuite, ce serait recommencer le crime de South-Croydon. Et plus grièvement. Car la vie de l'enfant était assurée, et il a vécu. L'adulte abandonné consentirait-il à vivre ? Mais alors, voici le mur du cauchemar qui se dresse de nouveau devant la misérable, et voilà qu'elle se crispe de nouveau pour le biiser, ou pour le franchir. Derrière cet obstacle, il y a la possibilité de vivre, peut-être, pour elle et pour lui« Elle se prend à y rêver.

A quoi bon rêver? Ce c'est pas réalisable. H n'y a pas de moyen humain pour passer de l'état présent à ce rétablissement des choses dans leur ordre véritable. Il n'y a pas de moyen humain pour dire à Soger : « La fenmie que j'ai été, qui a fait ce que j'ai fait, c'est ta mère. » Ni pour le maintenir dans son erreur.

Alors, c'est bien le mur dressé, infranchissable et impénétrable. « Le temps passe! il y aura bientôt quarante-huit heures que Roger est rentré à Paris. Il téléphonera dès qu'il fera grand jour. Il insistera... Et s'il suppose que je ne veux pas le recevoir, il commettra quelque acte de fou... » Albine s'efforce d'imaginer la rencontre, elle parvient à construire quelques répliques : mais, dès qu'il faut en venir au fait, à l'essentiel, c'est de nouveau la tête qui se bute contre un mur. Des pleurs de désespoir sourdent de ses yeux; elle implore, en sanglotant, l'ordonnateur caché de ces forces obscures, le législateur de ces lois singulières, dont la raison ne perçoit pas les fondements, mais sous lesquelles l'instinct courbe même la raison. Est-elle donc devenue croyante? Elle-même n'en sait rien. Elle tâtonne. Elle cherche une issue.

La clarté du jour, malgré persiennes closes et rideaux tirés, conquiert peu à peu la chambre. Il n'y a plus de ronds mouvants au plafond. La veilleuse jaune, noyée de blancheurs, est imperceptible. Justine, écrasée de fatigue, semble une poupée cassée, posée moitié dans le fauteuil, moitié hors du fauteuil... Albine ne prie plus. Sa pensée

LES DON JUANKS 273

flotte, moins lucide. Est-ce qu'elle-même s'assoupit? Elle est apaisée... Le mur, elle ignore comment, est franchi ; une tranquille hallucination lui montre Roger auprès d'elle, Roger sachant la vérité, l'acceptant, l'aimant. C'est une mère avec son fils : tout est clair, naturel, sincère et sain désormais. Et elle veut lui dire, dans la sécurité, le mot qui lui f ^ontait aux lèvres la veille dans le désespoir : « Mon petit!... » Mais les syllabes ne veulent pas se modeler sous sa langue, le son e(,^ >vcut pas jaillir de sa gorge, les lèvres ne veulent pas articuler. Et ces deux mots impossibles à sortir l'étouffeat, l'étranglent... Elle gémit, elle se débat.

— Madame!... Madame!...

C'est Justine qui la réveille en la secouant par les épaules. Albinc balbutia :

— Quoi? qu'est-ce que c'est?

— Madame la comtesse avait un cauchemar... Elle criait... Alors je lui ai parlé... Mais madame criait toujours... Oh! elle avait l'air de tant souffrir! Alors, j'ai secoué un peu.

— Vous avez bien fait, Justine. D'ailleurs, je ne veux plus rester dans mon lit. Préparez mon bain, je vais me lever.

Elle se lève, elle s'efforce d'accomplir minutieusement les rites compliqués de sa toilette. Le bain. Le ponçage des pieds et des mains. La chevelure. Les dessous. X^a robe d'intérieur. Mais elle assiste à cette cérémonie comme une étrangère. La vanité de tout cela ne l'irrite même pas : eUc la surprend et la consterne. « Çsl été ma vie ! ça. et l'admira-

274 LES DON JUANKS

tion des gens pour le résultat ! Ça, et quelques sursauts des nerfs, les mêmes que Justine éprouve, sans toute cette préparation, quand elle rencontre le mécanicien de Camille Engelmaiiti ! » Voilà qu'il est neuf heures. Certainement Ro^er va téléphoner. On pourra le remettre à Taprès-midi, tout au plus. La journée ne finira pas sans qu'il soit ici, en sa présence.

« Je ne dirai rien. Je le laisserai parler... Non! Je dirai que m^v tête est trop douloureuse, que je ne peux pas prononcer un mot, ni écouter... Non! je dirai que je suis forcée de m'absenter, d'aller en Hongrie pour une liquidation d'intérêts. Ah! tout cela est absurde ! »

Tout cela est absurde, en effet. Mais, à travers les absurdités, quelque chose de net commence tout de même à se préciser dans l'esprit de la patiente.

La vérité ne doit pas, ne peut pas être révélée à Roger : il ignorera toujours l'indignité de sa mère.

Autre évidence : la rupture définitive doit être consommée entre eux au plus vite ; aujourd'hui même, si c'est possible.

Enfin la rupture ne peut pas s'accomplir par une simple lettre et un départ brusqué : autant vaudrait mettre un revolver aux mains du malheureux et lui dire : Disparais!... Il faut rompre d'accord avec lui. Il faut qu'il la quitte, résolu à ne plus la revoir.

— Mais qu'^ donc Madame?.,. Madame se sent souffrante?...

Justine, qui apportait la robe d'intérieur^ approche un siège où Aibine s'assied, toute raidie,

toute figée. Elle lui frappe dans les mains, elle approche un flacon de sels des narines pincées,

— Merci, •. Justin©. Ce n'est rien.

Ce n'est rien en effet. Le sang recommence a circuler, lea muscler jouent à nouveau. Ce n'est rien. Seulement, c'est pire que la mort. Dans un éclair lucide, Albine a entrevu 1© nioyen d'exécuter ce plan épouvantable : ne pas dire à Roger ce qui ne peut pas lui être dit, et cependant, l'ayant revu une seule fois, le séparer d'elle pour la vie sans qu'il ait même l'envie de la revoir... Oui, c'est possible. C'est faisable : seulement, pourra-t-elle continuer à vivre, après?... Ah! le téléphone! Voilà l'appel redoutable. Il va falloir fixer l'heure de la suprême expiation.

Albine regarde Justine décrocher le récepteur Elle écoute.

— Alo! C'est ici... Oui... C'est Justine, madame. « Tiens î Ce n'est pas Roger. » Alors, peu importe !

Albine n'écoute plus.

— Alo! C'est que M^^ la comtesse est souffrante, madame, je ne crois pas qu'elle puisse recevoir personne...

« Non! non î... » fait Albine par geste.

— ' Je vais tout de même demander à M^® la comtesse... C'est M®^ Lorande qui aurait besoin de voir M"^® la comtesse, tout de suite, tout de suite, ajoute Justine en se tournant vers sa maîtresse.

Albine répète son geste de la main droite ; <i Non l non!... »

— M°^® la comtesse regrette beaucoup, elle ne peut recevoir pers...

Mais Aibine, se ravisant, a bondi de sa chaise et pris le récepteur des mains de la femme de chambre.

— Alo ! c'est toi, Berthe ?

— Oui. Je t'en supplie ! J'ai besoin de te voir !

— Viens, je t'attends.

Mieux vaut encore parler, s'étourdir jusqu'à l'heure prochaine où la Passion commencera.

Les premiers mots de Berthe Lorande, quand elle pénétra, moins d'un quart d'heure plus tard, dans la chambre d* Aibine, furent inattendus, mais d'une féminité qui la peignait toute :

— Tiens f s'écria-t-elle, qu'est-ce que tu as fait à tes cheveux ?

— A mes cheveux ? Rien.

— Regarde-les.

Aibine les avait vus dans la glace de la coiffeuse, tout à l'heure, quand Justine les accommodait. Justine les avait maniés. Ni l'une ni l'autre ne s'étaient avisées de rien. Aibine s'approcha de la fenêtre et se mira dans une glace à main. C'était vrai : quelque chose était changé dans la nuance de ces somptueux anneaux châtains. Mais il fallait, pour apercevoir le changement, l'œil aigu de l'artiste, cet œil que les formes, les couleurs et les sons impressionnent comme

LES BON JTJANBS 277

un contact, cette faculté exceptionnelle qui continue d'agir instinctivement, même quand Tartiste est ravagé de souci. Déjà Berthe regrettait sa question imprudente,

— Non, je me trompais, reprit-elle. C'est le reflet de la tenture.

— Mais si, mais si, tu as raison, répondit Albine. Ils sont un peu, un tout petit peu plus ternes, et plus pâles.

Et, avec ime parfaite indifférence, elle reposa le miroir sur la commode.

— Renvoie Justine, dit Berthe à voix bassôe

— Justine, laissez-nous...

EUes sont seules, assises face à face dans l'attitude qu'elles prennent volontiers pour causer ensemble, de manière à se toucher presque et à plonger chacune ses regards dans les yeux de l'autre. Alors seulement Albine, dont les sens sont encore amortis par les fumées du soporifique, s'aperçoit que Berthe, elle aussi, est en kimono matinal et chaussée de mules... Berthe arrache brusquement la toque plantée à la diable sur ses cheveux roux : les cheveux dépeignés, mal rassemblés par une fourche d'écaillé, s'écoulent à demi sur ses épaules. Albine contemple enfin le visage exsangue, de la couleur des pétales d'un camélia mourant, et les yeux méconnaissables, meurtris, jusqu'à perdre leur éclat, et toute beauté.

— Mon Dieu ! Qu'as- tu, ma chérie?

— Oui, n'est-ce pas?... J'ai recule coup, je le

278 IJE3 DON JOANBS

sens ! Je n'ai pas osé regarder ma figure après cette nuit désespérée. îl me semble que j'ai pris trente ans de plus... Albine ! Albine I Je suis perdue ! Tout est fini !...

Elle se niche dans le sein de sa grande amie ; les cheveux roux épars sur la soie de Chine bleue font monter aux narines d'Albins nnt senteur de sève poivrée, qui lui serait insupportable si son odorat ne somnolait pas, comme sa vue, comme tous ses sens. Albine, au contraire, ressent un soulagement étrange à bercer cette douleur, que d*abord elle laisse se dégorger en pleurs silencieux. Elle berce la tête branlante, le mince buste qui sursaute. Elle dit :

— Pleure, ma chérie, soulage-toi... Ne parle pas. A quoi bon parler, en effet? Est-ce qu' Albine n'a

pas compris? Cette pitoyable forme féminine qui palpite dans ses bras, Albine sait bien que c'est nne naufragée du même naufrage qu'elle, et qui vient s'accrocher à elle, moins dans l'espoir de se sauver que pour ne pas être engloutie toute seule.

Berthe relève enfin la tête, rejette en arrière les boucles rousses, ramène les pans du kimono sur la double pointe de sa gorge, toujours puérile, que ses sanglots avaient libérée. Elle s'iristaîle dans un fauteuil : elle médite, elle parle.

— Voilà... J'ai passé une nuit... il n'y a pas de mots pour des heures pareilles... et puis je ne les trouverais pas, s'il y en avait. Quand le jour s'est levé» j'ai voulu me tuer. Mais je ne sais pas comment on peut se tuer. Il paraît qu'aujourd'hui tout le monde a un revolver. Moi, je n'en ai pas... On m'en

LES DON WAKES 279

mettrait un dans les mains qtac je ne satirais pas m'en servir. Du poison ? J*ai manié les fioles à étiquette rouge d'une trousse de pharmacie qu'on m'arait apportée Favant- veille (tu sais que j'allais partir). Ces fioles, qu'est-ce qu'elles contenaient? Assez de poison pour guérir ou pour calmer, sans doute... probablement pas assez pour tuer. Et puis, comment cela vous tue-t-il ? Je ne veux pas souffrir trop. Je ne veux pas être une morte horrible. Enfin, j'ai trouvé : mon balcon... Tu sais? celui de ma chambre, à pic sur la rue. J'y ai couru. J'ai regardé. Pas une voiture. Un homme, marchant vite, tournait le coin, disparaissait. Une petite caisse à roues, comme tine voiture d'enfants, arrivait, pleine de boites à lait; une jeune fille en toile bleue, avec des cheveux clairs, la poussait paresseusement ; et c'était petit, de là-haut, petit et plat : une fourmi qui pousse une graine. Elle s'arrêta le long du trottoir, juste sous ma fenêtre. Dieu! que c'est haut! On doit avoir le temps de penser pendant qu*oa tombe, et queHe épouvante ! . . . une longue épouvante ! Je me suis penchée un peu davantage. J'ai compris que, pour basculer par-dessus le balcon, j'étais trop petite. Mais, avec un tabouret, j'y arriverais. Du coin de l'œil gauche, malgré moi, je voyais, je regardais: le tabouret, par la fenêtre restée ouverte. Il était e soie jaune: un journal plié traînait dessus. J'ai eti. envie d'aller chercher le tabouret. J'ai résisté, xarM je sentais qu'une volonté extérieure s'infiltrait en moi, se substituait à la mienne, qu'elle allait me donziner... Croirais-tu, Albine, qu'à cet instant -là

280 LES DON TOANES

j'avais tout oublié? Je ne me rappelais même plus pourquoi je voulais me tuer. Il s'agissait seulement de savoir si j'irais ou non chercher le tabouret Jaune. Je suis rentrée dans la chambre. J'ai été jusqu'au tabouret, je l'ai saisi. Alors ma pauvre fidèle Clarisse, qui était entrée dans la chambre pendant que j'étais sur \e balcon, et que je n'avais pas vue, m'a dit : < Madame a besoin de moi?... » Ça a rompu l'horrible enchantement. J'ai lâché le tabouret. Et, tout d'un coup, j'ai eu une peur affreuse de retourner sur le balcon, de monter sur le tabouret, de basculer, de faire ce voyage d'épouvante, si long... jusqu'à la petite voiture à lait... de m'écrouîer dessus, de mourir. J'ai pris des mains de Clarisse un manteau, tine toque qu'elle tenait, je me suis mis cela sur moi au hasard. Clarisse me regardait hébétée. Je lui ai dit de te téléphoner, et, dès que j'ai eu ta réponse, je me suis sauvée comme si le feu était à la maison...

Albine lui avait saisi les poignets, et ses doigts les serraient instinctivement comme pour la retenir.

— Chérie! chérie!... ce que tu me racontes me bouleverse. Alors, tu as failli?...

— Oui... Je crois. Peut-être, à la dernière seconde, aurais-je résisté? Mais non! Cela m'attirait trop... Et si je rentrais chez moi, il me semble que j'y retrouverais la tentation, tapie dans la chambre et me guettant.

— Reste ici, reste!... Je ne te permettrai pas de partir avant de te voir délivrée de cette hantise. Il

LES DON JUANEâ 28J

ne faut pas, ma petite. On n'a pas le droit.,. Il y a Vautre qui a besoin de nous... On ne peut pas tout lâcher comme cela, se dire : < Advienne que pourra ! moi, je m*évade, » Si je te parle ainsi, c'est que moi, comme toi, j'ai envisagé l'évasion.

— Toi? toi aussi, tu es malheureuse? Et moi qui t'obsède avec ma misère î

— Ne parlons pas de moi. Mais, quelle que soit ta misère, sache que je l'échangerais égoïstement contre la mienne. Non, Ne me demandç rien. Aujourd'hui je ne puis rien te confier. Mais je puis encore te servir, et cela méfait du bien. Te voilà phis calme. Explique-moi ...

— Oui, je vais te raconter. Laisse-moi so,ulement arranger mes cheveux, qui m'agacent. Et je voudrais aussi baigner mes pauvres yeux dans un peu d'eau chaude.

Avec une volonté de lenteur et d'exactitude, elle parla, quand, les cheveux en ordre et les yeux moins rougis, elle reprit sa place en face d'Albine.

— As-tu vu Riol ces jours-ci?

— J'ai dîné avec lui samedi chez les Pellet- Maurice.

— Vous avez causé ensemble?

— Oui, un bon moment, après dîner.

— Il ne t'a pas parlé de moi?

— Il m'a dit qu'il t'avait vue chez lui trois fois ces jours-ci, pour un petit traitement sans importance, le même que j'ai suivi l'an passe chez lui.

282 U£S BON JUANKS

— Oui. La discrétion professionnelle. Samedi? C'est justement le jour oii il m'a signifié son arrêt. Et il avait pu, ensuite, aller dîner dans le monde? Il a pu manger, boire, bavarder, flirter avec toi! Sh bien! le même jour, quelques heures avant, il m'avait condamnée à mort. Ah! le bourreau! le bourreau!

— Quoi, s'écria Albine, ton état serait grave? -— Il ne s'agit pas de ma santé. J'ai des artères

de vingt ans : c'est Eiol qui l'assure I Seulement (et elle se pencha vers son amie pour lui parler de tout près, à voix basse) ces artères de vingt ans... et la jeunesse de tout mon corps... et mes cheveux qui continuent d'allonger... et ce sentiment que j'ai toujours d'aller vers mon accomplissement, de n'être encore^ que l'ébauche inachevée de ce que je serai un jour, d'être une enfant qui va être femme, de grandir au lieu de vieillir : eh bien! Albine, ce n'était pas une illusion. C'est la réalité de ma nature. Oui. J'ai vingt ans, à près de quarante. Dans deux ans, j'aurai vingt ans, toujours! Les fées bienfaisantes m'ont fait ce cadeau extraordinaire, dans mon berceau. Mais il y a la mauvaise fée qui a ajouté en ricanant : « Seulement tu ne seras jamais une femme.»

— Je ne comprends pas.

— Jamais je ne serai un être comme toi, comme Jeanne Saulnois, comme Camille. Ni pour être mère, ni pour être aimée. Il parait que c'est à peu près sans exemple, que l'art moderne d'un Riol a raison de tous les cas, sauf du mien. Conçois-tu qu'un

LES DON JXJANES 283

médecin puisse annoncer cela à une femme éprise, qui rêve de se donner toute, pour la première fois de sa vie, conçois-tu qu'un médecin puisse, après trois séances d'angoisse, m'annoncer cela et ne pas sentir qu'il me condamne à mort? Eh bien !... Rio! souriait. Il essayait de plaisanter...

Aîbine allait répondre, mais Berthe ne lui en laissa pa^ le temps. Elle avait kâte de se raconter, et déjà le soulagement que lui valait sa confession se marquait sur ses traits détendus, dans ses gestes moins fébriles.

— A présent, fit-elle, soudain méditative, je comprends cette vie sentimentale bizarre qui a été la mienne- On m'a accusée de coquetterie. On m'a donné l'affreux nom d'allumeuse. Des hommes m'ont haïe après m'avoir adorée. Albert Saulnois s'abîme, me dit-on, dans une neurasthénie mortelle. J'ai cru quelque temps que je pourrais l'aimer... les aimer. Et puis, rien. Ce n'est pas ma faute. Il n'est pas juste qu'on me déteste... J'ai cherché, sans connaître encore la vraie cause de mon SLBxiéié^ l'enchanteur qui prononcerait le Sés&me,,, Je ne l'ai pas trouvé, je ne pouvais pas le trouver. Il n'y avait ni enchanteur, ni Sésame! Même l'homme que je suis enfin sûre de chérir, l'homme que je désire — entends-tu, Albine? — car je le désire lui, pbysiqtiement, comme les hommes ont pu rae dr^sfrer... coi homme-lè - lui ne peut inoncer le

Sésame. ^Voiià... Dis, Albine, s'u cxistc usi être plus misérable que moi?

— n en existe un, fit Albine. C'est moi. Ne m'interroge pas ! ajouta-t-eiîe en jetant ses mains en avant comme pour arrêter la question. La preuve que mon malheur passe le tien, c'est que toi tu as pu me le raconter. Moi je ne peux pas.

Et, de tout près, sa voix profonde brisée comme un cristal :

— Comprends donc que je t'envie. Oui, je t'envie. Comme un damné peut envier une âme du purgatoire. Allons l dis-moi ce que tu as fait de i'homme que tu aimes, après que tu as su... Si tu l'as désespéré, tu es sans excuse. Raconte!,..

— Comme tu me parles î balbutia Berthc.

— Raconte!

— Eh bien!,.. Quand j'ai quitté Riol, je suis rentrée chez moi résolue (tu n'en doutes pas?) à renoncer au voyage de Rhénanie. Même devant Riol, mon humiliation avait été si atroce que je le hais, à présent, ce RioL Je voudrais qu'il meure, avec ce qu'il sait de moi. Alors, Jean, tu comprends... l'être jeune, ardent, confiant, qui m'admire sans réserve, qui a m.isé sur moi tout son bonheur,., c'était impossible... c'était fini. J'ai télégraphié que je n'irais pas, que j'étais souffrante,

— Et il est arrivé à Paris le jour même.

— Tu l'as vu? Non? Eh bien ! tu as deviné. Hier soir à six heures, il a forcé ma porte ; il est apparu en face de moi. Il avait compris; dans la banalité de ma dépêche, il savait senti la catastrophe, la fin.

La salive lui manqua un instant, elle dut s'arrétei — Va donc ! dit Albine presaue rudement.

EUc pensait : « Encore nue image déformée de mon désastre. C'est donc une affreuse règle, une Némésis inflexible qui sévit sur nous toutes? »

Bsrthe reprit :

— J'ai été forte. Oh ! je ne prévoyais pas que j'aurais tant de force. Dès que je l'ai vu, j'ai senti tout moi se tendre contre lui. Ne pas céder. Ne pas livrer mon secret. J'ai bien joué ma scène... ma scène affreuse... Une scène qui u' était pas nouvelle pour moi... Tant de fois je l'avais répétée avec d'autres, qui suppliaient, pleuraient, menaçaient... puis qui en venaient aux injures, me crachaient leur rancune avec des mots d'apaches. Lui, pauvre enfant î . . . Tout le désespoir. . . mais pas une bassesse, pas une laideur. Les autres, leur fureixr m'amusait, au fond, comme une parade de pantins disloqués. Lui, j'avais envie, à la fin, de me jeter à ses pieds, de lui dire: <( Je t'aime! Je t*aime! piétine-moi, tuemoi. Je voudrais être tienne, je te le jure ! . . . > Hélas î c'est cela que je ne pouvais pas dire ! La mort dans le cœur, j'ai dû être une fois de plus cette Berthe Lorande que les autres ont connue, le jour inévitable oti, excédée de leur désir, je les ai chassés... Guilloux... Saulnois... Tous. Je n'ai eu qu'à laisser parler mes lèvres, de mémoire. Elles ont prononcé les mots qu'il fallait pour étouffer l'espoir, pour tâcher d'étouffer l'amour, — car je ne tiens pas à ce qu'on souffre. J'ai accusé ma nature, mou cœur inconstant. Une fois de plus, j'ai dit : 4. Ne m'en veuillez pas! J'ai cru sentir Tétinceile... et puis...

2B6 UES DON JUAIsiES

tout s'est éteint. » Et, pendant que je disais cela, îe feu me brûlait.

Âlbinc, épouvantée, pensait : « Mais c'est moi... c'est moi... c'est îe rôle qîi'il va falloir qtie je joue, moi aussi... » Elle dit :

— Et lui? lui?

— • Il a été si douloureux, et avec tant de dignité^ de beauté^ que, s* il était demeuré quelques instants de plus... je n'aurais pas cédé, non! cela, je ne peux pas... Mais je lui aurais crié : « Ce n'est pas vrai I Ce que je t'ai dit n'est pas vrai! Je suis toujours pareille. Je suis tienne comme hier. Tu es ma raison de vivre! Tu es mon dieu! Épaigne-moi! ne me demande rien, ni mon corps ni ma pensée. Je ne peux pas!... Mais ne me hais pas! Me me quitte pas!.,. » Oui, j'allais crier cela dans des sanglots quand, après m'avoir regardée un moment en silence, — un regard qui me corrode encore le fond des yeux^ — - il a dit simplement : « Adieu! Soyez sans crainte. Vous ne me reverress pas. » Et il est parti.

— Ensuite? fit Albine,

~ Ensuite? mais... riea* Tomte ma force de réaction m'a quittée dès que je me suis retrouvée seule. Ce qu'a été la nuit poiar moi, je te l'ai dit. J'ai voulu mourir. J'ai eu peur. Je me suis réfugiée près de toi... Aîbine ! Ne me regarde pas comme cela! Tu as l'air de ne plus m'aimer... de ne plus vouloir me recueillir, me consoler...

Aibine s'était levée et observait l'étrange et captivant petit être, l'être ambigu, ni femme, ni

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filîe, qui ouvrait sur elle des yeux apeurés. Elle saisit des deux mains les frêles épaules ;

>— Berihe, lui dit-elle, tu ne te rends pas compte que tu es une criminelle?

— Mais...

— Je parle de ton moral, de ton cœur. Ne réponds pasi Ne te défends pas! Écoute! Tu m'as raconté tes angoisses, ta souffrance, ta tentation de mourir. Et ce qui est affreux, tu m'as raconté tout cela sans sortir un instant de toi-même. Tu n'as parlé de Fautre que pour me dire le mal que cela t'avait fait à toi de lui faire mal. Tu as pleuré sur ta solitude : la sienne, tu Tas omise. Tu as voulu te tuer : et lui, et lui? Sais-tu seulement, malheureuse, s'il Yii encore à l'heure qu'il est?

— Aîbine!

— Malheureuse! malheureuse! C'est bien vrai, malgré ta beauté, ton charme et ton génie, la nature t'a laissée inachevée. Et c'est pour cela que j'ai pitié de toi tout de même, orgueilleuses insensible, méchante !

— Tais-toi, Albine, tais-toi, sanglotait la coupable. Ne me meurtris pas davantage. Je ferai... je ferai... ce que tu me diras de faire.

— Quoi! poursuivit AibinC; tu n'es séparée d^ l'homme que tu chéris, et qui t'aime, que par un aveu qui coûte à ton orgueil, et in le repousses? Tu préfères qu'il emporte de ton cœur une image monstrueuse, plutôt que s'il te savait blessée, infirme, dans ton corps? Ah! femme-enfant! que tu connais mal ces hommes avec lesquels tu as joué, comme

une enfant joue à la poupée! Veux-tti bien rejoindre ce malheureux et lui dire : « Je t'ai menti. Mon souhait éperdu est de t'appartenir. Voilà la pauvre chose que je suis. Veux-tu de moi? Si tu juges qu'en me livrant à toi, telle que je suis, je ne contente pas ton souhait... eh bien! tu me rejetteras, tu me fouleras aux pieds, tu iras vers d'autres plus parfaites. Moi, du moins, je ne t'aurai rien refusé... »

Les yeux de Berthe s'élargissaient, et une sorte d'extase enthousiaste en chassait la peur.

— Oui... murmura- t-clle... Oui... c'est cela. Dis encore, Albine, dis!

Albine, brisée par l'émotion de sa colère sacrée, i-etomba assise sur le canapé, la tête penchée, les mains allongées entre les genoux, Berthe la contempla ; l'impression qu'elle avait reçue en arrivant sa précisa :

« Oh! c'est une autre femme! Qu'elle est belle, toujours! Mais c'est une autre femme!... 3^

— Nous avons fait fausse route, toi comme moi, reprit Albine. Si tu me juges rade avec toi, sache que pour moi-même je le suis davantage. Nous avons fait fausse route, toutes les deux. Nous avons hardiment bouleversé un ordre de choses qui ne s'explique pas, qui ne se justifie pas avec des arguments de raison, c'est vrai... mais qui est la loi de toute la nature vivante, et depuis qu'il y a une histoire, la loi des hommes. Il y a deux sexes qui se complètent, mais c'est une chimère que de vouloir échanger leurs rôles dans l'amour; c'est atissi fou que de vouloir échanger ceux de la graine qui va

chercher le sol, et du sol qui Tattend et la recueille. Nous avons voulu disputer à Thomme son privilège du choix, de Toffensive dans Tamour... C'était une erreur, déjà... Et tout de suite, nous avons poussé la doctrine à Textrême : nous n'avons pas été Roméo; nous avons voulu être don Juan... La fin de don Juan nous attend i ce perfide renard de Guilloujc avait raison. Ce qu'il appelle * la vieille idole de pierre » se dresse devant xious le jour oh justement nous voulons, vaincues par l'amour, reprendre noti-e rôle de femme, être choisies au lieu de choisir, nous donner au lieu de prendre... Elle se dresse devant nous et nous écrase. Tant pis pour nous!

Elle passa la main sur ses yeux, comme pour arrêter les larmes qui allaient jaillir.

— Moi, c'est fini, ajouta-t-elle d'une voix détimbrée. Je suis écrasée, morte : ne me demande rien, je ne veux pas être consolée. Toute la question, pour moi, est de savoir conmient je parviendrai à mourir. Car je ne me tuerai pas. Toi, tu as encore un espoir : après tout, c'est juste, et la destinée te le doit. Tu es la moins coupable. Tlm n'es qu'une enfant. Voyons... As-tu quelque idée de ce qu'est devenu Jean lorsqu'il t'a quittée?...

— Non... Mais (ajouta-t-elle à voix basse, comme une coupable qui s'excuse) lui non plus ne se tuera pas.

— Tu en es sûre?

. Jean est croyant.

— Et si la douleur balaye tout, la foi avec le reste?

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,^ Ce serait possible? Ah! tti as raison! Je suis criminelle! Laisse-moi partir, courir...

Elle était debout, elle allait s'élancer telle qu'elle était, sans même couvrir ses cheveux roux. Albiae la retint.

-— Attends ! Pas au hasard. Après un choc pareil, où va un homme comme Jean de Trévoux? Aux pieds d'un prêtre, il me semble. Tu m'as dit qu'il avait un directeur de conscience, à Paris?

— Oui, l'abbé Pilliart, de Sainte-Clotilde. L'abbé s'opposait à nos projets, naturellement. Il me combattait.

— N'importe. Comme suprême démarche, si tu ne retrouves pas ailleurs la trace de Jean, il faudra te cuirasser le cœur et te rendre à Sainte-Clotilde. Outre ce prêtre, auprès de qui Jean a-t-il pu se réfugier?

— Chez lui, peut-être. Chez sa mère, dans l'hôtel de la rue du Pré-aux-Clercs. Mais tu sais que M"** de Trévoux est absente.

— Oui. Elle ne doit rentrer d'Italie que la semaine prochaine. Passe tout de même rue dn Préaux-Clercs. Commence même par là : le concierge de l'hôtel saura peut-être quelque chose. Ensuite!

— Jean aime beaucoup Roger.

Albine hésita, réfléchit.

— Roger est le dernier à qui Jean raconterait une scène oii tu as joué un rôle pareil.

— Il y a Jeanne Saulnois. Il a grande confiance en elle.

— Jeaime Saulnois ne reçoit personne. Son mari

LES DON JUÂN^S 291

est gravement malade. Elle ne le quitte pas et ferme sa porte. On ne laisse même pas monter- Enfla... essaye toujours. Cours t'habiller chez toi... Eh bien? Qu'est-ce que tu attends?

— Je ne veux pas rentrer chez moi, balbutia Berthe, baissant le front.

— Pourquoi?

— J'ai peur! J'ai peur du balcon! J'ai peur éa tabouret jaune!

— Alors, viens. Je vais te prêter des souliers, des vêtements, n'importe quoi. Justine t'arrangera. Mais vitc^, vite !

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