CINQUIÈME PARTIE
Dans rimagînation fervente de Berfhc, Tidé© semée par Aibine, que Jean de Trévoux, désespéré, pouvait passer outre Timpératif religieux, et se tuer, — ^ cette idée, d'abord écartée, avait germé soudain, poussé des racines et des rameaux, projeté son ombre sur tout l'esprit, comme ces arbustes que le printemps des tropiques fait jaillir d'une graine en un jour.** Le taxi rouge qui l'avait amenée stationnait toujours devant la porte d' Aibine ; Berthe y remonta et jeta l'adresse des Trévoux. C'était loin ; en plein faubourg Saint-Germain, rue du Pré-aux-Clercs. Le chauffeur se plaignit d'avoir attendu longtemps sur place, invoqua la disette d'essence.
— Vous aurez vingt francs par h^ure. Mais ne grognez pas, et roulez vite!
Sautant, brimbalant, sonnant de toutes les pièces
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de son moteur poussif et de sa carrosserie disloquée, le taxi rouge démarra, se îança... Berthe Lorande, assise au bord de la banquette aplatie, se penchait en avant, haletante, animant la course, lui semblait-il, de son impatience. Elle évoquait l'attitude, le visage, la voix de Jean, à la minute où il l'avait quittée; elle tâchait d'en induire ce qu'il avait dû faire ensuite. « ïl ne menaçait pas... Ni un mot de reproche, ni un geste de colère... Mais quelle détresse, et aussi quel étonnement dans son regard ! On aurait dit qu'il me découvrait telle que je suis... » Et elle sanglotait : 4; Jean, je ne suis pas cette femme-là... Je suis bien celle que tu aimais, qui est toute à toi... ! »
Le taxi s'arrêta devant l'hôtel de Trévoux, façade de plâtre étroite et fumeuse, avec de hautes fenêtres aux Persiennes fermées. M"** de Trévoux n'était pas encore revenue d'Italie. Seule, à gauche de la porte cocher e, la baie grillée de la loge montrait des vitres et des rideaux. Berthe connaissait bien les concierges, vieux ménage de paysans acclimatés depuis vingt ans dans la capitale. La femme, ronde et propre, répondit :
— M. Jean a déposé sa valise hier après-midi, vers cinq heures. Il a dit que ce n'était pas la peine de la monter dans sa chambre, qu'il repartait probablement le soir même. Seulement, il n'est pas revenu la chercher.
— Mais alors, où a-t-il passé la nuit?
— Oh! ça, madame, je ne sais pas! répliqua la femme, sans manifester la moindre inquiétude. Ce
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n'est pas la première fois que M. Jean ne ccmclis pas dans l'hôtel, surtout quand M*^^ la baronne est absente. Et puis, cette fois, j'étais sortie \m moment dans le quartier, c'est mou mari que M. Jean a vu. Il est un peu dur d'oreille, mon mari : il n'a peut-être pas très bien compris, et il ne veut jamais avoir l'air... par amour-propre...
Berthe, dont la langue et les lèvres desséchées ne pouvaient plus articuler un mot, se dirigea vers le taxi. La concierge la suivait :
— Si M. Jean repasse ici, faut-il lui dire quelque chose de la part de M*^^ Lorande?
Elle réussit à balbutier :
— Oui... qu'il me téiéphcnc... tout de suite... Et dès que l'autre fut rentrée dans sa loge :
— A la préfecture de police! jeta-t-elle au chauffeur.
Maintenant, elle ne doutait plus que Jean ne se fût tué. Son imagination, à la fois débridée et précise, reconstituait l'événement : l'officier bleu qui descend l'escalier, gagne la rue, erre quelque temps par les larges voies proches du parc Monceau, puis se décide... court vers les fortifications... Par le boulevard Malesherbes, c'est tout près. Berthe le voyait aussi nettement que si elle assistait au drame, dévalant dans le fossé, au revers des pentes en démolition, et là...
Elle frappa sur la vitre. Le taxi s'arrêta.
— Allez d'abord au commissariat de police du boulevard Malesherbes, commanda-t-elle par la ponière.
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Mais le chauffeur n'obéit pas. Il arrêta sa voiture, descendit et vint à la portière, l'air amical et confidentiel. Les vingt francs par heure l'avaient rendu complaisant.
— C'est-y pour un accident que vous êtes tourmentée? dit-il-
-^ Oui... un accident qui a dû se produire dans le quartier du parc Monceau»., aux fortifications, probablement
— C'est cela. Je m'«i doutais. Quelqu'un qui n'est pas rentré cette nuit, et vous craignez qu'il se ^oit péri? Le commissariat de police pour ce quartier-là, c'est rue Jouffi'oy. Mais moi, je vais vous dire une bonne chose : le mieux, c'est de continuer à rouler comme nous allions, jusqu'à la Préfecture. Là, à cette heure, ils ont en mains tous les rapports de la nuit... tout absolument, les accidents aussi bien comme les vols et les mauvais coups...
— - Eh bien !... allons d'abord à la Préfecture, consentit Berthe.
L'huissier du préfet l'installa dans un petit salon d'un vert cru, papier vert sur les murs, velours vert sur les sièges, tapis vert sur la table. Un homme d'allure importante, exhibant à la fois la rosette rouge de sa jaquette et la rosette rouge de son pardessus d'été déboutonné, arpentait la pièce avec impatience. Pour ne voir ni le salon vert, ni le visiteur agité, Berthe regarda par la fenêtre, qui donnait suv une cour de service. Mais à cette cour calme et ennuyeuse se substituait dans son cerveau
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l'image des fossés d'enceinte, des pentes en démojlition et d'un corps qui dévalait...
Soudain, des voix derrière elle... La porte du cabinet du préfet s'était ouverte. Le préfet parlait sur le seuil :
— Votre Altesse peut être tranquille. La plus absolue discrétion. Tous mes hommages... Entrez, mon cher président.
Malgré elle, Berthe s'était retournée.
Elle vit le « cher président », le monsieur aux rosettes, s'engouffrer dans le cabinet du préfet. Les deux femmes qui en sortaient, la graude-duchesse Hilda et M"'"* Lelièvre, la reconnurent.
— Comment, très chère madame, vous ici? s'écria l'Altesse, courant à elle. Vous venez voir ce charmant préfet? A thorough genileman indeed^ et la discrétion même. Est-ce qu'à vous aussi on a volé quelque chose? A moi, mon collier... mon grand collier de perles... qui vaut près de deux millions* Et vous ne devinerez jamais qui... Lelièvre, je puis le dire à cette excellente M°^* Lorande, qui écrit de si beaux romans, pour qti'elle fasse un livr« contre ce bandit?... Je vous donnerai tous les détails, ach! Sc/wwfe/... un homme que j'avais comblé de bienfaits... Dites le nom, Lelièvre. J'ai juré de ne plus le prononcer.
— Kamon Genaz, murmura piteusement la suivante..» Il a abusé de la confiance de madame... Il a vendu son collier de perles, et il l'a emporté à l'étranger.
— Où il est ea concubinage avec la ViUina, j'en
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suis sûre, ragea rAllemandc. Car cette catia non plBS, le préfet me dit qu'on ne la retrouve pas à Paris! Mais vraiment, potirquoi Tenez- votts dans cet endroit, vous, ma chère grande autoresse?
Bcrtbe inventa une histoire de sac à main précieux perdu dans un théâtre. D'ailleurs, la duchesse récoutait à peine et brusquement rompit î'entretieii :
— Hâtons-nous, Lelièvre. Le préfet a dit que le ministre de l'Intérieur nous attend... Au revoir, charmante autoresse. Écrivez le livre tout de suite sur ce voleur et cette catin! Commencez aujourd'hui même. Tous les documents, je vous les donnerai. Sans mettre les noms, bien entendu!
Elle était déjà dans l'escalier, entraînant M"® Lelièvre, qui essayait de corriger par des saluts et des sourires l'impertinence de ce départ. Mais la porte du préfet s'était rouverte :
— Entendu, cher président. Mardi à huit heures. Entendu!... Madame?
Il accueillit Berthe, empressé, curieux. Il l'introduisit dans son cabinet, la fit asseoir.
— Outre que j'ai lu toute votre œuvre, madame, dit-il, je me permets de vous rappeler que nous nous sommes rencontrés au Cercle interallié, le soir où Ton fêtait ce général américain,. ^
Elle l'interrompit, dit ce qui Tanloissait. Les rapports des commissariats furent apportés sur la t^ible an préfet.
— La nuit a été remarquablement calme, déclara celui-ci, les consultant. Une mort subite dans ua débit à Vau^irârd... soixante^deùx ans, joamaiier.
Une rjbre place d'Anvers... une femme Leboucq, grièvement blessée... Un netxrasthénique, Pergmard, rentier, cinquante-deux ans, rue des Saules, qui s*est pendu à sa fenêtre... C'est tout ce que je vois de pins grave. Votxlez-vous que je fasse faire un supplément d'enquête dans les commissariats ?
— Oîi ! oui... je vous en prie!
Elle donna tous les renseignements nécessaires, avec une complète insouciance de se compromettre elle-même : Vhenre où Jean était venu cbez elle la veille, la discussion, la rupture, le départ de l'officier, le fait qu'il avait déposé sa valise rue du Préatix-Clercs et n'y avait plus reparu*
— M. de Trévoux, questionna le préfet, n'est pas... Comment dire? Enfin, c'est un homme équilibré? Ce n'est pas un impulsif?...
— Non... Mais c'est un homme très ardent, très décidé.
— Eh bien, madame, je ne crois pas qu'il j ait lieu de vous inquiéter. Probablement vous allez le voir revenir chez vous aujourd'hui... D'ailleurs, je vous téléphonerai aussitôt, si une nouvelle enquête m'apprend quelque chose... C'est très improbable ,. Pourtant, il y a dans Paris une complice des désespérés qui garde parfois longtemps leur secret...
— Laquelle?
— Mais... la Seine, madame.
Malgré cette vague menace, Berthe quitta la Préfecture plus rassurée. Elle se refusait à concevoir le lieutenant Jean de Trévoux enjambant le parapet
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d'un pont, €@mmcTine grisette lâcliéepar son amant. Elle donna au chauffeur l'adresse des Saulnois : 29, rue d'Assas. Comme la voiture franchissait le pont du Châtelet, le paysage de la cité émut ses regards : la nef vénérable que le flot des siècles ballotte sans Tengloutir se dresse là, symboliquement, comme à son port d'attache. Aujourd'hui, le plus radieux, le plus frais printemps déversait une joie splendide sur le décor de la Cité. Le fleuve clapotait doucement, couleur de jais avec des reflets d*or. Non, ce n'était pas lui, Berthe en était sûre, qui gardait le secret de Jean disparu. Enfiévrée d'une bizarre espérance, l'amoureuse ne doutait plus, maintenant : elle allait joindre la piste, cerner le fugitif, le voir, le saisir... peut-être tout à l'heure, quand ce taxi cahotant aurait passé le deuxième pont, traversé les quais, le boulevard Saint-Germain, atteint le Luxembourg...
Mais, chez les Saulnois, comme Aîbine l'avait prévu, on ne la laissa pas monter.
— Ce n'est pas la peine que madame se dérange. La sonnette de la porte, le téléphone, tout est arrêté. On a donné une clé au médecin, M. Saulnois ne va pas du tout : le moindre bruit, c'est une crise. On va le transporter à Valmont, dans une chambi e toute noire, pour plusieurs mois, sans voir personne... Que madame écrive.
Malgré son audace ordinaire, Berthe n'osa pas forcer la consigne : n'était-elie pas responsable de la souffrance qui sévissait là-havtt, dans cet appartement clos comme une tombe ? Du reste, si personne
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n'y pénétrait, Jean avait dû se heurter à robstacle« lui aussi. Elle s'informa : un officier, un jeune licmtenant en tenue bleue, s'était-il présenté? Non. Aucun officier, ni vieux, ni jeune. Personne.
Cet échec, pourtant prévu, brisa Ténei^e qui avait soutenu Berthe jusque-là... EUle donna au chauffeur, en remontant dans le taxi rouge, l'adresse de sa propre demeure, rue de Logelbach. Affalée comme une loque sur la banquette grinçante, elle n'osa même pas regarder le miroitement du fleuve, quand l'auto passa le pont de la Concorde. « Il y a dans Paris une complice des désespérés qui garde parfois longtemps leur secret... » La phrase restait fichée dans sa mémoire comme une flèche empoisonnée... Elle faillit taper à la vitre, dire au chauffeur : 4C A la Morgue ! ...» Ce furent ses muscles qui lui refusèrent leur service; il lui restait tout juste assez de force pour régaler le gjtte, pauvre bête fourbue qui ne songe plus qu'à la tiédeur obscure de sa remise. Le trajet lui parut sans fin. Elle reprit un peu d'élan quand elle eut quitté l'odieuse boîte rouge, et, comme l'ascenseur était en course, elle monta à pied les cinq étages, fouettée soudain par l'espoir que Jean était peut-être revenu, ou qu'il avait téléphoné, ou que le préfet avait téléphoné, selon sa promesse.
Personne n'avait téléphoné, sauf Albine, pour ras surcr la vieille Clarisse.
Clarisse, employée dans son enfance à la mercerie de Jouy-en-Josas, admirait sa maîtresse aveuglément. Pieuse et ptire elle-même, elle innocentait résolument tous les actes de Berthe. L'assiduité du jeune Tré-»
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V0OX (qu'elle avait d'ailleurs connti ^tmin) ne Fayait pas plus choquée qtse tant d'autres présences d'hommes dans la maison. Elle savait bien, elle, que madame « ne fautait point ». Son seul chagrin était le paganisme absolu de Berthe ; elle consumait ses ^ges en cierges à saint Antoine de Padoue et à sainte Claire pour obtenir du ciei la précieuse conversion. Cette fois, quand Clarisse eut de son mieux baigné, épongé, massé, pansé sa maîtresse (sans la questionner, car elle avait un tact merveilleux pour ne jamais égratigner cette sensibilité délicate), quand elle eut réussi à lui faire avaler un peu de thé, grignoter tme biscotte, Berthe lui dit tout d'un coup :
— Clarisse, apprends-moi à faire une prière.
Inondée de bonheur, la i^ieille servante obéit... Berthe était étendue sur son lit, accoudée contre le traversin* Clarisse, à genoux, ses dures mains jointes appuyées sur la couverture, près du chevet, disait les paroles imploratrices... Berthe regardait avec une curiosité passionnée le visage tanné, élimé, ridé, pax-semé déjà des tavelures et du lichen de l'âge, mais que l'austérité et l'abnégation de toute une vie avaient pourtant paré de dignité, voire de noblesse : quelque chose de rigide, de définitif, d'intangible. Levées vers le plafond, les prunelles d'un bleu opaque, xm peu voilées, regardaient vers l'invisible avec une confiance surhumaine. Les lèvres gercées et pâlies prononçaient, tant bien que mal, les mots de supplication, mêlant un latin et un français pareiUemoit déformés. Qu'impc»^!
S'il existait vraiment tm mystérietix ordonnateur des choses, au delà de ces apparences matérielles, un appel aussi fort, aussi sincère, pouvait-il ne pas l'atteindre, ne pas l'émouvoir? « Qu'elle est heureuse, cette Clarisse, pensait Berthe... même si sa croyance est un leurre! » Et déjà, sa raison balançait entre la foi de la servante et sa propre incrédulité. « Toutes nos puissances d'agir tendent instinctivement vers leur but, vers leur but réel... L'élan si total de cette fille peut-il seul aller vers le néant?... » Avec la docilité que Pascal recommande à l'apprenti croyant, elle se mit à l'école de rignorante.
— Va doucement, Clarisse, que j'entende bien!...
Et, après elle, elle redit en elle-même les syllabes que la vieille bouche articulait en les maltraitant. Mais Berthe n'avait pas assez l'habitude de la prière pour fixer sa pensée, et, tandis qu'elle répétait à voix basse les mots soufflés par Clarisse, son rêve vagabondait. Elle pensait à toutes les églises qu'elle avait visitées, n'y cherchant que l'émotion de l'art, la curiosité de l'art : sincèrement païenne, n'ayant de religieux qu'une sorte de culte panthéiste pour la nature, le printemps, le soleil, la beauté des choses et des êtres vivants-.. Ah! si!... un jour pourtant, elle avait ressenti, devant la prière d'autrui, une ^notion comparable à celle que la foi de Clarisse lui inspirait aujourd'huL.. Cétait durant ce voyage en Corse qu'elle fardait avec Albine, il y avait six ou sept ans... Dans la chapelle d'un couvent des Bernardines, s^ur la crête du cap Corse, à
Maorta«.. Un jour de la semaine de Pâqt&es, oii le Saint-Sacrement rayonnait dans For, devant le tabernacle..-. La nef était vide, sauf deux nonnes, agenouillées à droite et à gauche du chœur. L'une gardait la tête baissée et l'on distinguait mal ses traits- Mais l'autre, jeune encore et belle (autant qu'on en pouvait juger à distance et dans la demi-obscurité du chœur), tendait vers l'hostie rayonnante sou visage comme sublimé, avec une telle passion que les deux voyageuses en avaient reçu la brûlure. Sorties de la chapelle, elles en avaient parlé longtemps. Albine avait dit : « J'ai senti, en regardant cette femme en prières, le frôlement d'une aile d'ange. A l'ordinaire, l'appareil des églises m'éloigne plutôt : je ne les aime que vides. Si jamais la vie me déçoit, je reviendrai ici chercher le frôlement d'aile de l'ange... »
... « Mon Dieu, prononçait Clarisse, fai un profond regret de vous avoir offensé, pour l'amour de vous-même, parce que vous êtes infiniment bon, infiniment aimable, et que le péché vous déplaît f >
Berthe l'interrompit :
— Demande que Jean revienne ici... bientôt, aujourd'hui... tout à l'heure.
La vieille, interdite, rappelée brusquement du ciel sur la terre, murmura : « Comment demander cela?... »
Puis, décidée, elle dit :
— Nous allons dire ensemble un Sub tunmi Cette fois, Berthe força son esprit à adhérer
étroitement aux paroles de Clarisse. Prompte aux
sautes d'imagination, clic avait à peine achevé la prière qu'elle se sentit toute revigorée. « Non, se dît-eUe, Jean ne s'est pas tué... Il a souffert, il a prié... Il a la foi, lui aussi. Est-ce que Clarisse se tuerait pour ua chagrin? »
La vieille femme de chambre, la voyant plus calme et prête à s'assoupir, alla doucement tirer les rideaux de la fenêtre. Recrue de fatigue, Berthe Lorande s'endormit. Clarisse, auprès d'elle, égrenait son chapelet. Après chaque dizaine, elle ajoutait simplement : ^ Mon Dieu, sainte Mère de Dieu, faites que M. Jean revienne ici tout à l'heure, avant que ma Berthe se réveille. . . »
Héias! quand Berthe se réveilla, vers quatre heures. M, Jean n'était pas revenu. Berthe eut une violente crise de nerfs et de larmes, que Clarisse soigna, berça de son mieui:. Mais elle ne put empêcher sa maîtresse de $e lever, de se faire habiller vivement.
— La voiture est en bas?
— Oui, comme d'habitude.
— Je la prends... A tout à l'heure.. . Je vais jusqu'à Sainte-Clotildc, voir l'abbé Pilliart. C'est Tami et le directeur spirituel de Jean.
Sur le seuil de l'appartement, elle embrassa les joues tannées de la vieille et lui glissa dans l'oreile :
— Prie pour moi ! Prie tout le tempe !
A Sainte-Clotilde, elle ne trouva point Tabbé Pilliart. Il souffrait d'un rhumatisme à la main, lui apprit-on, et gardait la chambre; mais le sacristain,
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aimable et prolixe, ne cacha pas q[u'il était Tisible, pour ses pénitents et ses pénitentes, 23, rue de Martignac, en face. C'était une maison habitée exclusivement par des ecclésiastiques, sur la place même de l'église. Il y avait une chapelle ^t deux confessionnaux. Berthe s'y rendit à pied. Elle fut reçue sans difficulté, mais dut attendre un bon quart d'heure dans un petit salon provincial, où quelques objets de prix et de goût, cadeaux, sans doute, de paroissiens mondains, contrastaient avec le fond bourgeois du décor. L'abbé Pilliart ouvrit enfin la porte de son bureau, contigu au salon. Berthe vit un homme d'une quarantaine d'années, avec un visage bilieux, où luisaient deux yeux très petits, d'un brun un peu jaune. Ses cheveux drus grisonnaient. Il avait l'air lointain et ennuyé. Le bas de la main et le poignet gauche étaient emmaillotés d'un pansement.
Il fit asseoir Berthe Lorande dans un fauteuil de reps rouge assez fatigué, à côté de la table de chêne nu qui lui servait de bureau. Aussitôt elle déchaîna contre lui son ardente éloquence, convaincue que ce prêtre incarnait sa dernière chance de rejoindre et de regagner Trévoux ; saisie aussi, il faut le dire, par son besoin irrésistible de conquérir, de ployer à sa fantaisie une volonté d'homme. Sans croire qu'elle mentît, ni même qu'elle imaginât, elle présenta au prêtre une image d'elle-même complètement transfigurée, une Berthe Lorande mystique, exaltée, n'ayant jamais accordé à Jean qu'tme amitié ardente, mais chaste. Elle dit, avec des mots
5i doulouretix que Tavcu fut pudique, Tobstacle qui les séparait. Elle l'avouait au confesseur, mais n'avait-elle pas le droit de garder ce secret vis-à-vis d'un être neuf et sensible comme celui qu'elle aimait?
Ici l'abbé, dont le visage attentif n'avait pas bougé sous cette somptueuse avalanche de mots, interrompit :
— Madame, je vous en prie, ne confondons pas. Le sacrement de pénitence est une chose, la conver« sation que nous avons en ce moment en est une autre... Vous ne m'avez pas, jusqu'ici, parlé de confession.
Berthe eut la sensation de se cogner contre une barrière. Tout l'appareil de son éloquence s'émietta sot|dain. Elle lut, dans les petits yeux jaunes de l'abbé, le jugement dédaigneux qu'il portait sur elle. Elle éclata en sanglots.
— Ah! s'écria-t-elle... Je savais bien... J'avais bien compris... dans certaines phrases que Jean m'a dites... J'avais bien compris que vous étiez mon ennemi... Je. ne le mérite pas pourtant... Je... je...
Le prêtre ne parut pas ému le moins du monde :
— Madame, reprit-il, je ne suis l'ennemi que du désordre moral. Mon ancien élève Jean de Trévoux est entre vos mains : quel que soit le genre de vos relations (et je n'en veux connaître que ce que vous venez de me dire), j'estime ces relations périlletises pour son avenir...
— Périlleuses?... Pourquoi?
— Parce que vous êtes beaucoup plus âgée que
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lui.*. Parce que vous appartenez à im milieti artiste et libre qui ne loi convient nullement. «. Enfin parce que vous êtes incroyante et qu'il est croyant. Ni lui ni vous ne pouvez, être heureux ensemble : votre devoir est donc, à mon avis, de ne pas le dévier de son vrai dtiemin«
Chacune de ces paroles émises d'une voix égale, et comme s'il les eût récitées, tombait sur le coeur de la maDiemrease en gouttes de soufre brûlant. Malgré sa souffrance, ^e sentit que Fabbé parlait de Jean comme d'un être dont l'avenir importe plus que le présent. Donc, Jean vivait.
— Vous l'avez vu«.. dqpuis? demanda-t-elle. L'abbé eut une seconde d'hésitation.
— Oui; je l'ai vu. C'est ici qu'il est venu en vous quittant, hier soir.
— Ah! s'écria-t-elle... 11 vit! Où est-il?...
Elle se levait déjà. Le regard glacé de l'abbé la fit retomber sur le fauteuil.
— Je vous promets, balbutia-t-elle, de ne pas aller le retrouver, de ne pas chercher... Mais... il est bien, n'est-ce pas?... Il n'est pas malheureux?...
— Je n'ai aucune raison pour vous le cacher : Jean de Trévoux, venu à Parts avec une permission de quatre jours, passera, smt moa conseil, ces quatre jo«rs en r^raite, daas «ae ssaisoa que je lui ai désignée.
— Yoiie le verres?
— Je le verrai...
— Ah! dites-lui qu'hier j"ai menti... que je l'ai renvoyé le cœur brisé. Je ne pensé qu'à lui... ie.««
De nouveau, elle eut la sensation de se cogner à une barrière. La phrase commencée mourut sur ses lèvres; elle détesta cet homme en noir, dressé entre elle et son amant. Elle le détesta : mais elle ne pouvait plus s'en détacher. Il lui semblait que, si elle le quittait, le dernier lien qui la rattachait à Trévoux se romprait, et que, par ce prêtre seul, —
dût-elle ne jamais revoir Trévoux, Trévoux
serait persuadé qu'elle n'était pas indigne. Sou* dain, elle eut froid. Ses dents claquèrent.
— Ne me renvoyez pas, monsieur l'abbé! im« plora-t-elle. '
L'abbé, qui ne la quittait pas des yeux, répondit d'tme voix où l'oreille si sensible de Berthe perçut voie intCHiation un peu moins sévère :
— Mais, madame, je ne songe pas à vous renvoyer.
n la laissa pleurer silencieuseaient tant qu'elle voulut. On eût dit qu'il savait d'avance comment la crise finirait, et qu'il attendait le dénoûment avec une patiente certitude. Tel un chimiste regarde dans l'éprouvette se déposer un précipité.
Berthe essuya enfin ses yeux en pleurs. Ah ! toute son éloq^ience, toute sa confiance en son pouvoii étaient bien renonces ! L'homme en n<»r, ni beau, m distingué, ni même très intelligent, avait Inrisé sa force en deux on trois touches mystérieuses, comme ces lutteurs japonais qui, d'une chiquenaude, désorganisent un colosse. Elle balbutia :
— Est-ce que vous consentiriez... à m'entendre? Elle n'osa pas dire le mot. Ce fut l'abbé qui le dit«
— En confessiiMi ? maintenant ?
— Oui.
— Si vous le désirez... Mais j'ai encore une personne à recevoir.
Il se leva le premier ; elle le suivit jusqu'à la porte du bureau, qu'il ouvrit sur l'antichambre.
— Valérie!... Valérie!
Au second appel, parut une mince femme habillée de gris comme une converse, mais coiffée d'tm bonnet noir,
— Conduisez madame à la chapelle, lui dit-il. Et à Berthe :
— Dans une dizaine de minutes, je pourrai vous prendre. D'ici là, recueillez-vous.
Berthe suivit la mince converse vêtue de gris. Un corridor bien ciré, — éclairé par un bec de gaz désuet, dont le faible papillon lumineux bruissait faiblement, — sentait l'encaustiqué et le benjoin. Berthe pensait : « C'est fini... Je suis prise... Pourtant, si je veux, je n'ai qu'à me sauver... » Mais elle continuait de suivre le dos gris de la converse.
Environ une heure après, sa voiture la ramena rue de Logelbach. Elle était calme et triste. Ellemême, s'analysant encore malgré sa dépression, caractérisait cet état en se disant : « Je suis aplatie... » Un concours d'événements et d'influences l'entraînait vers un ordre de choses nouveau. Pour résister, il aurait fallu de la force, et toute force était brisée en elle. « Jean est vivant !•.. » Elle se
XJSS DON JUANES ZU
répétait cela de temps en temps, potir s'empêcher de choir dans une sorte de léthargie... Mais ces trois mots n'avaient déjà plus pour elle le mém» sens enivrant.
C'est dans cet état d'affaissement, d'indifférenoe à la vie, symptôme fréquent des conversions commençantes, qu'elle regagna son ^te. Clarisse la guettait dans l'antichambre. £n revoyant la vielle servante, Berthe eut comme un bref éblouissement : leur conversation de tantôt, tellement inaccoutumée, lui apparut alors comme l'étape initiale du chemm où maintenant elle se sentait engagée pour la vie. Elle fondit en larmes. Clarisse la soutenait dans ses bras, mêlant, pour lui parler, les appellations d'autrefois et celles d'aujourd'hui :
— Madame... Ma petite... Vous n'êtes psis malade? Vous n'avez pas de mauvaise nouvelle?
— Non, Clarine, dit Berthe, épongeant ses yeux. Au contraire.
~ M. Jean ?
• — M. Jean va bien.
Elle avait beau tamponner ses yeux, le flux renaissant des pleurs continuait de lui baigner les joues sans qu'elle sût bien sur qui elle pletirait, sur Jean, sur l'amour brisé, sur elle-même. Plutôt sur elle-même.
Clarisse la guida jusque dans la chambre, et comme Berthe enlevait son chapeau et son manteau :
— Il y a une dame au salon, pour madame, ditelle. Elle n'a pas voulu s'en aller, bien que j'aie dit que madame ne reviendrait peut-être pas diner.
312 ^ LKS .
Et il n'y a pas eu moyen non plus de lui faire dire son nom. Mais c'est une dame que madame connaît.
— Qui est-ce ?
— Je ne sais pas. Je n'ai plus de mémoire pour sne rappeler le nom des gens, ni l'endroit où je les ai vus. Cette dame blonde-là, je ne crois pas qu'elle soit venue ici... Mais j'ai dû aller lui porter une lettre... ou bien elle s'est trouvée à la campagne chez M"** de Trévoux, pendant qu'on y était.
— Je vais voir qui c'est, dit Berthe.
Elle s'arrangea un peu, sans nulle coquetterie, puis se rendit au aalon. Qui elle allait trouver là, cela lui était bien égal ! Rien ne comptait plus.
Au salon, Clarisse, parcimonieusement, n'avait allumé qu'une des lampes de la cheminée.
Berthe reconnut la visiteuse quand elle fut tout près d'elle.
— Tiens !... Jeanne !
C'était Jeanne Saulnôis. Revenue à ce calme un peu endormi qu'elle avait emporté de la maison des prêtres, Berthe remarqua que Jeanne était maigrie, ravagée.
— Je vous ai fcdt attendre, excusez-moi, repritelle. De qtioi s'agit-il ?
Jeanne, dont les lèvres tremblaioit, répondit : -— Vous êtes venue chez nous ce matin.
— Oui... vers onze heures.
V— Pourquoi ?
Jeanne remarqua l'hésitation de Berthe, avant que celle-ci répondît ;
— Mais... je suis ventie prendre des nouvelles du maître.
— Non, Berthe, répliqua vivement Jeanne. Vous avez insisté pour qu'on vous laissât monter. Or, ce n'était pas moi que vous vouliez voir, n'est-ce pas ? Vous vous souciez très peu de moi. Vous vouliez voir Albert... Après des semaines oh vous l'avez complètement rejeté de votre vie, la fantaisie vous plaisait de le ressaisir. A moins que ce ne fût un pervers désir de constater le mal que vous lui avez fait...
Sa langue desséchée articulait difficilement les mots. Elle dut faire une pause. Berthe écoutait, très calme, et s'étonnant elle-même de son calme. Qudie étape avait-elle donc parcourue, durant cette unique journée, pour que tout cela lui parût si indifférent, si loin d'elle?
— Berthe, reprit Jeanne, je vous... (elle avait sur les lèvres : « Je vous défends... y> mais le mot ne sortit pas), je vous... demande de laisser mon mari en repos. Il a été, il est encore très malade... Les médecins disent pourtant qu'il guérira... mais par l'isolement absolu. Moi-même (elle eut un sanglot), je vais être séparée de lui pendant des semaines. Vous... vous... ce serait la rechute certaine. Laissez-le... Laissez-nous...
£lle tomba sur un siège et sanglota, un mouchoir appuyé sur sa figure: Berthe n'entendait plus que ces mots, qu'elle répétait obstinémejit : « Laisseznous I Laissez-nous » Mais cela encore n'émut pas son cœur. Elle pensait : « Jeanne m's^ace, voilà
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tout. Il faut qu'elle s'en aille le plus vite possible... )> Et ce fut avec un peu d'impatience dans la voix qu'elle répondit :
— Vous pouvez être bien tranquille, Jeanne. Je ne tiens nullement à revoir votre mari. Et, puisque vous le désirez... même les manifestations de politesse... je m*en abstiendrai.
Ce fut dit si nettement, si placidement, que Jeanne ne put mettre en doute que ce fût sincère. Mais justement cette placidité l'offusqua ; dans un repli mystérieux de son cœur, elle ressentit douloureusement que son mari fût si aisément sacrifié. Le goût de piquer la rivale au vif, auquel nulle femme ne résiste, lui fit répondre :
— Bien! J'y compte. D'ailleurs, vous avez mieux!
Elle se leva et voulut rompre sur cette réplique. Berthe lui posa la main sur le bras.
— Jeanne, vous souhaitez me blesser. A quoi cela vous sert-il?... Mais, comme toutes les femmes irréprochables, vous avez un peu de méchanceté vindicative contre... les autres. Moi, je suis ce que je suis, mais je n'ai de méchanceté contre personne,.. Même pas contre vous en ce moment. Et je vais vous le prouver- Jeanne, interloquée, balbutia :
— Je ne comprends pas.
— En effet, vous ne comprenez rien au mal de votre xoari. Albert ne m'aime pas, il ne souffre pas de mon absence. Il est jaloux, tout simplement. Il droit que j'appartiens à Jean de Trévoux, moi qui
LES DON roAKKS 315
me suis refusé à lui, Albert. Eh bien ! je vais vous donner le moyen de le guérir. Dites-lui d'abord que je n'ai pas plus appartenu à Jean de Trévoux qu'à lui. Dites-lui aussi que je ne reverrai jamais Jean de Trévoux. C'est la vérité... Vous sentes bien que je ne mens pas... Allez!... Dites cela à votre mari.
L'émotion de Jeanne fut si vive qu'elle saisit les mains de Berthe, et elle mit tant de force dans cette étreinte que Berthe ne sut pas si c'était violence ou gratitude. Berthe se dégagea douce« ment.
— Maintenant, reprit-elle, qu'on ne me tourmente plus avec tout cela. Je ne suis à personne, je n'ai jamais été à personne. Je ne serai jamais à personne. Tout cela m'excède. Allez !
Ensemble, les deux femmes gagnèrent l'anti* chambre et la porte d'entrée que Berthe ouvrit :
— Adieu, Jeanne. Vous n'êtes pas à plaindre, croyez-moi.
Il y eut un instant où leurs yeux se fouillèresit, comme pour y chercher les traces de l'ancienne amitié. Mais la coupure, avec le passé, était trop profonde. Jeanne dit simplement :
— Adieu, Berthe!...
« Mon cher Laurent, j*ai attendu, pour vous écrire ceci, que toute la maison fàt endormie, cette grande maison que j'aime parce que je l'ai faite,
parce que c'est la maison Camille Engelmann, et aussi parce que c'est là, parmi son activité fiévreuse, que j'ai fini de vous connaître et que mon cœur s'est rempli de vous. Oui, Laurent. A distance, j'ai le courage de vous dire ce que je n'ai pas su vous faire comprendre, ni osé vous avouer. Aussi bien, tout est changé maintenant. Vous m'avez confié que vous aimez une jeune fille, que vous allez l'épouser. Mon humble aveu n'a donc plus d'importance : mettons qu'il ait pour vous un intérêt rétrospectif. Je sais que vous professez pour « la Patroime » un sincère dévoûment, que vous ne dédaignez ni son caractère, ni son esprit. Il ne peut pas vous être indifférent qu'elle vous aime... qu'elle vous aime tout bêtement, comme n^importe quelle mi^dinette peut aimer.
« Où en étais-je?... Mes idées sont un peu sens dessus dessous, et rétives à se mettre en ordre. Vous comprendrez bientôt pourquoi. Où en étais-je? Ah! oui... Je vous disais que c'est l'instant du plus profond silence nocturne. Je suis assise à la table où nous avons si souvent travaillé ensemble. Je vois en face de moi le fauteuil où vous vous asseyiez chaque matin, pour nos sérieuses conversations... Comme ja vous regardais parler ! Tellement que parfois je n'écoutais pas ce que vous disiez. Il vous fallait répéter. Et vous ne vous aperceviez de rien ! Vous croyiez que je n'avais en tête que l'emprunt Yougoslave ou les prospections de Galicie! Les hommes sont naïfs!... Pensez aussi que j'écris sur ce sous-main fait
d'une reliure du dix-septième : vous le revoyez biea, n'est-ce pas? Si souvent vous vous êtes penché dessus, avec moi, quand nous étudiions ensemble wx document. Pavais alors une envie folle de vous embrasser... Ne riez pas, Laurent ! Au surplus, je suis sûre que vous ne riez pas ; vous avez du chagrin, je l'ai bien vu quand vous m'avez quittée après m'avoir montré le portrait de M^^® Minier. Cela ne vous fait pas rire, que je vous aime; cela vous consterne. Vous sentez que, dans cette rencontre, il faut que quelqu'un soit sacrifié : M}^^ Migier, vous ou moi. Vous êtes désolé que ce soit moi : mais vous y consentez, pourtant^ car vous avez beau être la bonté même, vous êtes cruellement égoïste en ce qui concerne votre amour. C'est dans l'ordre.
« £t voilà encore que j'ai perdu le fil... Faut-il que la Patronne soit chavirée, hein, mon ami? pour perdre le fil deux fois de suite en deux pages... Tout cela, digressions et divagations à part, était pour vous prier de faire un effort d'imagination - Vous êtes peu imaginatif; tâchez pourtant de représenter l'heure exacte, le lieu exact oii je vous écris. Il me plaît de penser que vous m'aurez « vue y> à cette heure considérable de ma vie. Je veux dire que cela me console un peu.
« Car j'ai beaucoup de chagrin. Je suis pleine de rancune contre la vie, contre ma vie. Je n'ai pas mérité cette fin désolante. J'accuse l'injustice du sort. J'ai tant travaillé, Laurent! Et mon travail a été utile à tant de gens, qui ont vécu, ou
âif LES DON JUANES
vécu plus heureux, par moi, par ma peine! J'ai beau sonder ma conscience, je ne me souviens pas d'avoir fait volontairement du mal à autrui. Même en af:^ires, même avec mes ennemis d'affaires, j'ai toujours joué le fairplay. Je n'y ai pas de mérite, car je suis tyrannisée par ma conscience. Il fallait que je lui obéisse : autrement ma vie aurait été empoisonnée. Par exemple, quand la guerre a éclaté, rien ne me forçait, responsable d'intérêts si graves, à devenir infirmière, et, devenue infirmière, à servir dans l'eudroit le plus dangereux... Eh bien! si, Laurent! il a fallu... Je n'ai pas pu me dérober. Une force impérieuse m'a traînée où je n'avais aucune envie d'aller. Lorsque j'ai transporté mes blessés sous le feu des fokkers, à Serrigny, je n'étais pas exaltée, je n'étais pas héroïque. Je pensais : € Est-ce stupide de risquer ce que je risque quand on peut s'en dispenser, et quand tant d'autres s'en dispensent ? » Mais je continuais à m'exposer. Je ne pouvais pas faire autrement.
<(. C'était absurde. Je le constate aujourd'hui, cette vie tyrannisée par la conscience ayant abouti à une faillite si totale qu'on dirait d'une gageure du destin.
« Moi qui ai plus d'imagination que vous, Laurent, je vous vois très bien lisajit ma lettre. Et je vous vois, ayant lu les dernières lignes que je viens d'écrire, poser le papier et prendre votre air méditatif, reculant le buste, penchant un peu la tête, fermant imperceptiblement vos jolis yeux gris, et plissant si drôlement le haut de votre nez! (Que
LES ÎX)N JUAKES S»
de fois, encore, j'ai eu envie de vous embrasser, quand vous méditiez ainsi!) Vous méditerez en lisant les lignes qui précèdent, vous penserez : « Oui, la Patronne a une conscience d'honnête homme, d'homme loyal et généreux, d'homme brave. C'est dommage que... » B^ votis êtes si tendrement gentil pour moi que peut-être vous n'achèverez pas votre pensée. Eh bien! Je vais l'exprimer à votre place : < C'est dommage, pensezvous, que cette loyale et brave Patronne ait fait bon marché de la vertu essentielle des femmes, de celle que moi, Laurent Sixte, je prise entre toutes, que je sens vivante et forte chez ma fiancée, et que ma fiancée continuera certainement de respecter quand elle sera M^^ Sixte. » Laurent, vous avez raison en fait. Au cours de ma vie, j'ai pratiqué des vei*tus importantes, assez rares chez les femmes. Je n'ai pas pratiqué ce qu'on appelle, pour une femme, la vertu. Jeune encore, et n'ayant reçu aucune tradition morale (puisque je n'ai pas connu tna mère ek que mon père était un viveur), j'ai regardé en face cette prétendue vertu de la femme. J'ai jugé que c'était une convention, fondée sur l'ég^^me jaloux des mâles et sur leur souci de transmettre leur propriété à des enfants réellement nés d'eux : en somme, une simple loi d'intérêt matériel, respectable comme un tarif douanier, sans plus. J'ai grandi. J'ai regardé autour de moi, aussi biea les moeurs du peuple que les moeurs des dirigeants. J'ai constaté que la fameuse loi, officiellement respectée par tous, était^ dans la pratique, tnuuH
grcsséc par beaucoup de ses déf^iseurs; rWstoire ai'apprenait qu*il en avait été toujours ainsi< Hommes ou femmes, les seuls êtres qui observaient réellement cette règle soi-disant essentielle m'ont paru être ceux qui, par tempérament, n'avaient pas envie de la transgresser. Etes-vous de ceux-là, mon ami? J*incline à le croire. M"*® Laurent Sixte aura, j'en suis sûre, un mari attentif qui lui donnera toute satisfaction; mais vous êtes plus affectueux qu'amoureux; le désir ne vous harcèle point. Je vous envie. Car la nature m'a créée tout autre. La continence me pèse; les tourments de Phèdre ne me sont pas inconnus. De là, sans doute, mes idées sur cet ordre de choses. Ma libre vie d'.amour, plus semblable à la vie d'un homme qu'à celle d'une femme, j'étais sincère en estimant qu'elle n'outrageait pas la morale vraie. Et si j'ai mené cette vie ouvertement, ce fut non point par ostentation, mais par conscience. L'hypocrisie me tàii horreur. Un acte que j'accomplis, j'en veux la responsabilité privée et publique.
€ J^ai choqué ainsi beaucoup de gens qui menaient la même vie, mais plus secrètement. Ceux-ci, je les dédaigne. Malheureusement, j'ai choqué aussi les « vrais croyants > : vous, par exemple. Laurent, je veux que vous sachiez ceci : depuis que je vous connais, ma vie fut parfaitement pure, au sens de la pureté qui vous plaît. Conversion bien récente! penserez- vous. Il ne tenait qu'à vous d*en prolonger l'effet, car c'était une conversion définitive. Si j'avais été votre femme, Laurent, ce
LES DON JUANE» S2i
qtd, après tout, n'avait rien d'anormal, votis auriez eu une compagne aussi fidèle que pourra Têtre jM[iie Migier. Je vous en donne ma parole, et vous savez ce que vaut la parole de la Patronne.
« Pourquoi ce changement ? Parce que je vous ai aimé autrement que je n'avais aimé encore, et qu^ pour vous plaire, mon instinct me suggérait d'être tout autre que je n'avais été jusqu'alors. Immédiatement cet instinct nouveau modifiait mes idées sur l'amour. Le don-juanisme où je m'étais complu, ahl comme il me gênait en face de vous ! J'aurais vouin l'effacer de ma vie- H m'inspirait de la rancune. Je commençais à le détester. Ne connaissant pas M^^^ Migier, c'était Jeanne Saulnois que j'enviais. Bienheureuse, celle*là, dont la vie tout entière a été consacrée à un seul amour! On l'admire, on la respecte; on la cite comme un type de l'épouse vertucjuse sans pruderie, fidèle compagne, fidèle associée. On dit : « Voyez, elle a résisté même à Guilloux, qui est un professionnel de la séduction!... » Belle vertu! Quelle femme ne l'aurait pratiquée à sa place ? Elle a le privilège d'une éducation traditionnelle, dans une vieille famille de province ; à vingt ans, elle a rencontré l'homme fait pour elle; elle l'a aimé; elle Ta épousé; il était séduisant, fin, spirituel; il est bientôt devenu célèbre ; la galanterie des mondaines se l'est disputé, et, s'il a cédé parfois, Jeanne savait bien qu'elle tenait ferme la meilleure part. Parmi celles ^que ce Guilloux appelle les don Juanes, qui de nous n'échangerait sa destinée contre celle d*une Jeanne
va UÊtS DON KJANÎIS
Saulnois ? Moi aussi, avec cette faveur du destin : rencontrer à vingt ans l'homme que Ton aimera, je a'aurais point été don Juane. J'aurais été la plus ardente, mais la plus sûre des compagnes.
« Laurent, je vous assure que je ne suis pas méprisable. Plus sincèrement qu<? le convive du Ck>mmandeur, mes tentatives s'efforçaient vers un Idéal. Au moment même où yz rencontre cet idéal, la statue de pierre se dresse entre lui et moi : la vieille idole, figure menteuse et traditionnelle de la vertu féminine. Soit, comme pour le Convive, mon heure est venue!
« MaiSj en somme, pourquoi vous dire tout cela? J'essaie de justifier devant vous mon passé, comme si votre jugement sur ce passé était le véritable obstacle entre nous.
< Or, vous le croyez peut-être, vous. Mais il n'en est rien.
« Le véritable obstacle n'est pas dans le passé, mais dans le présent. Il n'est pas moral, il est tout physique et matériel.
4; Au lieu de devenir mon collaborateur, en 1920, si vous Vêtiez devenu en 1912, Laurent Sixte, alors que rayonnait de moi cette force attractive à laquelle aucun homme ne résistait, vous n'auriez pas résisté non plus. Vous auriez abjuré le culte de la vieille idole pétrifiée : le divin désir vous aurait jeté dans mes bras, et une fois à moi, comme f aurais été la plus honnête compagne, votre morale, comme toutes les morales, se serait
tÊS DON JtfAî^lSS En
conformée atoc nécessités inflexibles de votre instinct.
< Ah! Laurent, c'est de ce retard, c'est de ce caprice du destin qae je ne me console pas. Dire que j'aurais pu vous apparaître quand mes yeux avaient tout leur éclat, quand mes cheveux sentaient la jeune sève, quand ma bouche était si voluptueuse que des hommes en détournaient parfois les yeux de peur de perdre Tesprit, quand les traits de mon visage et les lignes de mon corps gardaient la ferme pureté de leur contour, quand j'avais encore mes jambes et mes seins de Diane!... Jamais je ne me consolerai de cette sournoiserie du destin qui m'a donné ce pouvoir de conquérir tous les hommes, qui m*a donné de rencontrer le seul homme que je pouvais aimer vraiment, et s'est diverti à combiner la rencontre quand il m'avait ôté le pouvoir. Laurent! Laurent! Vous n'avez pas connu la vraie Camille, et c'est pour cela que vous ne l'avez pas aim^ée! Vous avez connu une lamentable mutilée^ qui, des mois, a gémi, le ventre recousu, sur un Kt dliôpital, qui a pu revivre, mais comme un débris de ce qu'elle fut!
€ Mais je n'ai que trop parlé de mon désastre. Et ce n'est pas seulement pour vous en parler que je vous écris.
« Cher Laurent, j'ai surtout voulu vous assurer que je vous quitte sans nulle rancune. Vous avez été le plus droit, le plus honnête des amis. Vous ne pouviez vraiment pas me dire : « Patronne, j^dez-vous de m'aimer. Mon cceur n'c^t pas
libre-.. » D'autant plus, grand enfant naïf, que vous ne vous doutiez de rien... Vous étiez doublement aveuglé, par l'amour de votre fiancée et psar ma déchéance physique. Vous avez piétiné mon cœur sans y prendre garde. Je ne vous en veux point. Je vous suis, au contraire, reconnaissante de Taffection loyale et forte que vous m'avez donnée. Jamais je n'en avais connu de pareille. Quel brave homme vous êtes! Si franc, si droit, si net... et aussi, tellement charmant à regarder! Que j'aime vos yeux, la couleur de votre teint, vos cheveux grisonnants qui vous laissent si jeune, vos mains grandes et fines, la lenteur précise de vos gestes. Et cette physionomie confiante, un peu naXvc, sî attirante ! En pensant que je ne reverrai plus ioot cela, j'ai l coeur en loque.
« Car je ne vous reverrai plus, mon ami. Ni vous, ni personne. La vie que j'ai menée jusqu'à présent me pèse, et vous m'avez fciit comprendre que je n'en saurais mener d'autre. Les complaisances plus ou moins intéressées des surbordonnés pour la Patronne, désormais la Patronne en a la nausée. Et comme, malgré les apparences, elle est restée jeune de tempérament, la Patronne n'aperçoit d'autre solution au problème que de s'esquivei discrètement. D'ailleurs, la vie sans vous me semblerait vide : et je n'aurais pas la force d'âme nécessaire pour continuer, avec le fiancé ou le mari de W^^ Migier, les relations de tendre camaraderie qui me furent si douces...
< Je m'en vais... Mon désir est que personne ne
se doute des raisons véritables de mon départ. Outre cette lettre qui vous parviendra demain à la première heure (j'ai tout agencé pour cela), je laisse, avec mon testament, une déclaration brève et nette, spécifiant que je ne puis supporter plus longtemps les douleurs consécutives à ma blessure et à l'opération que j'ai subie. Je ne mens pas, au fond. Si je n'avais pas été blessée, opérée, mutilée, je serais belle encore et vous m'aimeriez. N'est-ce pas que c'est inique? J'ai agi comme un homme courageux : et, parce que je ne suis pas un homme, je suis punie de mon courage. Ah! je meurs bien de ma blessure, et ma lettre dit vrai.
4: Avec cette lettre «officielle », on trouvera mon testament. Je vous demande d'être Texécuteur de mes volontés : vous ne me refuserez pas ce dernier dévoùment. Ma fortune est importante. Pour les trois quarts, je la lègue aux œuvres que j'ai créées et soutenues. Le dernier quart se partagera entre ^iie Migier et vous. De cette façon, nul ne pourra soupçonner ce qui fut. Je vous conjure de m'en garder le secret, même vis-à-vis de votre fiancée. Dites-lui que vous m'aviez raconté vos projets, que je les encourageais, et que, malgré l'accès de neu-* rasthénie qui a précipité ma fin, je n'ai pas oublié de mettre un peu de duvet au fond de votre jeune nid.
« Je vous lègue aussi la plupart des objets qui m'entourent dans mon cabinet de travail : le sousmain^ entre autres, notre sous-main, dont plusieurs fois vous vous êtes servi devant moi. Je vous donne
326 LES DON JUANIES
enfin tin grand portrait de moi, peint par Laslow en 1913. Je ne vous l'ai jamais montré, parce que je redontais la comparaison entre mon passé et mon présent. Je vous demande de le suspendre chez TOUS, dans la pièce où vous travaillez : ainsi la vraie Camille Engelmann, la jeune, la jolie, ceUe d'avant la catastrophe, substituera peu à peu son Image à l'image désolante que vous avez connue.
« Enfin, j'avise le président de notre Conseil d'administration que je laisse tout en ordre, afin que ma mort volontaire ne nuise pas à la Banque. Et je vous désigne au Conseil comme mon successeur éventu^« Je souhaite qu'on suive mes suggestions. De toutes façons, il m'est doux de partir, sachant que votre avenir est assuré.
« Là... Voilà réglées les questions d'affaires. Maintenant, adieu, Laurent. Je vais m'évader de la vie... Dans très peu d'instants, je ne serai plus ni jeune, ni vieille, ni belle, ni laide : je ne serai rien. On ne pourra plus me faire de maL Vous ne pourrez plus me faire de mal, méchant! Savez-vous que je goûte tme sensation de puissance illimitée, une sensation qui est presque joyeuse, à jeter le défi à la figure du destin : « Tu ne pourras plus rien contre moi... » Rien ... si tout finit avec la vie... Et moi, je crois que tout finit avec la vie. Oh ! je sais bien que c'est une simple hypothèse, pas plus prouvable que l'hypothèse de la survie- Personne de sensé ne s'imagine voir clair dans la nuit. L'hypothèse que Camille Engelmann ne sera plus rien tout
JJES DON JUAKES 327
à rhetire est celle qui s'adapte le mieux à ma raison, à mon expérience, à mon instinct. Voilà tout. Si je me trompe, je ne puis croire que l'improbable survie m'amène en présence d'un Juge qui soit on tortionnaire. Quand la malheureuse Camille se présentera à son tribunal avec son pauvre corps mutilé, son pauvre co^ur lacéré, montrant le bien qu'elle a i^t et le mal qu'elle a souffert, si le Juge a seulement l'indulgence et la bonté d'un honnête homme ordinaire, il l'absoudra, il la recueillera. Telle est ma foi, dans mon incroyance.
« Adieu, cher Laurent. Ayez pitié de mon souvenir, vous qui n'avez pas eu pitié de moi I Vivre dans vous, c'est la seule survie que j'ambitionne. Mon cher ami, gardez-moi en vous. Vous êtes tout ce qui m'anime encore dans cette solitude affreuse à travers laquelle je fais mes derniers pas vers le néant. Adieu, je vous embrasse de toute mon âme, comme si j'étais votre femme. Ne protestez pas, vous êtes veuf de moi, déjà, à l'heure où vous sentez le frôlement de cette étreinte. Il n'y a pas de quoi rendre jalouse votre vraie femme.
« Et puis, sachez-le, elle ne vous aimera jamais, Jamais comme je vous aurais aimé.., comme je vous aime, mon chéri, mon chéri I
« Camille. »
32H LES DON JUANES
Dans Tagonie morale oii se débattait Albine Andemy, la brusque venue de Berthe Lorande racontant ses angoisses, le réconfort passionné qu'elle lui avait offert avaient ^t comme une trêve ardente. Mais, sitôt disparu le taxi rouge, suivi par son regard jusqu'au tournant de la rue, le souci de cette moindre aventure s'évanouit, ou plutôt, si elle y pensa, ce fut pour se dire :
€ Berthe croit que desi souffrir, cela!... Ah ! que n'ai-je son cœur, et que ne suis-je à sa place ! »
Or, pendant la trêve même, ainsi qu'il advient souvent au cours du sommeil, le mécanisme mystérieux de la pensée, de la réflexion, avait continué de jouer en elle, moins conscient, non moins actif. Et l'issue possible, la brèche dans le mur, — que la mialheureuse avait entrevues comme dans une palpitation d'éclair, juste avant le coup de téléphone de Berthe, — lui apparaissaient maintenant avec la netteté d'une épure sur une planche à dessin... Il existe, le moyen de consonmier aujourd'hui même, entre Roger et elle, la rupture définitive, sans révéler ce qui ne peut pas lui être révélé. Il existe; il est évident ; il semble infaillible. Pour le mettre en œuvre, il suffit de prendre ce cornet de téléphone suspendu à portée de la main, de prononcer les chiffres d'tm certain numéro, et, dès qu'une certaine voix répondra, il suffit de dire : « Venez,
LES DON JUANISS 3^
je VOUS attends... » Puis, qtxand Roger sera là^ dans cette chambre où il n'a jamais pénétré encore, mais où Albine veut le recevoir, parce que les murs^ les meubles, les objets, au long de cette crise atroce qu'elle vient d'endurer, se sont potir ainsi dire amalgamés à son angoisse, qu'ils sont la pierre de son calvaire et le bois de sa croix, et qu'elle sent s'exhaler d'eux comme xme suggestion de sacrifice, — • quand Roger sera là, en sa présence, il suffira de prononcer certaines paroles, et c'est Roger qui rompra le pacte et qui s'enfuira, non pas désespéré, mais plein d'un dégoût et d'une indignation qui le sauveront du désespoir.
Voilà le plan. Il paraît simple à l'esprit d' Albine, esprit si lucide en ce moment qu'il semble arraché aux cimtingences du corps, suspendu au-dessus d'elle-même comme une lampe fixe et intense. Un secret unique doit être défendu à tout prix : au prix de l'aveu complet, détaillé, de toutes les autres défaillances de sa vie, au prix de tout ce qui pourra détruire en Roger l'image éprurée qu'il s'est faite d' Albine, voire au prix d'inventions affreuses. Il faut que Roger se sauve de cette chambre et de l'amour d' Albine, avec la conviction qu'il échappe à pis que la mort II faut qu'il s'évade, gorgé de fureur et crachant son mépris en injures. Alors, sans doute, sa fureur même le sauvera du suicide. On ne se tue pas pour l'être qu'Albine va lui révéler. *"
Il s'en ira, il vivra. Vingt-^quatre ans ! C'est un enfant ! Tant d'années lui restent pour oublier unxi
S30 LES DON JUANSS
aventure qm fut, en somme, Tébauche d'tin projet, et d*tm projet sur lequel a plané dès l'origine une sorte de gêne obscure et lourde. Bizarre amour qui n'a pas même enfiévré la surface de la chair, qui s'est refusé la saveur d'un baiser. Roger oubliera- Albine sait par expérience que la seule mémoire tenace de l'amour rompu, disparu, réside dans les sens. Les sens de Roger ne lui rappelleront rien. Il oubliera. Il aimera d'autres femmes. Une femme plus que les autres. Il se mariera. Il aura des enfants. Il sera heureux. Albine, un moment hallucinée, s'imagine mêlée à ce bonheur^ regardant, touchant, baisant des enfants qui, pour être nés d'une autre femme, n'en seraient pas moins issus d'elle, puisqu'ils seraient les enfants de Roger* Son cœur se fond; elle sanglote é Ah ! c'en est trop! On ne peut supporter la vie qu'elle est en train de se construire. Ne vaut-il pas mieux oser la vérité, dire à Roger simplement: « Eh bien, voilà! Tn n'es pas né de l'institutrice française : je vais te révéler qui est ta mère... ta mère qui, sans te connaître pour son filSj ne t'a aimé que comme un fUs, ta mère qui, en t'aimant sans te connaître, s'est lentement purifiée dans cette tendre ardeur, lentement dépouillée de son passé. Recueillera.. « pardonne- lui... Aime-la! >
Non. Impossible. Rien qu'à cette évocation, la désespérée a senti le mur infranchissable de nouveau dressé devant elle. Dire la vérité lui coûterait plus encore que tout ce qui la menace, si elle garde le secret. Le secret gardé, — Timage déshcmonatt
qu'elle laissera dans le sotiYenir de Roger ne sera du moios que celui d'une passante, d'une aventurière de l'amour. Ce ne sera pas le souvenir de sa mère. Y survivrait-il, le malbeureux?
Ainsi tout ramène la vaincue à la solution qui concentrera sur elle-même le plus de souffrance. Et sans délai : il n'est plus temps de différer, ni de méditer. Elle s'y résout avec horreur, comme on se précipite dans la rue du haut d'un quatrième étage pour échapper à l'incendie. Elle appelle Justine.
— Je vais mieux, ma fille. Voulez- vous téléphoner à M. Vaugrenier que je le recevrai tout de suite après déjeuner, vers deux heures, ici?
— Bien, madame...
Mais quand elle voit Justine saisir le cornet de l'appareil, elle se sauve dans son cabinet de toilette, dont elle tire la porte après elle* EUe a peur de cette voix lointaine, qu'elle n'entendra pas, mais qu'elle devinera entre les répliques de la servante. Elle a peur d'arracher le cornet des mains de Jus-* tine.
A travers La porte, Justine dit :
— M. Vaugrenier viendra à deux heures.
— Bien !
— Madame a besoin de moi?
— Non. Je vous sonnerai.
Et naiaintenantf seule dans la vaste pièce faïencée de blanc, devant la table à coiffer, orientée pour qu'une lumière éclatante, crue, brutale, éclaire ie buste reflété dans la glace, Albiae s'observe, tout
comme, lai veille, Camille Engelmann s'est obser« ▼ée. On dirait qtt'ttn destin ironique conduit par les mêmes étapes, à leur déclin, ces yies comparables... Mais Albine, elle, a toujours pratiqué envers sa propre beauté la franchise d'examen la plus sévère, contrairement à tant de femmes qui composent instinctivement leurs traits dès qu'elles en aperçoivent le double dans un miroir. La voilà, telle que l'ont faite quarante heures de torture. La toilette matinale n'a corrigé que très passagèrement un désordre maintenant reparu. La coiffure, qu'elle n'a plus surveillée, s'est dérangée en partie. La robe d'intérieur s'ent^'ouvre avec négligence, découvre le cou et le haut des seins. Le^ bras sont nus dans les larges manches. Albine s'observe* Le souhait éperdu qu'elle forme depuis tant d'années, quand elle s'assied à cette place, face au miroir, le souhait de se juger faite encore pour susciter le désir des hommes, faite pour le bonheur de l'amour, ah! comme il est loin cette fois ! Désir des hommes, bonheur de l'amour, elle les honnit. N'est-ce pas d'eax qu'est venu le désespoir du présent? Elle regarde son visage, ses cheveux; elle scrute son col, son sein, ses bras nus avec une tout autre inquiétude. Dans la lutte qu'elle va soutenir tout à l'heure contre Roger, elle voudrait se présenter meurtrie, vieillie, définitivement exclue du désir et de l'amour! Le désir, l'amour!... Une sorte d'horreur sacrée la saisit à concevoir qu'ils vont peut-être surgir, dans cette suprême entrevue, surgir de lui qui ne sait pas vers elle qui sait. Puissent les quarante
icurcs de torture, l'avoir assez macérée, assex vieillie ! Elle approche ses yeux du miroir, avec une attention plus minutieuse qu'aux jours où, le coeur allègre et avide d'amour, elle se disait : « Je veux être plus belle qu'hier. » Elle s'observe... Berthe a vu juste; ses cheveux ont changé de nuance, stirtout autour des tempes. Pour mieux s'en assurer, elle arrache les fourches d'écaillé qui les maintiennent : les voilà déroulés, cachant à demi la nudité du buste sous leurs ondes odorantes et tièdes. Albine scrute la racine même de ces pousses innombrables. Oui ; certaines semblent blanches, regardées de près; mais le reflet châtain des tiges voisines absorbe cette blancheur. La nuance de la coulée tout entière a pâli, ce n'est pas niable : Albine pressent que ce pâlissement- va continuer, résorber peu à peu le pigment d'ambre qui l'illumine toujours; dans un mois, peut-être, elle aura les cheveux gris. Mais aujourd'hui cette atténuation du glacis ambré, loin de la vieillir, la rajeunit, comme un imperceptible nuage de poudre. Elle se souvient qu'un soir déjà, s'étant poudré les cheveux à un dîner de « têtes », elle avait observé ce même effet de rajeunissement : le visage, faiblement coloré, prend alors, par contraste, un éclat plus vif. Et justement voici que monte aux joues de la victime, du fond de son cœur torturé, un afflux de sang inhabituel : ses joues délicates semblent fardées avec art ; les lèvres ont l'incarnat de l'adolescence. Certes, les grands yeux sombre» s'enfoncent, dirait-on, plus profondément sous la
S34 I.E:S don JUANKS
double arcade des sourcils qui se teinte de hrnn tout entière, tandis que, sous les paupières et au-dessoBS âes yeux, un reflet mauve s'élanguit. Mais comme les yeux eux-mêmes empruntent à la fièvre un éclat doublé, comme les lignes du visage gardent leur dessin pur, Albine est forcée de reconnaître que jamais, jamais, elle n'a contemplé d'elle une image à la fois plus attrayante et plus émouvante. «Jamais, jamais... » murmure-t-elle, — sans oser achever : « jamais je n'ai été plus belle. » Et, pour la première fois, cette beauté lui semble anormale et détestable. Vraiment, il tient trop bien, sur elîe^ le masque d'amour et de désir de la don Juane. Pas plus que le temps, la souffrance n'a pu l'arracher.
Ces quarante heures de torture que la destinée infligeait à Albine, Roger en avait passé les premières concentré sur lui-même, sourdement irrité de n'avoir p^s été reçu par elle, attendri pourtant delà savoir dolente^ nullement inquiet sur le fond des choses.
Aucun pressentiment d'une crise prpchaine ne l'effleura d'abord. Rien, dans son passé à lui, ni dans ce qu'il savait du passé d' Albine, ne contenait ce germe qu' Albine, mieux instruite par la vie, savait guetter dans son propre cœur : le germe qui se développe isolé, secret, comme le noyau d'un cancer, et, comme le cancer, se révèle soudain quand il est trop tard pour guérir. Un seul fait (et Albine l'avait bien
I^S DON JUANES 335
prévu) aurait pu lui donuer réveil : s'il n'avait trouvé, en rentrant à Paris, aiict|.ne nouvelle d'Hobson. Mais la lettre ét^it là, qui l'attendait : elle ne contenait rien d'anormal, ni d'invraisemblable. Hobson, qui s'intéressait aux travaux pasteuriens, venait plusieurs fois à Paris chaque année, et presque toujours, comme 1^^ plupart de ses compatriotes, il décidait ses voyages à l'improvistÇ- La lettre était un pe^i sèche; mais Hobson n'écrivait jamais « tendre »o Rp|[er se dit : « Le vieux n'est pas content; il ne renonça pas à jçç p^^içer §a petite Britannique... Mai^ il n^ m'aura pas... » Et il répondit aussitôt à son parrain une lettre affectueuse, confirmant toutçfqi^ sou projet^ d'fêpouser Albine. Ainsi, pendant les deux premières ^ouripiées, Roger ne connut ni le pressentiment ni l'inquiétude. Du côté d'Albine, il n'insista pas et ne manifesta son humeur que par le silène^. Il n'écrivit pas, il fie téléphona pas. Il se contenta de répondre avec une politesse brève aux messages parlés que Justine lui transmettait. D^ns la banalité 4? ces messages (M"^® la comtesse a toujours m migraine... M"*® la comtesse va un peu mieux, mais elle ne peut encore recevoir), il ne perçut 4'abord aucun mensonge, aucune défaite, alors qu'un Guilloux eût aussitôt flairé de l'imprévu, du îuystère. La femme demeurait pour Roger {comme pour la plupart des impulsifs passionnés, lorsqu'ils sont en même temps des théoriciens tout d'une pièce) l'indéchiffrable énigme : d'autant plus qu'il ne la jugeait pas énigmatique et se flattait de la comprendre.
L'ai|uûlon du pressentiment ne commença de le frôler qu'au matin du troisième jour. Comme si la nuit lui avait porté, non lé conseil, mais la clairvoyance, sa mémoire avait recueilli, rassemblé de menus indices récents, et les lui représentait avec une obstination singulière... Quelque chose de saccadé, de fiévreux, dans l'attitude d'Albine, le dernier soir passé avec elle avant le voyage de Nancy.. . Sa retraite obstinée prolongeant la séparation après le retour... La réticence des communiqués de Justine... Autour de ces indices, il faillit alors percevoir le travail du pressentiment ; il faillit s'aviser du point jusque-là indolore. Mais, à ce moment même, Justine téléphona pour le convoquer. Et toute Tangoisse fut aussitôt balayée par ce bonheur imminent : « Je vais la revoir. »
Quand, à deux heures, le valet de chambre l'introduisit dans la bibliothèque d'Albine, l'inquiétude l'angoissa de nouveau. Il se demanda : « Mais enfin... qu'est-ce que j'ai donc? » Il conçut l'idée absurde qu'Albine, après l'avoir mandé, n'allait pas le recevoir. Nerveux, il s'approcha de la fenêtre, regarda la rue solitaire, la façade muette de l'hôtel d'en face, environnée de frondaisons* Il imaginait déjà sa réplique, si vraiment on voulait réconduire. . . Il se cabrait : « J'ai le droit de la voir, même malade, et je la verrai. » Et devant le vide de la rue, il scandait ces mots en lui-même, avec un geste de ses poings fermés. Il sursauta quand la voix d^ Justine prononça doucement, derrière lui :
— M.^^ lai comtesse prie monsieur de venir dans sa chambre.
Aussitôt sa confuse angoisse se mua en une inquiétude précise.
— - Dans sa chambre?... Mais, alors, elle est plus souffrante?
— Oh ! non, monsieur ! M"** la comtesse va beaucoup mieux, au contraire.
Albine l'attendait assise dans un fauteuil, non loin de la fenêtre, à contre-jour. Un costume de drap sombre, ample et souple, avait remplacé sa robe d'intérieur, comme si elle eût été prête à sortir : mais elle ramenait sur ses genoux, en ma- 3ade frileuse, ime fourrure légère. Entre son fauteuil et celui où elle ferait asseoir Roger, elle avait disposé un guéridon empire, petit mais massif, sur lequel traînaient des livres... Puérilité émouvante, ces parades minutieuses en vue de l'affrontement tragique ! Elle-même avait une perception bien trop claire des forces qui allaient se combattre pour s'imaginer qu'on les pût entraver par le poids d'un meuble ou l'étoffe d'tme robe. Mais n'est-ce rien que de gagner quelques instants de sécurité... les premiers après le premier regard échangé?... Et pareillement elle avait voulu prévoir les premiers mots qui s<a-aient dits, les premières attitudes qu'il faudrait prendre. Elle avait tâché de deviner quelles seraient les ^reprises successives du duel, non pour se protéger elle-même, mais pour ne pas frapper, d'une rispote imprudente , l'adversaire au cœur.
338 LES BOl:^ JtJÂNES
— Aîbine!...
— Mon ami.,.
Il est entré, et ëaMs qu'elle se rende compte comment la chose s'est faite, il est déjà penché stir elle, le front contre cette main qu'elle laissait traîner sur la fourrure ; elle sent l'humidité des yeux lui mouiller les doigts. Ge furent quelques secondes, peut-être même uUe seconde unique, dans le silence, sans gestes, sans paroles : un répit dispensé par la pitié au destin. S'il avait duré un instant de plus, Albine perdait pied dans son ferme propos : elle relevait, elle attirait contré elle cet enfant inquiet, elle renonçait à mentir, elle s'avouait maternelle... Mais elle avait forgé sa résolution à uiie fiâmme trop cuisante pdiii* en oublier la morsure. Elle se ressaisit, d'iiî3i surëaut de volonté :
— Vdyons, Roger... Soyez raisonnable. Nous avbus â causer sériéuseméiit.
La isèche sonbrité de ces mots contrasta si rudement avec le tendre geste d'accueil que Roger se réleva, dégrisé. La raneùne des jours précédents lui remonta et, rebroussé, les traits t^idis danis ce qu' Albine appelait « sa méchante figure », il répondit :
— C'est juste... Je vous demande pardon d'avoir oublié que nous avons toute une connaissance à refaire. Six jours sans notis voir!.*. Vous avez été souffi-anté?
Il affectait un air détaché, impertinent, qui lui seyait mal et sous lequel Albine devinait la peine. Elle répondit doucement î
LES DON JUANE3 33f
— Otti, j'ai passé de mauvaises heures... Asseyezvous là... oui, là, en face de moi, et ne devenez pas mon ennemi. Si vous m'aviez vue Mer, avant-hier, vous auriez eu pitié. Je suis tout juste présentable aujourd'hui.
— Jamais vous n'avez été plus... vous-même, murmura Roger.
Et, sans se douter qu'il prononçait exactement lès mots révtilsifs, les mots nécessaires pour redresser le courage défaillant d'Albine, il ajouta : — Aujourd'hui, vous êteis trop belle.
Alors elle perçut que son plan d'offensive était bouleversé, qu'il fallait brûler les étapes.
Elle fit rasseoir Roger, d'tm geste de la main, car déjà il voulait s'approcher :
— Roger, je vous ai dit que nous avions à causer sérieusement.
Il sentit ses mâchoires se contracter et balbutia avec effort, essayant encore de faire de l'ironie avec son angoisse :
— Ah! je me doutais bien !.. . Il y a du nouveau^
— Non, Roger, il n'y a rien de nouveau. Seule» ment, pendant les six jours de notre séparation, je me suis repliée sur moi-même. J'ai achevé, pour vous, l'examen de ma vie... ne protestez pas... C'était convenu entre nous.
Elle dut ramener la salive de dessous sa langue desséchée. Lui ne bougeait pas : il était un peu plus pâle et sa respiration s'entendit, dans la pause. Aîbine abaissa ses prunelles, pour ne pas apercevoir ce visage torturé; elle les fixa obsti-
nément sur les mains dégantées, qm tremblaient.
— Alors, reprit-elle à voix basse, je votis dirai tout, comme c'était convenu.
L'énervement de Roger fit explosion :
— Je me moque de ce qui a été convenu... Est-ce là une façon de me recevoir, après six mortelles journées loin de vous? Nous nous prenons tels que nous sommes aujourd'hui... Voilà.
Elle insista, disant les mots qu'elle avait préparés, et cela, justement, donnait à sa réplique quelque chose d'artificiel, de convenu, qu'elle percevait bien et que Roger percevait aussi.
— Prenez garde, Roger! Vous parlez maintenant, dans de la colère, dans de l'impatience... Et puis, ce que vous refusez aujourd'hui, vous me harcèlerez un jour pour le savoir. J'en suis sûre. J'en suis sûre! Je vous connais! Entre nous, pas d'obscurités... Toute la vérité. A moins... (elle eut l'intuition qu'il fallait brusquer), à moins que nous ne renoncions à nos projets.
Il se dressa sur ses pieds :
— Qu'est-ce que vous dites ? Qu'est-ce que vous dites?
Elle n'avait pas la force de répéter. Elle fit un geste accablé qui signifiait : « J'ai dit ce que j'ai dit. »
— Ah! s'écria Roger en reculant. Je comprends. Vous avez réfléchi. Vous avez changé d'idées.
Cette fois ce ne furent pas des phrases préparées qui s'échappèrent des lèvres d'Albine :
— Oui, dit-elle, j'ai réfléchi, seule, et bien douloureusement. Ri depuis que j'ai réfléchi, vous
m'êtes plus cher que jamais... Quand tout sera brisé
entre nous, ma vie ne sera plus qu'une ombre de vie.
Il balbutia, n'essayant pas de cacher son désespoir :
— Voilà... Voilà... Vous avez dit... Vous avez pu dire que c'est brisé I... Vous avez dit cela, vous! vous!
Elle vint à lui et lui saisit les deux mains. Ah ! le maintenir ainsi désarmé, sans force !... si elle l'avait pu! Elle parla doucement :
— Roger, je ne commettrai pas le crime de charger de moi votre vie. D'abord on n'épouse pas Albine Andemy , qui est plus que quadragénaire, quand on a la force de la jeunesse.
Il protesta, d'une voix meurtrie, mais violente :
— Non! non! vous savez bien qu'aucune jeune femme ne peut lutter avec vous. Et moi, je suis déjà ravagé. Vous êtes plus jeune que moi.
— Pour combien de temps, imprudent? Ai-je quarante-deux ans? En avez- vous vingt-quatre?
Il secoua la tête.
— Je vous aime, dit-il.
Elle s'écarta de lui, le laissant effondré sur le siège où il était. Elle-même à reculons, comme un dompteur qui surveille le fauve dont il a brisé l'élan, regagna le fauteuil, ramena la fourrure sur ses genoux, se refit dolente.
— Peut-être en effet, murmura-t-elîe, suis-je seule à constater mon âge. Ce qui se cache sous mes apparences, je le sais. Tantde lassitude, par moments! de dégoût d'entreprendre ! d'appel vers le repos î Non, le n'ai pas le dioit d'associer cela àixne verdeur presque
enfantine... laissez-moi parler... Vous êtes un enfant à côté de moi... Et savez- vous ce que j'ai compris, dans ma solitude? C'est que mon amour pour vous a'a le droit que d'être un amour de sœur aimée. (Elle n'osa pas dire : de mère). Du reste. . . c'est bien ce qu'il a été jusqu'ici. Sans nous en rendre compte, 3BIOUS avons subi l'effet du déséquilibre dé nos âges. Et, grâce à Dieu, rien de matériel...
Elle n'acheva pas. Mais elle en avait déjà trop dit. Ses paroles humilièrent Roger, Firritèrent. Il se leva si brusquement qu'elle eut peur d'un assaut et, d'instinct, ramena ses bras devant sa pditririé.
— C'est un reproche? questionn^-t-il de près. J'ai été trop respectueux?
— Non, Roger... Mais reculez- vous. N'ayez pas l'air de me menacer. Vous avez été la Jjarfaite bonté, la loyauté même. Ne lé regrettez pas. C'est ce qui me permel: aujourd'hui de vous délivrer de moi. Oui. . . une délivrance... Mon parti est pris. Je ne vous infligerai pas le fardeau d'une vieille épouse... Surtout à' une vieille épouse qui ait mon passé.
Une si forte énergie, tm accent de conviction si désespéré animaient ses paroles que l'élan de Roger lutrompu. Il recula. D'un geste qui lui était familier, il demeura en suspens, le menton dans sa main.
— Voyons. . . Voyons. , . murmurà-t-il. Je commeiice à me demander si je rêve. Nous nous sommes quittés il y a si:t jours, d'accord. Toutes les réflexions que von.*^ me dites là, vous aviez eu cent fois le temps de les méditer déjà. Vous ne me persuaderez paé que c'est d'avoir eu la migraine qui â fait dé Vous une
autre personne. Je puis être un enfant, comme vou« dites, je suis au moins un enfant intelligent. Je vois... je comprends lés choses. . . je ne me laisse pas leurrer. Il s'est passé du nouveau au cours dé céà six: journées. Qtibi?
— Rien né s'est passé.
— Alldâs ! parlez ! Je veux savoir.
Il était toUt près d'elle, résistant encore à l'envie de la brutaliser. Mais, ainsi, il ne lui faisait pas peur. Et cette colère-là, qu'elle avait prévue, elle l'affronta, leis yeux dans les yetix.
— Il s'est passé âétilement, reprit-elle^ bien maîtresse d'elle-même, que votre Voyage d'abord, ma maladie ensuite, ont fait le vide autour de moi, à la veillé de fixer l^aVenir. J'ai vu l'abîmé et j'ai reculé. Ma vie m'est apparue, comme si j'avais eu à juger une femme qui aurait vécu cette vie... une autre qui ne serait pas moi. Eh bien! Je vous défends, Roger, d'unir votre vie à une paieille vie. Cette femme a été ce qu'elle a été, c'est soii affairé... Mais vous, si net, ti droit, si pur... elle n'est pas pour vous.
Roger écoutait, très pâle, mais sans interrompre. Malheureuseniént, les nerfs d'Albine fléchirent : elle fondit en pleurs. Et la vue dé ces larmes amollit k cœur pitoyable dé Roger. Ce qu'il balbutia ne répondait pas aux paroles d'Albine : d'un bond il passait par-dessus lés obstacles qu'elle accumulait. El déjà il implorait.
— Je vous aimé comme la vie vouis a faite... né me repoussez pas.
Il %é penchait vers elle, et leurs mains s'étaient
M4c LES DON JUANES
nouées. Alors elle comprit qî>ll fallait consommer le sacrifice. Elle lui dit de tout près :
— Roger, vous ne savez pas ce qu'a été ma vie. Il me semble que je ne le savais pas moi-même, jusqu'à ce suprême examen de conscience. Vous ne la connaissez pas toute. On vous a cité des liaisons durables, qui furent presque publiques. Mais... il j a d'autres rencontres... qu'on ne peut pas appeler de Tamour... ah ! Roger, vous me brisez les mains...
Il desserra les tenailles de ses doigts :
— Taisez- vous, dit-il, je vous défends... Ne me rendez pas fou. Si vous continuez, je ne sais pas... je ne sais pas ce que...
— Soit, fit-elle... Ne parlons plus de cela. Du reste, je n'ai plus de force... Mais lâchez mes mains... Vous me faites mal.
Il obéit. Il alla s'asseoir en face d'elle, de l'autre côté du guéridon empire. Ce fut un armistice de quelques instants, consenti par l'épuisement des deux adversaires. Albine crut avoir pris assez d'avantage pour tenter le dernier coup.
— Il y a autre chose, reprit-elle, que j'ai compris, en réfléchissant toute seule. Je vous avais dit (et j'étais sincère) que je renonçais volontiers au train de ma vie présente, à tout ce qui en fait le luxe, la parure. Eh bien! en face de moi-même, je me suis interrogée. J'ai compris qu'en effet, maintenant, j'étais prête à quitter mon hôtel, à m'écarter du monde, à vivre d'une vie médiocre. Mais je ne ai« suis pas sentie assurée contre les regrets qui
LES DON JUANES 9U
pouiraient m'en Tenir, plus tard... Jeune fîUe, on très jeune femme, on peut changer ainsi une vie à peine commencée... Tandis qu'une femme comme moi, qui court vers la cinquantaine...
Ces phrases-là, Albine les avait longuement méditées; elle les croyait d'un effet certain sur Roger, d'amour-propre si vulnérable. N'était-ce pas lui qui, dès l'origine, avait posé comme un cas de rupture l'hôtel, le luxe, la vie mondaine? Elle fut surprise de voir qu'il ne bougeait pas de sa chaise. Il réfléchissait. £t subitement, il dit à demi- voix :
— Tout cela n'est pas vrai.
Albine protesta du geste ; il insista :
— Non... Ce n'est pas vrai. Je veux dire que vous me donnez des raisons qui ne sont pas les vraies. Vous êtes résolue à m'écarter. Alors vous cherchez à... vous tâchez que ce soit moi qui me révolte... qui parte... Eh bien! n'y comptez pas. Vous voyez, jesuis irrité... J'ai un peu dedégoût, parce que je sens du mensonge entre vous et moi. Mais je suis très calme. . . résolu à ne pas me laisser duper. Albine, vous allez médire quelle est la raison vraie... Ditesla-moi, parce que, si vous ne mêla dites pas, je la saurai tout de même. Et tenez... Je crois que je la sais.
Albine eut un cri :
— Vous la savez?... Mais il n'y a rien !... il n'y a pas de raison. . .
Instinctivement elle déroba ses mains, encore endolories, car il était de nouveau tout près d'elle, debout. Mais comme il^le disait, il était calme : un étrange calme féroce, un calme de bourreau.
?46 LES DON JUANKS
■ — Oui,-. Je sais la raison. Et je n'ai qu'à vous voir troublée comme vous l'êtes... On m'avait bien renseigné.
Ce n'est pas vrai!... Il n'y a rien!... Il y a ce
que j'ai dit, et rien d'autre.
Mais son troubla même apparaissait à Roger comme un indice, comme une preuve.
Il reppt :
— On m'a dit... D'abord tout le passé, bien entendu..^ Tout ce que vous vouliez me répéter tout à Fketire... Tout, oui, tout... même le voyage suspect, Jeune fille, avec Henriquette Dupont. . . même l'accouchement clandestin à l'étranger, quelques semaines avant de rencontrer Andemy. Vous ne m'appren drez rien. Je n'ai pas cherché à vérifier : je vous l'avaispromis. Votre vie d'avant moi vous appartient. Mais...
Il hésita : et ce fut Tangoisse peinte sur le visage d'Albinc qui le décida.
— On m'a dit, -r- Guillpux m'a ^s^uré, — une chose que je n'ai jatpais voulu croire. . . qu*il y a quelqu'un dans votre vie maintenant,,. Oui, un amant! xm amaut ! un amant !
— Ah!... cela, Roger! Non!... Non!... Ce n'est pas vrai !
Du coup, elle oublia son attitude voulue d'abattement, de misère physique : elle se dressa devant Roger, et ce fut elle qui lui saisit les poignets. Elle haletait... Et, pour la première fois, dans son égarement, elle le tutoya.
~ On t'a menti.. « Qui t'a dit cette infamie? Je ne
Ycnx pas que hx croies. Scrute ma vie... FoiiTlle daas mes papiers. Rien, in ne trouveras rien de pareil. Quand je t'ai revu, mon cœur était vide... et depuis je n'ai pensé qu'à toi, à devenir ce que tu aimes, malgré tes airs d'indépendance et d'anarchie : une femme honnête. Roger, aucun homme ne m'a effleurée depuis... Je n'ai même plus voulu revoir ceux... ceux qui se croyaient des droits, ni ceux qui espéraient. J'ai fermé ma porte, tu as bien vu! J'ai réduit ma vie du monde au strict indispensable. Dis que tu me crois !
— Évidemment, fit-U après un court silencej vous ne mentez pas, cette fois. Allons,., contimiex!... Puisque ce n'est pas cette raison-là qui nous sépare. . . dites-moi la vraie.
Elle s'écarta. Le sursaut de sincérité avait bous* culé l'échafaudage des mensonges.
Elle balbutia :
— L^ raison? Je l'ai dite. Un homme de votre âge, un homme comme vous ne peut pas se marier avec moi. Et moi, de mon cpté, je ne peux pas, à mon âge, changer mon existence, renoncer...
Elle n'acheva pas, comprenant que ses paroles ne pénétraient plus, qu'elles se brisaient, comme des flèches fragiles, sur une armure de défiance. Deux yeux immobiles, fixés sur elle, la transperçaient. Elle y distingua ce qu'ils contenaient rarement : de l'ironie.
Elle se tut, à bout d'énergie.
— Eh bien, dit posément l'adversaire*.. Soit!... Elle comprit qu'il raillait. Elle sentit le vent du
désastre.
— Soit, répéta-t-il... Après tout, vous avez peutêtre raison. Pourquoi aurais-je un traitement de faveur, moi qui ne vaux même pas Bellinconi^ Moreuil-Verdy, le prince héritier, tous les autres... Soit ! Au diable le mariage ! Je suis tout de même bon pour leur succéder !
Au pas qu'il ébaucha vers elle, elle recula si brusquement que le guéridon empire, heurté, culbuta : les livres volèrent çà et là sur le tapis« Derrière la barricade que formait le petit meuble à colonnes couché par terre, elle dit, les bras en avant :
— Jamais L.. Jamais!...
En même temps, elle reculait encore se rapprochant de la porte : car, dans sa préméditation douloureuse, elle avait aussi envisagé Tassaut, la défense, /la fuite.
Mais, d'un bond, l'agile adversaire l'avait déjà rejointe, et sa stature noire, à la taille étroite, aux larges épaules, se dressait entre elle et l'issue.
— Je t'en conjure! implora-t-elle...
Elle sentit ses deux coudes prisonniers des tenailles d'acier qui, tout à l'heure, lui avaient meurtri les mains. Mais dans la douleur nouvelle qu'ils lui infligeaient, elle entrevit le salut, car, cette fois encore, elle ne lut que de la haine dans les yeux de son bourreau. Face à face, il lui dit :
— On avait raison. Tu es une espèce de monstre. Tu t'es jouée de moi. Tu m'as jeté un affreux sort... pour me désespérer après. Vraiment... il n'y a pas à chercher à te comprendre. Tu es xm monstre, simplement. Et je crois que je vais te tuer»
LKS BON JUANSS Ml
Elle voulmt, de toute sa force, échapper à î'étata qtii la serrait^ H TimmobiUsa, et ils continnèrent de se pairler, sans geste, sans fracas, yisage à visage, par bouts de paroles entrecoupées.
— Ne me tue pas, Roger! pour toL*. pour toi...
— Est-ce que tu as peur?
— Pas pour moi... Pour toi. Tu ne peux pas... Ta Tie ensuite serait trop horrible.
De si près qu'elle sentit le feu de son haleine, il répliqua :
— Tu t'imagines donc que je vais vivre?
Le choc de cette phrase sur les nerfs d'Albine fut tellement violent qu'elle tut la force de se dégager.
— Tu veux dire?.«« tu veux dire que tu... que tu te tueras?
ïl laissa tomber la réponse si négligemment que nulle clameur n'eût été plus tragique.
— Voyons, Albine... Vous le savez bien!
Une seconde... Un élan de cette femme tout à rheure dolente, inerte... et c'est lui qui est maîtrisé, qui est prisonnier dans deux bras forts de leur passion. 11 va résister, mais toute sa résistance est soudain rompue, car la joue ardente d' Albine est contre sa joue; pour la première fois il sent les lèvres d' Albine sur ses tempes, sur ses cheveux, cl il y a des baisers parmi les mots qu'elle balbutie :
— Non... Je ne veux pas... Roger... Dis qme tu &e feras pas cetle chose horrible! Réponds! réponds!
Wi IMS BCm méMB^
Et maintenait qu'il s'est laissé asseoir dans le fauteuil où touit à l'heure Albine était assise, il s'alangmt dans un étranger apai^ex^ent, cornm^^ $i le sort qui pesait sur eux, sur hn, Tenait tout à cotip de se rompre. Janisiis Albine m Ta tet^u dans ses hrs^, et maintenant les bras d'Aîbipç spis^t liés autour de som, cou« landais il u'^ si^ti T^ffleurement de sa boucJie, id elle le dévore de baisers. Quelle |mix imprérue lui don^tent cette étreinte, ces caresses! H dit, faible et Yaincu :
— Albine... C€»nnie ta mm parles! Jamais a^ant tu ne m'as s«rré omtre tai««. Jaioai^ tu ne m'as parlé comme ctia«.«
C^est elle qui a rq^»ris de la £!>rce, et qui le contient, et qui TemprisonBe. EBe ne le redoute plus.
— - Ne demande rien! Laisse-toi apaiser! Laissemoi te guérir! Oh! tu pi^ires^ mon petit!...
Le voilà qui sanglote doucement, vaiucu, désarmé* Elle le berce. Lui ne çonnait pas le secret de ce profond accord, de cette intimité absolue qui s'est établie en eux au premier contact. Mai9 dile, qui a engendré ce vaincu, qipi Ta porté dans ses entrailles et vivifié de sou sang, elle ne s'ep étonne pas. Non, ce is'est pas une invention de pofbtesf, c'est la plus forte des réalités, cette unité, dédoublée mais durable, de deux êtrçs qai n'en firent qu'un de la concepti<^ à la na(i8saii.ce. Qiie la chair s'y soumette, que la vague prpfozide qui vient dn fond des âges brise eu pareil cas le remous fugitif du désir, quoi de plus probable, quoi 4ç pi^s conforme à la natftre? L'hussAmté étemelle en a eu rintuition»
uni 0O9r m^i^ÊS ssi
D'inaiktct^ cet eiifftat s^ sotm&ei et, atissitot soi&mis, retrouve réqmlibre. Son cerveau déseucombré devient plus faseide. H ne comprexid pas encore; comment comprendrait-il? Hais ii entrevoit le côté de la lumière et il y tend* U soat confusément qu'Albine, elle, possède cette lumière- A la façoa dont elle l'étreint, le maitrise, le calme et le console à présent, il devine, il est sûr qu* Albine sait stir lui des choses qu'il ne sait pas lui-même. Oii a«t~ellc donc puisé cette science, pesdant les brèv^ jour^ nées d'absence? Un nom s'c^Efre à sa mémoire. n murmure :
— Hobson est vemi à Paris. -
Et ses yeux interrc^ent Albine. Ah ! & ne mentent plus, les yeux d'Aîbtne« Us cirent à son regard hésitant, angoi^ssé^ la soumission résignée, la réso* lution d'être véridiques^ IBioger répète.
— Hobson est venu à Pari»?
Elle fait signe que oui.
— Vous l'avez vu?
— Oui.
Elle pose ses mains sur ce bxmi qui brûle. Elle le caresse. Elle murmure :
— Ne te consume pas à chercher. Toute la vérité vraie, je te la dirai.
Lpui l'écoute à peiiie. Il suit son idée :
— Ce voyage à l'étranger... GuiHoux le raconte, .. Albine supplie.
— Je te dirai... Je te le pvsoaiets*.^ Pow le
^52 UÊS -DON JOMIBS
Ab. ! la maîlle^3Lrettse! Le sang refltte à son cœur et laisse ses joues blanches comme une hostie. Roger, qui s'est dégagé, la regarde et pense, malgré lui : « Oh!.- la voilà qui porte son âge. » Comme un reflet électrique qui s'évade quand tourne le projecteur, la jeunesse lumineuse s'est envolée...
Ils ne se parlent plus , mais ils ne se quittent plus du regard. Autant elle a voulu, tout à llneure, défendre son secret, autant elle souhaite à présent qu'on ksi épargne les paroles. Elle suit dans le regard de Roger la C(»npréh^nisioti qui progresse* Elle murmure :
— Hobson... Je ne le savais pias... m'a ocmnue jeune fille... à Sonth-Croydono.. pendant ce voya^... ce voyage en Angleterre.
Elle voudrait le ressaisir, le bercer comme tout à l'heure, mais elle n'ose plus. Pourtant, cette an^isse, entre cmx, ne peut se jn-olonger : Albine sent que nul cerveaudliommen'y résisterait; Rogcrs'estreculé, etç d'un geste dlialluciné douloureux, palpe les artères saiUantii» de ses tem^pes. Il titube. On dirait qu'il va s'écrouler. Ah t qu'elle soit perdae^ elle, mais que lui en réchappe. EUe est à ses pieds, elle roule sa tête contre les genoux de sa victime, ses mains anxieuses le touchent, rétreignentdans une palpitation affolée :
— Ne cherche pas. Ne te cogne pas la tête contre l'obstacle. Je te dirai tout... Après, tu me chasseras. Je ne te demande même pas de me pardonner... je disparaîtrai... je te le promets... Dis-moi que tu ne me détesteras pas «aion petit**. sia«m petit enfant!
LES BON JUANES ^53
Et pais... plus de paroles. Deux panures lambeaux d'humanité se sont rejoints : accrochés Tun à l'autre, ils sentent que, s'ils se désunissaient, la vie de chacun d'eux cesserait aussitôt... Plus de paroles pour interroger, pour expliquer. Lui n'en veut plus dire, n'en veut plus entendre. D ne sait pas par quels chemins la vérité est venue à lui. Mais il sait la vérité. Et, dans l'effondrement total, cette vérité lui semble presque bienfaisante, du moins salutaire. Tout à l'heure il croyait que sa vie n'avait plus d'issue... eh bien... si... elle en a une. C'est lui, maintenant, qui a enlacé la malheureuse abattue à ses pieds : ils mêlent la maladresse timide de leurs embrassements... Ils se reconnaissent, pareils à des ensevelis qui se tâtent sous un éboulement.
Elle redit obstinément :
— Mon petit!... Mon petit !•••
Et comme lui aussi cède à l'élan de toute son humanité, comme il va proférer instinctivement ie mot étemel, l'appel qu'en tous les pays les lèvres du fils jettent à leur mère, Albine, convulsée, pose ses mains sur cette bouche qui brûle, arrête la £ûble articulation, le faible bruit des syllabes :
— Attends!... dit-elle.