Saint Augustin l’a très bien dit dans le livre
iv contre Julien, ch. 2 : « Que produit, dit-il, cette concupiscence dans la chair des saints continents, si ce n’est les désirs des péchés, contre lesquels, en leur refusant leur consentement, ils exercent de glorieux combats ? Le désir de la chair ne peut pas ne pas être mauvais dans cette profession de la continence. Que fait-elle donc là, où est mal tout ce qu’elle fait ? Dans les vierges saintes et continentes que fait-elle, je te le demande, que fait cette concupiscence que tu accueilles quand tu perds la raison, que tu combats quand tu es sage, que faitelle, là où elle ne fait rien de bon, où rien de bon n’est fait d’elle ? Que fait-elle en ceux dans lesquels est mauvais tout ce qui est désiré selon elle? Que fait-elle en ceux qu’elle force à veiller et combattre contre elle, et si parfois elle dérobe quelque consentement dans le sommeil, à gémir lorsqu'ils se seront éveillés, et à dire dans leurs gémissements : comment mon âme a-t-elle été remplie d'illusions ? Que fait-elle quand les songes se jouent dans les âmes endormies, et que je ne sais comment les âmes chastes tombent dans des consentements honteux, tels que si le Très-Haut les imputait, qui donc vivrait chaste? Ce mal, pourquoi n’est-il donc pas extirpé de la chair des saints continents ? Pourquoi n’est-il pas ôté tout entier par l’œuvre de l’esprit ?.… Autant elle existe, autant elle nuit, sinon jusqu’à perdre les saints si l’âme n’y consent pas, du moins jusqu’à diminuer la délectation spirituelle, cette délectation dont l’Apôtre dit : je me délecte de la loi de Dieu selon l’homme intérieur. Cette délectation est à coup sûr
diminuée, quand l’esprit, par ces combats mêmes
LE DON D’INTELLIGENCE Lio
est détourné de la délectation de la beauté intelligible.. »),
IL 62. L’assaut des passions, si l’on n’y consent pas, n’empêche donc pas l’opération de l’intellect bon, cependant il détourne de l’abondance de la contemplation vers les exercices et la fatigue des leombats glorieux, combats qui, donnant la victoire par la grâce, servent à réfréner l’élévation de l’or- 'gueil. .
: Saint Augustin poursuit en effet : & Parce que dans cette humaine misère la superbe doit être redoutée comme la pire tentation de l’ennemi, voilà pourquoi cette concupiscence n’est pas complètement éteinte dans la chair de saints continents, afin que tandis qu’il combat contre elle, l’esprit soit ‘averti de ses dangers, de peur qu’il ne s’enfle dans la sécurité; et ceci jusqu’à ce que la fragilité hu. maine ait cédé la place à une telle perfection, que ne soit plus à craindre ni aucune impureté des ‘sens, ni aucune enflure d’orgueil. C’est ainsi que: la vertu se parfait dans l’infirmité ; car avoir à combattre est encore un signe de notre infirmité. »
63. À l’objection que bien des pécheurs n’ayant | pas le don d'intelligence entendent cependant beau- Leoup de choses des Ecritures et des mystères de la foi, — nous répondons qu’ils peuvent en effet avoir toutes ces choses, mais par une autre voie : une certaine intelligence des Ecritures peut être acquise par l'étude, ou apprise des autres, mais elle ne vient pas de cet instinct intérieur, dont il est dit : L’onction vous instruira de tout (Jean, 2) et :
Lui vous enseignera toute vérité (Jean, 16), — sa: voir le Saint-Esprit. Or pour avoir une grande abondance de science et de certitude sans la charité de Dieu, maïs par sa propre industrie, la lecture suffit, et l’étude et le travail humain, par lesquels seuls cependant nous ne pouvons pas nous promettre le royaume des cieux.
Les pécheurs peuvent également avoir une certitude très forte de la foi, sans le don d'intelligence, par le témoignage de la vérité divine auquel îils adhèrent et qui de soi est tout ce qu’il y a de plus fermé, maïs cela n’empêche pas que le don d’inteiligence, par une meilleure pénétration des vérités de la foi et des termes par lesquels elles sont proposées, produise des effets dont sont privés les. pécheurs, apaïsant les tentations au sujet de la foi. et donnant la certitude et le repos par l’illumination intérieure et le goût expérimental des choses spirituelles.
64. À l’objection que beaucoup de ceux qui sont dans la grâce sont sujets à l’hébétude d’esprit et aux tentations contre la foi, on répond d’après saint Thomas, IT-TI, q. 8, a. 4, ad 1 et 3, que l’hébétude dont ils souffrent porte, à vrai dire, sur certaines choses dont la connaïssance n’est nullement nécessaire au salut. Et de là découle aussi une orande ntilité et science : ils sont protésés contre les tentations secrètes de l’oreueil par l’humilia-
tion de l’ionorance. et cette isnorance est une très ”
grande science selon ce que dit l’Apôtre (T ad. Cor., 3) : Qu'il devienne insensé, pour être sage. Tl'arrive que les justes éprouvent des tentations
LE DON D'’INTELLIGENCE se
contre la foi, mais Dieu leur apprend à en triompher, et c’est là un don du Saint-Esprit.
+ Quant aux choses qui sont de nécessité de salut, les justes ne souffrent d’aucune hébétude d’esprit à ‘leur sujet, parce que : l’onction les instruit de toutes choses, c’est-à-dire de tout ce qui est nécessaire au salut. |
Chez les Bienheureux le don d’Intelligence 1 est distinct de la Lumière de gloire
+ 65. Objection : — Bien que, par ce qui précède, il soit établi que le don d'intelligence demeure dans la patrie (parce que selon l’Ecriture il a existé icibas dans le Christ qui, jouissant de la vision, n’ayait pas la foi), — cependant il est difficile de montrer quel est son acte dans la patrie et s’il se distingue de la lumière de gloire; saint Thomas en ‘effet lui assigne perpétuellement pour acte dans la patrie la vision même de Dieu, et l’évidence parfaite et positive des mystères de la foi; or la vision (de Dieu et des mystères de la foi n’est donnée que par la lumière de gloire.
+ Que saint Thomas attribue au don d'intelligence Hans la patrie la vision parfaite de Dien, cela ressort de ce qu’il enseigne dans la LIL-LT, q. 8, a. 7. « Il y a, dit-il, une double vision : l’une parfaite, par laquelle est vue l’essence de Dieu; l’autre imparfaite, par laquelle, bien.que nous ne voyions pas de Dieu ce qu’il est, nous voyons cependant ce qu’il n’est pas. Et-l’une et l’autre vision apparfient au don d'intelligence, la première à ce don
consommé, tel qu’il sera dans la patrie; la seconde à ce don commencé, selon ce qu’il est dans la voie.» Quoi de plus clair ? Et quelle atténuation pourrait-on proposer, alors qu'il nous est expressément parlé de la vision par laquelle est vue l’essence de Dieu, et qu’il est dit que cette vision a lieu par le don d'intelligence dans la patrie, tandis que la perception imparfaite de Dieu dans la voie se fait par le même don ? Mais comme dans la voie cette perception imparfaite appartient au don d’intelligence proprement et élicitivement ; dans la patrie. la vision lui appartiendrait donc aussi élicitivement. Et il en résulterait que ce don est dans la patrie la lumière de gloire elle-même. | Plus clairement encore saint Thomas écrit dans les Sentences, livre ITI, dist. 34, q. 1, a. 4 : « Lé
don d’intelligence, auquel il appartient d’appré-
hender les choses spirituelles, dans la patrie atteint l’essence divine en la voyant. » Donc dans la patrie, le don d’intelligence sera, semble-t-il, la lumière de gloire elle-même, puisque celle-ci atteint la divine essence en la voyant,
. ol < 66. On le prouverait encore ainsi : Par le don
d'intelligence le Saint-Esprit produit dans l’âme une connaissance expérimentale de Dieu et de ses
mystères. Mais la souveraine et plus claire expé- -
rience de Dieu est la vision même de Dieu. C’est donc par cette vision que le Saint-Esprit produit dans le Bienheureux une évidence intime et positive. On ne saurait supposer là une autre motion
qui ferait pénétrer les choses divines d’une ma-
nière inférieure à la vision. Ainsi le don d’intelli-
[ES Len: LA . à. > | . U . r 0e , 1 # | E
gence doit avoir dans la patrie l’expérience des choses divines par l’évidence de la vision, et il ne ! doit pas se distinguer de l’habitus d’où procède : la vision, c’est-à-dire de l’habitus de la lumière : de gloire.
| Et n'est-ce pas ce que saint Thomas reconnaît : quand il dit (Sent., LIL, dist. 32, q. 1, a. 3, ad 6) : ! «Les dons qui communiquent avec les vertus dans l’objet, qui demeurera dans la patrie, ne s’y distingueront pas de ces vertus, parce qu'ils n’en : diffèrent ici que par l’imperfection ou la perfec- | tion dans le mode d’opérer. Et ceci est manifeste pour la foi (qui cédera la place à la vision dans la Patrie) et le don d’intelligence par exemple, parce que la vision qui succède à la foi se rapporte au don parfait d'intelligence comme on le voit dans Matth., v. »
Par conséquent dans la patrie, le don d’intelligence ne se distingue pas de la vertu qui atteint Dieu en lui-même, c’est-à-dire de l’habitus de la lumière de gloire, |
| Cet argument prouverait que le don d’intelli- . gence ne demeure pas dans la patrie ce qu 1l est dans la voie, parce que dans la voie il n’est pas la : lumière de gloire.
67. Il faut dire néanmoins que le don d’intelligence se distingue dans la patrie de la lumière de gloire, bien qu’il soit réglé par elle et par la vision béatifique, Il faut en effet distinguer dans les dons intellectuels ce qui regarde leur régulation et ce qui leur appartient formellement.
Ici les dons sont réglés par la foi; dans la patrie, par la vision. Par la foi ici, par la vision dans la patrie l’âme est unie à Dieu, et ensuite les dons du Saint-Esprit (qui souffle où il veut, et agit les fils de Dieu) la meuvent à des actes variés. C’est pourquoi saint Thomas dit dans cette question 68, a. 8, que & les vertus théologales sont supérieures aux dons du Saint-Esprit, parce que par elles l’âme est unie à Dieu ; et de même que les vertus intellectuelles sont supérieures aux morales, et les règlent, de même les vertus théologales sont supérieures aux dons et les règlent. » -
Ainsi le don d'intelligence est réglé dans la voie par les vertus théologales et principalement par la foi, parce qu’elle unit l’esprit à la vérité et au témoignage divin; et c’est au sujet des vérités qu’il croit que l’esprit est mû et illuminé par le don d’intelligence. C’est pourquoi Grégoire écrit dans les Morales, T, chap. 32, que & le don d'intelligence illumine l’esprit au sujet des choses entendues. »
Dans la patrie la vision succède à la foi ; les choses que nous croyons ici, là nous les verrons. Et le don d’intelligence y sera réglé par la vision, et atteindra par elle à l'intuition de l’essence divine,
D'autre part, à parler formellement, le don d’intelligence ne produit pas, in via, l’acte de foi, ni dans la patrie l’acte de la vision, parce que le don d'intelligence suppose: l’âme déjà unie à Dieu et les dons ne font pas formellement cette union, ils la supposent et sont réglés par elle, ce qui se fait comme nous venons de le dire, ici par les vertus théologales et dans la patrie par la vision,
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