Nous dirons done que la raison formelle par
laquelle le don de sagesse connaît ces causes est
une certaine expérience intérieure de Dieu et des |
réalités spirituelles, dans le goût lui-même, ou la délectation, ou le toucher intérieur de la volonté.
Jin effet cette union connaturalise l’âme aux réalités divines ; et par ce goût spirituel l’âme les discerne de tout le sensible et le créé, — en cette vie d’une manière imparfaite et par voie de rémotion, dans la patrie d’une manière parfaite et par une évidence positive. L'âme est ainsi conduite à pénétrer les causes et les raisons des choses que la sagesse lui fait connaître.
Cela résulte de ce qu’enseigne saint Thomas dans la IE IT*®, q. 45, 2 : « La rectitude du juge” ment vient, dit-il, soit de l’usage parfait de la raïson, soit d’une certaine connaturalité aux choses dont on juge. C’est ainsi que celui qui a étudié la science morale juge exactement de la chasteté par l’enquête de la raison, mais celui qui a lhabitus de la chasteté juge des choses qui la concernent par une certaine connaturalité avec elles. Et ainsi, bien juger des réalités divines par l’enquête de la raison appartient à cette sagesse qui est une vertu intellectuelle; mais juger avec rectitude selon une certaine connaturalité appartient au don de sagesse. Et c’est le sens de ce que dit Denys au ch. II des Noms Divins : &« Hiérothée, parfait dans les choses divines, non seulement parce qu’il les avait apprises mais encore parce qu'il les souffrait en luimême. »
I] faut aussi se reporter à saint Thomas in Sent. TIT, dist. 59, q. ?, a. 1, où il enseigne que la sagesse
implique une certaine plénitude de connaissance éminente qui donne la certitude de choses grandes et merveilleuses ignorées des autres ; certitude qui permet de juger de toutes ces choses et d'éclairer les autres par l’éminence d’une telle sagesse.
7 Cela ne définit la sagesse qu’en général. Aussi saint Thomas ajoute-t-il que cette plénitude provient chez les uns de l’étude jointe à la vivacité de l’intellect, et une telle sagesse est appelée vertu par le philosophe au vr livre de l’Ethique. Mais chez les autres elle vient d’une certaine affinité aux choses divines. Ainsi Hierothée apprit les choses divines en les souffrant.
Ensuite, pour distinguer le don de sagesse de la foi, saint Thomas dit, à l’ad 1, que « la foi est la connaissance simple des articles qui sont le principe de toute la sagesse chrétienne ; mais le don de sagesse donne accès à une certaine contemplation déiforme, et en quelque manière explicite, des réalités que la foi tient comme enveloppées sous le mode humain de ses propositions. »
8. La raison formelle du don de sagesse est donc de procéder par les causes et Îles raisons divines (qui sont les causes les plus élevées), pour approfondir toute vérité soit divine, soit créée. Le Spirituel en effet juge toutes choses, selon saint Paul (1). Cependant les causes divines et altissimes par lesquelles procède la sagesse ne sont pas connues par le don de sagesse d’une manière quiddita-
(1) II Cor., 1
tive (en découvrant leur essence), mais d’une manière affective et mystique par une certaine connaturalité et union intime aux choses divines.
Le don de sagesse est semblable à la vertu de sagesse (de même que les autres dons sont proportionnés aux vertus du même nom qui leur correspondent), en ceci que l’un et l’autre sont également des habitus intellectuels et les plus élevés des habitus scientifiques, ceux qui concernent la science suprême. Comme le propre de la science est de connaître par les causes, la plus haute des sciences sera celle qui connaît par les causes suprêmes et éminentes. Et cela appartient à la vertu et au don de sagesse.
9. La vertu et le don de sagesse diffèrent par le mode selon lequel ils atteignent les causes suprémes. | j
Le don de sagesse, nous le savons, les atteint d’une manière affective et mystique, — ce qui est vraiment les atteindre dans le don même de Dieu. Car, bien que tous les habitus surnaturels soient des dons divins, autre chose est de recevoir un objet par un don, autre chose de Patteindre dans la donation elle-même et°en vertu d'elle, en sorte que la raison formelle de l’appréhension se trouve dans la donation même que Dieu nous fait de soi, se livrant à nous par son Esprit et sa Volonté, comme s’il nous apportait son cœur, selon que le dit David : Si vous êtes venus pacifiquement vers moi, que mon cœur S’unisse au vôtre (E Paralip. x11, Ce qui importe le plus dans une donation, en effet, est que celui qui donne apporte son cœur et
soi-même, livre sa volonté et soit uni par l’esprit et l’amour à celui qui reçoit.
Disons done que la raison formelle par laquelle le don de sagesse atteint la cause suprême est la connaissance expérimentale de Dieu, en tant qu’il
nous est uni et inviscéré, et qu’Il se donne lui- | même à nous; et c’est là un savoir tout spirituel,
qui ne vient pas seulement d’une lumière ou d’un raisonnement montrant la quiddité des choses,
mais de l’affection expérimentant l’union.
10. On dira : — Cette affection est dans la vo lonté, tandis que la sagesse est dans l’intellect. Mais la lumière de l’intellect n’est pas rendue plus intense par la volonté ; donc ni le jugement ni la sagesse ne peuvent recevoir d’accroissement d’un
don qui s’apparente à l’affection.
Au sentiment de Suarez il faut faire à cette objection la réponse suivante : comme l’amour transporte l’aimé dans l’aimant par une union particulière, le jugement du don de sagesse procède plus aisément à cause d’une certaine connaturalité
- que l’amour produit entre l’aimant et l’aimé. Se-
lon que le dit saint Augustin (liv. var de la Tri nilé) : & Plus est vive l’ardeur de votre amour pour Dieu, plus certaine et plus limpide est votre connaissance. » Celui qui aime considère en effet avec plus d’attention les choses qu’il aime, et elles Jui plaisent plus facilement. Ce que confirment aussi les paroles du Christ en saint Jean : Si quelqu’un veut faire la volonté de Dieu id saura si ma doctrine est de Dieu. | Cependant cette réponse ne suffit pas à montrer
AY
la raison propre et formelle du don de sagesse ; que l’amour divin applique l’âme à mieux considérer son objet, cela ressortit plutôt à un certain genre de causalité efficiente. La volonté aimante produit une plus grande attention à ce qui est aimé, mais à vrai dire elle le fait sans augmenter la lumière dans l’intellect ; de même qu’en appliquant la vue ou l’ouïe à être plus attentives, la volonté ne donne pas aux sens une plus grande acuité.
Il reste ainsi à savoir quelle lumière et quelle raison formelle se trouve du côté de l’intellect, spécifiquement distincte de la foi et de l’habitus de la sagesse naturelle, et que l’amour applique à juger
par le don de sagesse, Et c’est ce que nous cherchons.
11. Nous dirons donc que l’amour peut être considéré : 1° En tant qu'il s'applique, et applique les autres puissances de l’âme, à opérer, et ainsi il procède seulement à la manière d’une cause efficiente et exécutive ;
2° En tant qu'il attire à soi l’objet, se l’unit et se l’inviscère par une certaine fruition, et comme par connaturalité avec lui, et l’expérimente ainsi d’une manière affective, selon le mot du ps. 33 : Goûtez el voyez (À).
Et ainsi l’amour lui-même devient cause objective [de connaissance] — affectus transit in conditionem objecti — il crée du côté de l’objet aimé la condition au moyen de laquelle l’intellect se porte à celui-ci comme à une chose expérimentée et touchée.
(1) Gustate et videte. quoniam suavis est Dominus..
«re
12. On objecte : — L'amour ne peut expérimenter l’objet, et le toucher, plus que ne le fait la connaïssance, Par conséquent avant cette union d’amour et cette intime expérience affective, l’objet est déjà supposé connu, qui sera ensuite offert à l’expérience et à l’amour. Quelle est donc cette connaissance ? Sagesse ? Foi ? ou quelque chose d’autre?
Si c’est la sagesse elle précède l’amour, et n’est donc pas fondée sur le goût et l'expérience. Si c’est Ja foi, alors la sagesse ne connaît rien de plus que la foi (puisque tout ce que nous disons ici être expé- :rimenté par l’affection a été préalablement connu : par la foi). Si cette connaissance n’est ni la sagesse ni la foi, qu’est-elle donc ?
13. Nous répondons : — Bien que l’amour ne puisse, en ce qui concerne l’objet auquel il se porte, expérimenter et atteindre autre chose que ce qui lui est proposé par la connaïssance, parce qu’il ne peut aller an non connu, cependant l’amour peut
: atteindre l’objet d’une manière meilleure que celle dont il lui est proposé par l’intellect; car il arrive que l’objet soit proposé par l’intellect d’une ma-
| nière obseure et enveloppée, et que cependant la
volonté se porte à l’objet lui-même immédiatement et en soi, comme le fait la charité, alors que Dieu nous est proposé obseurément dans la foi. Bien plus, la volonté a coutume de désirer d’autant plus ardemment voir la chose en elle-même, et en jouir,
an’elle lui est cachée sous des voiles, parce qu’elle désire pénétrer cela même, ce plus, que les voiles
Jui dérobent. La raison en est que |? D même
de la connaïîssance [procurée par la foi] mani-
feste qu’il y a plus de caché dans la chose que ce que la connaissance révèle, Et ce plus qui est caché, la volonté le désire aussi davantage et l’affection tend à s’y unir, dépassant ce que l’intellect est capable de montrer (1).
14. Et c’est ainsi que saint Thomas démontre que la charité est plus excellente que la foi (q. 66, a. 6, et II-IT, q. 23, a. 6). Parce que la foi, dans son obscurité, atteint Dieu comme restant d’une cerlaine manière à distance, en tant que la foi est de ce qui n’est pas vu. Mais la charité atteint immédiatement Dieu en lui-même, s’unissant intimement à cela même qui est caché dans la foi. Et ainsi, bien que la foi règle l’amour et l’union à Dieu, en tant qu’elle propose l’objet, cependant, en vertu de cette union par laquelle l’amour adhère immédiatement à Dieu, l’intelligence est élevée par une certaine expérience affective à juger des cho: ses divines d’une façon plus haute que ne le comporte à elle seule l’obscurité de la foi, parce qu’elle pénètre et connaît qu’il y a plus de caché dans les choses de la foi que la foi elle-même ne le manifeste, y trouvant plus à aimer, et à goûter dans l’amour ; et à cause de ce plus dont l’amour lui
(1) Parce que le propre de la volonté est de se porter à l’être, sous la raison .de bien, qu’il soit connu clairement ou obscurément. Ainsi il reste toujours vrai que l’amour ne peut se porter que sur le connu. Car la connaissance obscure — comme celle de la foi — se connaît comme obscure, c’est-à-dire comme dépassée par son objet, et ainsi elle le manifeste en quelque manière, Et c’est parce qu elle se connaît comme obscure, qu elle peut être la connaissance suffisante à Foie un amour qui va plus loin qu’elle,
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fait éprouver qu’il est caché là, l’intelligence juge plus hautement des choses divines, en vertu d’un instinct spécial du Saint-Esprit.
15. Aïnsi, bien que la volonté n’illumine pas formellement l’intelléct, cependant lorsque 1 ’objet nous est uni par l’amour il est représenté à l’intellect avec une convenance nouvelle. Et dans le cas de l’union aux choses divines par l'affection, l’intelligence perçoit que ce qui est expérimenté dans l’affection est plus haut et plus excellent que toute considération de la foi ou d’une autre vertu cognoscitive. Une telle expérience rend l’objet connaïissable d’une nouvelle manière, à savoir en tant qu'uni au sujet et expérimenté par lui.
Instance (1) : — Cette expérience et cette union affective est quelque chose de naturellement consécutif à l’acte d’amour dans la volonté ; done ce n’est pas quelque chose de surnaturellement ajouté à la vertu de charité; donc, de ce point de vue, le don de sagesse ne se distingue pas de la vertu de charité.
16. Nous répondons que bien que la charité produise naturellement, c’est-à-dire nécessairement, ce goût et cette fruition et cette inviscération à Dien, ce n’est pas néanmoins par mode naturel, puisqu'il s’agit d’une fruition surnaturelle consécutive à un amour surnaturel et réglée par la connaissance surnaturelle de la foi in via, de la vision dans la patrie.
(1) Fin du $ 10,
C’est pourquoi il ne répugne pas que soit fondée là-dessus la connaissance propre au don surnaturel, puisque par cette union spirituelle nous est donnée une expérience surnaturelle de Dieu, et la sagesse affective et mystique qui découle de cette union spirituelle.
17. De tout cela nous pouvons conclure que le don de sagesse se distingue formellement de la foi et des autres dons. Par ailleurs il est manifeste qu’il se distingue des vertus intellectuelles acquises parce que le don de sagesse procède de la motion du Saint-Esprit, et par conséquent d’un raison formelle surnaturelle, — la vertu de sagesse, au contraire, procède du discours naturel et de l’étude.
18. Il est facile de distinguer le don de sagesse de la vertu de foi, a posteriori, puisque la foi peut subsister chez les pécheurs, tandis que le don de sagesse n’existe que dans l’âme juste selon qu’il est écrit : La sagesse n’entrera pas dans l’âme de mauvaise volonté et n’habitera pas dans un corps soumis au péché. (Sagesse, I). Et d’autre part nous savons que les bienheureux possèdent le don de sagesse et non la foi, [qui a fait place à la vision].
19. À priori, d'autre part, cette distinction se tire de la diversité des objets formels, parce que la foi assentit simplement par mode de croyance au témoignage de celui qui parle comme ayant autorité, sans connaître par les causes la chose qu’elle entend. Tandis que la sagesse, qui connaît
par les causes, juge en procédant analytiquement: Cependant le don de sagesse ne connaît pas les réalités divines quidditativement, dans leur essence, mais par une certaine union expérimentale et affective, selon que le dit le Christ en saint Jean : Si quelqu'un veut faire la volonté de Dieu il saura si ma doctrine est de Dieu (vrx, 17) ; et l’Ecclésiastique : L'amour de Dieu est une glorieuse sagesse AFARE
C’est pourquoi le don de sagesse suppose la dilection de Dieu, et celle-ci suppose la foi, qui icibas précède et règle la dilection. Dans la patrie il suppose la vision béatifique d’où naît la dilection et la fruition. Donc, par sa raison propre et intrinsèque le don de sagesse, par là même qu il est une connaissance mystique et affective, présuppose la foi en cette vie, et se distmgue de la foi.
20. Nous pouvons donc aisément comprendre saint Thomas disant, IT-IT, q. 45, a. 1, ad 2, que le don de sagesse « diffère de la foi, parce que la foi assentit à la vérité prise en elle-même, mais /e jugement qui est selon la vérité divine, appartient au don de sagesse. Et c’est pourquoi le don de sagesse présuppose la foi, car & chacun juge bien de ce qu’il connaît », comme le dit Aristote au livre 1 de l’Ethique ».
Mais Suarez objecte qu’assentir à la vérité divine c’est aussi assentir selon la vérité divine, et à cause d’elle ; et assentir et juger sont la même chose ; et juger s'étend juste aussi loin qu’assentir ; comme, en effet, l’assentiment peut être évident ou inévi-
dent, certain ou incertain, de même aussi le Jugement.
Par conséquent tout ce que.fait la foi en donnant son assentiment, la sagesse le fait en jugeant. In effet, quant à l’objet connu l’une et l’autre portent sur les mêmes vérités ; quant au mode et à la raison formelle de la connaissance, on ne voit pas en quoi diffèrent assentir à la vérité et juger selon la vérité. Cette distinction, exposée par Cajetan dans son commentaire sur le même article, paraît à Suarez un abîme d’obscurité.
21. Réponse : — Selon la doctrine exposée à l’article précédent, juger peut s’entendre de deux façons :
1° En raison d’un simple acte d’assentiment, de la même façon que nous jugeons des premiers principes par l’évidence des termes, — c’est ainsi que par la foi nous donnons notre assentiment au témoignage de Celui qui parle comme ayant autorité, et nous jugeons que la chose est telle qu’elle est
proposée, sans en rechercher les causes ;
2° En raison d’un jugement par mode de résolution. Il y a jugement résolutif et scientifique, lorsque non seulement nous donnons notre assentiment et Jugeons que telle chose est vraie, mais encore lorsque nous pouvons rendre raison de la vérité, la discerner et la défendre; bref lorsque nous connaissons non seulement la chose, mais la cause même par laquelle elle est connue. Et cela est proprement savoir ; et lorsqu'on juge par les causes éminentes et suprêmes on fait un acte de sagesse et non pas seulement de science.
Ainsi l’un de ces jugements est scientifique, l’au-
‘tre est simple et non scientifique. A la foi appar-
tient le jugement simple, sans recherche des causes, et c’est ce que saint Thomas appelle assentiment pur et simple. Maïs à la sagesse appartient le jugement scientifique et résolutif, et c’est ce qu'il appelle jugement au sens absolu du mot.
Les paroles de saint Thomas ne contiennent pas d'autre mystère, et ne sont ni si obscures, ni si difficiles, que le croit Suarez.
22. Saint Thomas avait dit en effet dans le corps de l’article qu’il € appartient au sage de considérer la cause la plus élevée, selon laquelle on juge des autres choses avec la plus grande certitude, et d’après laquelle tout doit être ordonné » ; selon laquelle et d’après laquelle indiquent ici et la-raison explicative et le jugement qui résout une connaissance en ses causes, qui procède selon les causes. Donc, lorsque ensuite, dans la réponse à l’ad 2, il dit que « le jugement selon la vérité divine appartient au don de sagesse », il parle du jugement résolutif, par lequel on juge « selon la vérité divine » comme selon la cause et par la cause; c’est de cela en effet qu’il avait parlé dans le corps de l’article.
Or ce jugement-là n'appartient pas à la foi,
parce que croire c’est ne considérer que l’autorité
et le témoignage de celui qui parle, non les causes sur lesquelles cette vérité est fondée. C’est pourquoi, de même qu'il n’y a rien d’insolite, ni d’obseur ou difficile à distinguer deux assentiments ou jugements, l’un scientifique et résolutif, l’autre
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simple ; de même on ne doit pas s'étonner de trouver en saint Thomas qu'il attribue l’un de ces jugements ou assentiments à la foi, à savoir le simple ; l’autre au don de sagesse, à savoir le scientifique. :
23. Et il ne faut pas tirer argument de ce qu’il dit qu’il appartient à la foi d’assentir à la vérité divine prise en elle-même, et au don de sagesse de juger selon la vérité divine, comme si autre chose était l’assentiment, autre chose le jugement.
Il n’y a pas là de difficulté : l’assentiment et le Jugement sont la même chose à parler en général, cependant il y a une différence en ceci, que l’assentiment de la foi est simple et non scientifique, et que le jugement de la sagesse est résolutif et scientifique.
Car assentir à une vérité prise en elle-même est assentir immédiatement et d’une manière simple; mais assentir à une vérité selon une autre c’est juger à partir de la cause; du reste dans le corps de l’article saint Thomas avait dit justement qu’il appartient au sage de juger par la cause, et de tout ordonner selon elle. <
Et si l’on veut voir cette doctrine plus expressément dans saint Thomas, qu’on lise le Commentaire sur les Sentences III, dist. 35, q. 1, a. 1, ad 1, où il dit que « la foi est la connaissance simple des articles qui sont les principes de toute la sagesse chrétienne. Maïs le don de sagesse procède selon la contemplation déiforme et en quelque manière explicite des vérités que la foi tient comme enveloppées sous le mode humain de ses propositions. »
Si Suarez avait distingué ce qui appartient à la foi, c’est-à-dire : le jugement ou assentiment simple, comme celui qui porte sur les principes, et l’assentiment ou jugement scientifique, propre au don de sagesse, qui déroule pour ainsi dire ces principes et qui les défend, sa grande difficulté aurait été résolue sans peine.
94, Quant à la différence qui existe entre la sagesse et les dons d’intelligence et de conseil, elle est évidente :
La sagesse diffère du don d'intelligence parce aue celui-ci ne procède pas résolutivement ni en livrant les causes, maïs par la simple pénétration des termes, comme il a été dit. Elle diffère du don de conseil, parce que celui-ci se rapporte aux actions à faire et les règie ; il ne contemple pas les choses divines par les causes les plus élevées comme le fait la sagesse.
95. Enfin la sagesse se distingue du don de science parce que celui-ci, tout en procédant résolutivement, le fait par les causes inférieures et créées. non par les causes les plus élevées, ainsi que saint Thomas l’enseigne IT-IT, q. 9, a. 2 ;Q. 45, a. 2, ad 3; et Sent., III, dist. 35, q. 1, a. 3.
Objection : — Comme le don de science est la science des saints et procède de l’union à Dieu par la charité, il est difficile de comprendre que la sagesse procède par les causes les plus élevées parce qu’elle s’appuie sur cette union à Dieu, et qu’il
n’en soit pas ainsi pour la science, alors qu'elle s'appuie sur la même union,
26. Il faut révondre que bien que la foi connais- se Dieu avant tout, cependant d’une manière secondaire elle connaît aussi les créatures, et l’une de ces connaissances peut être cause de l’autre ; de plus, la foi elle-même, et son exercice, est quelque chose de temporel et de créé.
Or de ja foi naît d’abord l’amour de Dieu, et secondairement l’amour du prochain et de toute créature de Dieu. De là vient que l’âme unie à Dieu par l’amour se laisse facilement conduire par le Saint-Esprit à la connaissance des réalités divines et à celle des réalités créées, Et cette Âme juge des réalités divines selon l’affection et l’union, et selon l’expérienee intime qu’elle en à ; elle juge également des choses créées selon son expérience, soit dans l’affection elle-même ordonnant à Dieu l’amour des créatures, soit dans l’acte de la foi et des vertus, soit dans le mode même de tendre à Dieu par rémotion du créé. Cle qui ne peut se faire sans distinguer entre les créatures et Dieu. En tout cela on voit comment on peut juger par les raisons créées, et des créatures et de Dieu lui-même ; le don de science atteint, en effet, par les raisons créées, et la Cause suprême, et les choses créées.
27. Dans l’union à Dieu par la grâce et la charité, est done suffisamment fondée la double voie de connaissance des réalités divines : tant par la cause première elle-même, à laquelle la charité unit premièrement d’une manière immédiate ; tant par les réalités humaines et créées, auxquelles elle
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nous unit secondairement, et par lesquelles aussi on est conduit à atteindre la cause première.
Et la première sorte de connaissance constitue le savoir suprême, qui est la sagesse ; la seconde constitue le savoir de degré inférieur, qui est la science.
Mais l’une et l’autre supposent l’nnion de l’homme avec Dieu par l’affection de la charité, et aves le prochain et les créatures par la même charité. Nous trouvons dans l’Ecriture la justification de cette distirietion entre les dons de science et de sagesse, par exemple en Jean, 1x, lorsque les apôtres interrogèrent le Seigneur sur la cause de la cécité de l’aveugle-né, et voulurent savoir cela [selon la science], quant à la cause créée et inférieure, c’està-dire quant aux péchés qui sont la cause de telles peines : Rabbi, qui a péché, celui-ci, ou ses parents, pour qu’il naisse aveugle ? Mais le Seigneur répondit selon la sagesse en exposant la raison de cette cécité quant à la cause suprême, à savoir la gloire divine : Ni celui-ci n’a péché, ni ses parents, mais [il est né aveugle] pour que soient manif estées les œivres de Dieu.
De même le prophète jugeait par la sagesse des merveilles de Dieu quand il disait, Ps. 70 : Parce que je n'ai pas connu les lettres j'entrerai dans les puissances du Seigneur ; Seigneur je ne me souviendrai que de ta seule justice. Dieu tu m'as ensoigné dès ma jeunesse, et sans cesse je parlerai de toutes tes merveilles. Voici donc que sans les jettres ni la science humaine l’âme entre dans les puissances du Seigneur, et se sonvient seulement de sa justice ; elle est enseignée par Dieu dès sa
jeunesse, assurément parce que l’onction nous 1nstruit de toutes choses. Et ainsi par la vertu du Seigneur et en raison de sa justice (causes suprêmes et altissimes) elle comprend les merveilles de Dieu, qu’elle proclame, et ceci appartient à la sagesse. Et selon le don de science le même prophète explique la perte de quelques-uns par les causes prochaines qui sont leurs péchés. Comment, dit-il, sontils tombés dans la désolation ? Ils ont défaili subitement, ils ont péri à cause de leur iniquité (Ps. 72). Celui qui pénétrerait les diverses propositions causales dans l’Ecriture, progresserait certes beaucoup dans les dons de sagesse et de science.
28, Il convient enfin d’expliquer comment le don de sagesse diffère du don de conseil.
En effet, bien qu'il appartienne à la sagesse de diriger nos actes, en tant que ceux-ci sont régis par les règles éternelles que la sagesse contemple, comme saint Thomas l’enseigne dans la TT* IT, q. 45, a. », cependant la bonne conduite de nos actions exige aussi le don de conseil correspondant à la prudence qui dirige les vertus morales.
Et de même que la vertu de prudence se distin- -gue de la vertu de sagesse en ceci que la prudence dirige selon les règles humaines les actes concernant telles ou telles choses hic et nunc, tandis que la sagesse contemple les causes suprêmes dont dépendent ces règles et ces actes ; — de même le don de conseil nous dirige dans l’accomplissement immédiat de nos actions, nous portant à agir avec rectitude, et à déterminer le juste point de la vertu même dans les choses très douteuses, comme il est
dit des Macchabées (1, 4) que Le bon conseil est tom-
bé sur eux, — tandis que la sagesse contemple les choses divines quant à leur nature, et en tant que règle éminente de notre action et non pas règle immédiate. | FEU