CHAPITRE V
Le don de Conseil diffère de la F'oi, de la prudence infuse, et des autres dons
1. Il est certain que le don de conseil correspond à la vertu de prudence, parce que c’est au
prudent qu’il appartient de conseiller. Mais on
l’appelle don de conseil, plutôt que de prudence, pour mieux marquer l'inspiration divine qui caractérise les dons du Saint-Esprit. (« Dans les dons de l’Esprit-Saint, dit saint Thomas (II-IT, q. 52, a. 2, ad 1), l’âme humaine se comporte moins comme principe que comme sujet du mouvement ; aussi convient-il que le don correspondant à la prudence soit appelé non pas précepte [par quoi l’âme se eommande à elle-même telle action], ou jugement, mais conseil, afin de signifier la motion par. laquelle
un esprit conduit un autre esprit. »
>, Première difficulté, quant à la distinetion dn don de conseil : — Comment le distinguer de la foi, du don de science, et de la prudence infuse ? Il semble en effet que par ces vertus puisse être accompli tout ce qui est accompli par le don de conseil, et que poser un don spécial de conseil soit chose su-. perflue.
La foi, en etfet, est éminemment pratique, car s’il est vrai qu’elle agit par la dilection, elle est apte par là-même à diriger les actions humaines : elle fait donc l’office de la prudence, bien que selon un mode plus éminent.
De même les dons de sagesse et de science sont à la fois spéculatifs et pratiques (Cf. IT® IF, a. 9 et q. 45) : ils peuvent donc suffisamment régler et diriger notre action, même dans les choses qui excèdent les règles communes, puisque les dons du Saint-Esprit dépassent les règles communes.
Et en admettant qu’un conseil spécial soit néanmoins requis, pourquoi la prudence infuse, qui est une vertu réglée par la foi et par les dons de science et de sagesse, ne suffirait-elle pas à faire ce que l’on attribue au don de conseil ? d’autant plus que la prudence infuse procède surnaturellement, et qu'elle est renforcée par le gnomen, vertu adjointe à la prudence pour les actions extraordinaires et dépassant la règle commune, et cela, semble-t-il, (dans le cas de la prudence infuse) en vertu d’une motion surnaturelle et spéciale du Saint-Esprit.
Pourquoi donc est-il nécessaire de poser, outre toutes ces vertus, un don spécial du Saint-Esprit, qui soit le don de conseil ?
3. Deuxième difficulté, quant à l’objet du don de conseil : — le don de conseil règle-t-il toute action, ou seulement celles qui procèdent des dons qui informent la volonté, comme la piété, la force, et la crainte, en sorte que les opérations de ces dons requièrent un conseil spécial, qui soit un don du Saint-Esprit ?
Mais il semble que le plus souvent ces dons s’exercent en l’absence de ce conseil spécial, puisque bien des âmes qui paraissent les posséder ont
besoin de demander conseil à autrui, surtout pour
se conduire dans les choses ardues et extraordinaires. Maïs si le conseil était un don spécial du Saint-Esprit, il se trouverait en tous les justes, puisque selon saint Thomas, en cette question 68, les dons sont nécessaires au salut. |
4, Troisième difficulté, quant à l’acte du don de conseil : — Le conseil est ordonné à supprimer le doute et l’ambiguïté au sujet de ce qui est à faire. Dès lors il est ou il n’est pas connu avec certitude, Si l’homme qui doit agir ne sait pas intérieurement
si tel conseil vient ou non du Saint-Esprit, il reste
aussi incertain avec ce don qu’il l’aurait été sans lui, il faudra done pour vaincre le doute recourir aux règles de la prudence humaine, et le don de conseil ne servira à rien, parce que l'ultime résolution prudentielle sera prise au moyen de la vertu de prudence ; ce qui revient à dire qu’un tel don n’est pas supérieur à la vertu de prudence, mais lui est plutôt subordonné.
Si au contraire l’âme. qui possède le don de conseil reconnaît avec certitude l’instinet intérieur du Saint-Esprit, elle n’aura pas besoin de consulter les autres dans les choses difficiles et extraordi-
naires, ni de consulter l'Eglise et ses ministres an
sujet des illuminations spirituelles qu’elle reçoit; elle pourra s’abandonner à son sens propre en toutes ses actions. Mais ceci est contraire à la tradition et au style universel de l'Eglise, et ouvre la
voie aux hérésies de ce temps, lesquelles enseignent précisément que n’importe qui peut se conduire soi-même dans les choses spirituelles et dans celles de la foi.
5. Examen de la première difficulté : — (Voir $ 2). Quelques-uns pensent que le don de conseil diffère de la vertu de prudence, en ce qu’il procède sans discours ni enquête de la raison, par la seule illumination du Saint-Esprit, tandis que la vertu de prudence s’appuie sur le discours et l’enquête de la raison. :
Car la prudence fait rechercher les moyens proportionnés à la fin en raison de la nature des choses, It pour discerner cette proportion une délibération est nécessaire, à cause de l’infirmité de notre esprit qui ne saisit pas d’un coup la vérité des choses, et à cause de la contingence des cas particuliers à ordonner à la fin.
Tandis que la proportion que considère le don de conseil ne se prend pas de la nature des choses, mais de la puissance de Dieu, ce qui supprime toute comparaison entre les moyens et la fin et toute diseussion (c’est ce que dit Grégoire Martinez au sujet de la q. 68, a. 4 ; dub. 2).:
6. Mais il n’est pas certain que le don de conseil procède sans discours ni recherche, et par une simple illumination de l’entendement. Car nous ne devons pas attribuer plus au don de conseil dans les choses pratiques, qu’à la sagesse et à la science dans les spéculatives, et ces dons, nous l’avons
montré plus haut, ne procèdent pas toujours sans discours |
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1° parce que l’investigation et le raisonnement sont naturels à l’homme, et les dons du Saint-Esprit ne détruisent pas, mais perfectionnent la nature ;
2° parce que même dans la science infuse du Christ la possibilité du discours et de la comparaison des termes est admise par saint Thomas CES qu, 29)
3° parce que nous n’expérimentons pas ordinairement en nous une lumière qui nous fasse entendre les vérités sans discours ni comparaison. |
Il faut en dire autant du don de conseil. En ef fet, bien qu’il arrive parfois que nous ressentions une illumination soudaine, et que la solution des doutes jaillisse à l’improviste sans recherche préalable, cependant cela se produit aussi dans le domaine de la prudence infuse et même de la prudence acquise, et la fréquence n’en est pas tellement plus grande dans l’ordre surnaturel que nous devions poser un don spécial de conseil pour les rares fois où il en est ainsi. Mais les dons du Saint- Esprit, principalement dans la partie affective, ont des actes plus fréquents, et par conséquent aussi le don de conseil qui les règle. Et il n’y a pas d’inconvénient à ce que, — même pour choisir des moyens ordonnés à leur fin non en raison de ce qu’indique la nature des choses mais en vertu de la puissance divine, — nous ayons besoin de discours et de comparaison; parce que, reconnaître que de tels moyens sont ordonnés à une telle fin par IFR
puissance divine, et comment, et dans quelle me-
186 LES DONS DÜ SAINT-ESPRIÎT
Q 4 4 Q # Q / sure ils le sont, demande un examen réfléchi, éclairé cependant et conduit par le Saint-Esprit.
7. C’est pourquoi, comme nous traitons ici d’un conseil, d’une science et d’une sagesse mystiques et affectives, il faut dire que le don de conseil regle nos actes non par des raisons humaines, mais par des raisons divines, connues non pas précisément par la foi ou la prophétie selon qu'il peut arriver même dans le pécheur, mais par l’expérience intime des réalités divines qui instruit l’âme de tout ce qui est nécessaire au salut, sans exclure cependant le discours et l’enquête, parce que tout cela est conduit par le Saint-Esprit, qui, selon la promesse du Christ, nous enseignera toute vérité; et son onction nous instruira de toutes choses, et quant à la recherche, et quant au discernement, et quant à l’action.
8. L'Ecriture fait souvent allusion aux conseils qui viennent ainsi de Dieu. À mari abundavit co- gitatio ejus et consilium illius de abysso magna, dit l’Ecclésiastique (ch. xx1v). Ego sapientia effudi flumina : «Ses pensées s’élèvent de la mer, et son conseil vient du grand abîme, et moi la sagesse je répands des fleuves ». Comme les nuages s’6lèvent des eaux de la mer, et répandent les fleuves de la pluie, ainsi le conseil de Dieu ou le don de conseil vient du grand abîme de la divinité. De l’océan sans bornes du Saint-Esprit découle l’inspiration surgie des raisons divines. Elles se répandent en pluie spirituelle qui féconde le cœur, lors: que l'inspiration et le conseil nés de cet immense
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abîme rejaillissent en affection pour Dieu et en droite estimation de la fin dernière, de sorte que l’âme peut vraiment dire avec le Prophète : F4 consilium meum justificationes tuae, mon conseil ce sont tes propres sentences.
Celui, en effet, qui se conduit toujours avec tant de droiture et de courage qu’il ne cherche, même au prix des plus grandes difficultés, qu’à se conformer aux desseins de Dieu, — celui-là expérimente que les pensées de Dieu sont le conseil qui le guide, qu’il n’agit pas seulement selon des raisons humaines mais selon l'esprit même de l’Ange du grand Conseil ; il abonde en pensées, et prend s0r conseil du grand Abîme.
9. C’est ce que l’on voit encore dans l’Ecclésiastique, ch. xxxix. Parlant du vrai sage l’Ececlésiastique dit : Dans sa prière il se confiera à Dieu ct Dieu dirigera son conseil et sa conduite, et il le conseillera dans ses secrets.
Cette direction du conseil par Dieu se rapporte évidemment au don de conseil ou à l’esprit de conseil, qui agit secrètement. Or quoi de plus secret et de plus profondément caché que l’affection intérieure de la volonté ? Ce qui se rapporte à l’intellect nu tend plus à la manifestation qu’au secret, et fout ce qui est manifesté est lumière. L'homme qui prend son conseil dans le secret de son esprit et de sa volonté et de son union à Dieu, agit selon le don de conseil, et il a part au conseil de Celui qui opère toutes choses selon le conseil de sa volonté.