La raison de cela se trouve en ce qui a déjà
été dit : l’amour divin et l’union à Dieu produisent la sagesse et la science mystiques, qui illuminent l’intelligence et la rendent apte à juger des choses divines et créées, en raison d’une connaissance expérimentale et savoureuse de Dieu (liée à la charité, qui touche premièrement Dieu et secondairement les créatures). Et c’est de la même manière que l’intelligence est éclairée dans l’ordre pratique, au sujet des choses à faire. La conséquence est évidente, parce que la prudence et le conseil tirent leur force principale de la droite estimation de la fin, de la ferme adhésion à cette fin, et du discernement des moyens qui y conduisent. Or, comme il faut user des créatures comme de moyens pour aller à Dieu, la connaissance que le don de science nous procure des créatures peut donner lieu aussi à une direction prudentielle, selon le conseil du Saint-Esprit, quant à l’usage des moyens créés, et ainsi se justifie l’existence d’un don de conseil fondé dans l’affection mystique et l’union à Dieu.
En bref, là où la partie spéculative est perfectiounée, la partie pratique peut l'être aussi, parce que le pratique est fondé dans le spéculatif, et la prudence est dirigée par la sagesse et la science.
Par conséquent si l'on admet dans. les facultés spéculatives un mode d'opération affectif et mystique selon une connaissance et un jugement fondés dans un goût expérimental et intérieur de Dieu et dans une certaine connaturalité et inviscération aux choses divines, — les facultés pratiques correspondantes pourront aussi être perfectionnées mystiquement et affectivement, en raison de la méme union à Dieu qui leur donnera une meilleure dis-
position, et les rendra plus parfaites dans le jugement prudentiel. Les moyens à employer seront envisagés alors non pas selon des raisons humaines, ou un mode humain même ordonné à la fin surnaturelle, mais selon la confiance en Dieu, assez puissant pour disposer tous les moyens, et vaincre toutes les difficultés.
Et ainsi le don de conseil se fonde avant tout sur l’Espérance divine, parce qu’il dispose de beaucoup de moyens qui ne peuvent être mis en œuvre que grâce au secours divin et à la toute-puissance de Dieu, sur laquelle surtout s’appuie l’Espérance. Cette espérance est moins efficace quand elle n’est pas informée par la charité, mais dans le juste qui a l’expérience de la bénignité de Dieu, et de la volonté qu’il a de nous secourir, et de sa puissance, __ dans le juste elle a toute son efficacité; et le don de conseil s’appuyant sur elle porte à affronter pour Dieu tous les obstacles, à supporter la mort, les douleurs et les afflictions, à mépriser les richesses, à suivre le Christ, bref, à accomplir sous la régulation du don de conseil les œuvres qui exigent les dons de force, de piété et de crainte.
11. Réponse aux objections. — On dit que le don de conseil n’est pas nécessaire, et que la foi suffit, parce qu’elle est également pratique et opère par la dilection. Nous répondrons qu’elle ne suffit pas, parce qu’elle n’est pratique qu ’à titre de règle supérieure et universelle, et non de règle prochaine et appliquée à l’œuvre telle qu’elle se présente hic et nunc, et selon le choix des moyens eux-mêmes ; en effet, pour cela est exigée une vertu spéciale, qui ne
nous donne pas seulement de savoir en général par la foi ce que nous devons connaître et ce que nous avons à faire, mais qui discerne aussi les moyens à employer, qui juge des circonstances dans lesquelles il faut agir, avec quelle intention, quel effet, pendant quel temps, selon quelle mesure, ete.
De toutes ces choses en particulier, ce n’est pas la foi qui s'occupe, mais la vertu de prudence, quant aux règles humaines, et le don de conseil pour ce qui est au delà des règles humaines, parce que ces choses doivent être jugées selon les cas particuliers et ne sont pas des objets de croyance.
12, Si l’on dit que le don de conseil ne peut juger de ces choses par une lumière claire et évidente, et que nous n’avons pas l’expérience d’une telle lumière dans les choses surnaturelles, mais que s’il juge par une lumière obscure, cette lumière est celle même de la foi, et ainsi c’est bien à la foi qu'il appartient de traiter de toutes ces choses, nous répondons
13. La même objection pourrait être faite au sujet de la vertu de prudence infuse. Car celle-ci n’est
pas non plus une lumière claire et évidente, et ainsi
tout devrait se réduire à la foi.
La conséquence ne vaut pas pour la prudence infuse, Elle ne vaut pas non plus pour le don de conseil, Même s’il est inévident, il ne s’ensuit pas que le don de conseil soit la foi elle-même, mais seulement qu’il prend son origine dans la foi, comme la prudence dans les premiers principes pratiques et la syndérèse ; et ainsi le don de conseil
sera obseur dans l’ordre pratique à cause de la dépendance où il se trouve à l’égard de la foi ellemême ; comme la théologie est obseure parce qu’elle s’origine à la foi, et cependant n’est pas la foi ellemême, mais une science dérivée de la foi. Aïnsi la prudence infuse est comme une science pratique dérivée de la foi obscure, et non pas la foi elle-même. Et il en va de même pour le don de conseil, qui est comme une prudence du Saint-Esprit : car le conseil est prudence.
La vérité est que. le don de conseil est réglé par les dons de science, de sagesse et d'intelligence, qui de soi appellent l'évidence, parce qu’ils sont fondés dans l’union expérimentale à Dieu, et dans la charité qui d’elle-même demande à être réglée par la vision, bien que par accident, dans cette vie, elle le soit par la foi. De même la prudence du Saint- Esprit ou le dor de conseil appelle de soi l’évidence pratique propre à cette union expérimentale et affective, bien qu’elle soit en cette vie fondée non sur l'évidence de la vision, mais sur la foi, comme fait la théologie elle-même, et comme il en est des autres sciences subalternées quand elles manquent de l’influx actuel de la science subalternante qui leur donne l’évidence des principes.
14. Quant aux dons de sagesse et de science, bien qu'ils soient pratiques aussi, et non pas seulement epéculatifs, ils requièrent cependant le don de conseil comme distinet de la sagesse et de la science, pour régler immédiatement et commander l’action, comme la prudence règle les œuvres des vertus,
la
Car la sagesse et la science, bien qu’elles soient éminemment pratiques, ne traitent cependant des actes à faire et des principes pratiques que d’une facon commune et « scientifique », non dans le singulier, et selon des règles librement appropriées à la particularité des cas (4), comme fait la prudence, et comme il est nécessaire pour l’action. La science ne porte pas sur les singuliers contingents, comme la prudence [et le jugement pratique]. C’est pourquoi outre les dons de science [et de sagesse], même selon qu’ils sont pratiques et concernent les choses pratiques prises d’une manière universelle et scientifique, un autre jugement est nécessaire, et une vertu ou un don qui se rapporte à ces mémes choses dans le particulier, et aux circonstances des opérations, selon le mode non de la science mais de l’action libre elle-même.
15. Quant à la prudence infuse, elle ne suffit pas à nous conseiller pour toutes les actions auxquelles peut nous mouvoir l’inspiration du Saint-Esprit. En effet, la prudence infuse, bien qu’elle porte sur des matières surnaturelles, en dirigeant les vertus infuses dans leurs opérations, — ne connaît cependant, et n’aiteint cette action surnaturelle que selon le mode humain et les règles communes des vertus.
La foi, il est vrai, atteint les vérités révélées par le témoignage divin, cependant elle ne dicte pas ce qui est à faire dans les cas particuliers, elle le laisse à l’arbitre humain régi par elle dans les ac-
(1) In singulari. et arbitrarie…
-ons qui ressortissent à l’ordre surnaturel, comme » culte religieux, la pénitence, etc...
‘Or, l’entendement humain, même la foi étant upposée, peut être conduit à porter un jugement, Dit par son industrie propre, soit par l’inspiraon et.la motion divine, là où la diligence humaine e peut atteindre. Et au premier cas convient la ertu de prudence infuse, au second le don de pnseil, bien que l’un et l’autre procèdent de la foi, É en matière surnaturelle.
16. Réponse à la seconde difficulté (voir le $ 3 pncernant les objets matériels auxquels s’étend le on de conseil : — Il s’étend directement à toutes +s actions qui sont l’objet des dons appétitifs, à avoir les dons de force, de piété et de crainte. in effet, comme la vertu de prudence a pour objet ; pour matière de sa régulation tous les actes 2gis par les vertus cardinales, elles-mêmes rélées par la prudence, — de même la prudence x Saint-Esprit ou le don de conseil a pour ob- ++ direct de régler et diriger les opérations qui rocèdent des dons du Saint-Esprit perfectionant les facultés appétitives ; parce que si le don 2 conseil s’applique là où sont insuffisantes la #“udence et les règles communes, il doit par suite iriger les œuvres qui dépassent les règles commus, et ce sont les œuvres accomplies sous la motion a dons du Saint-Esprit.
Mais indirectement, et d’une façon secondaire, don de conseil peut diriger ce qui est du domaine 8 règles communes, en tant que celles-ci doivent re soumises et subordonnées aux règles divines.
Et non seulement les choses qui sont de conseil, mais aussi celles qui sont de précepte peuvent être dirigées par le don de conseil. C’est pourquoi saint Thomas dit, dans la II* II*, q. 52, à. 4, ad 4 et ad 2, que « le don de conseil nous dirige dans tous les actes des vertus et dans toutes les choses qui sont ordonnées à la fin de la vie éternelle, qu’elles soient ou non de nécessité de salut. »
Et cela parce que la motion universalissime du souverain moteur qu'est le Saint-Esprit, s’étend à toutes choses. D’autre part, l’indigence et l’infirmité de la créature raisonnable a besoin de la mo: tion du Saint-Esprit non seulement dans ce qui est essentiellement surnaturel, et qui excède les forces créées, mais aussi dans ce qui appartient à l’ordre propre de la créature raisonnable, où elle a besoiïr d’être affermie et dirigée par un secours spécial parce qu’elle est sujette à un grand nombre d’erreurs, et de périls, et de contingences, et elle ne peut faire face à tout cela avec la seule raison hu maine.
L’homme, pour parvenir à la béatitude éternelle et se diriger parmi les choses temporelles dont i lui faut se servir comme de moyens, doit user de ces choses avec une telle justesse, qu’il ne décliné ni à droite ni à gauche ; et il ne peut y arriver si le don de conseil ne le dirige au moins indirectement même dans ce qui est de l’ordre naturel et regard l’action ordinaire de l’homme, parce que toute ces choses sont ordonnées à la fin éternelle ; à caust de ce qu’elles ont d’incertain et de contingent i faut que les actions humaines soient affermies pa: les lumières du Saint-Esprit, — de même que la foi
en bien des aceasions, corrige la raison et son activité naturelle.
17. Instance. — Tous doivent exercer les actes des dons, puisque les dons sont nécessaires au salut, et cependant tous n’ont pas le don de conseil.
Réponse : — Tous les élus ont le don de conseil, mais non pas tous à un degré éminent, ni quant au discernement et au jugement dans les choses naturelles et temporelles prises dans leur ordre propre, mais bien cependant quant à ce qui est nécessaire pour parvenir au salut, et pour mépriser les choses de la terre, pour n'être pas embarrassé par elles, ni détourné des réalités célestes. C’est ce qu’exprime très bien saint Grégoire, dans le chapitre xr des Morales : « Chacun des élus, encore vivant dans ce monde, s'élève cependant hors du monde par l’esprit, déplore l’amertume de l’exil qu’il supporte, et par les incessantes stimulations de l’amour aspire à la sublime patrie. Il découvre ainsi le salubre conseil de mépriser ce temporel qu’il parcourt; et d’autant plus grandit la science du conseil, qui incite à délaisser les choses périssables, d’autant augmente la douleur de n’être pas encore arrivé aux demeures éternelles. Et c’est pourquoi il fortifie son esprit par un sage conseil, et il se considère avec prudence et «irconspection en toute action. Et de crainte que de la décision dont il s’agit une conséquence soudaine et adverse ne surgisse, il la tâte, et la pèse d’abord, du pied doucement posé de la réflexion, en sorte que nul empressement ne le hâte dans ses actions, que nulle chose perverse ne triomphe de lui en guerre ou-
verte, que nul acte de vertu ne le prenne au piège de la vaine gloire. Et tout élu, plus il s’efforce de vivre par le conseil, plus il ressent aussi la fatigue et la douleur de la voie étroite ». Voilà ce qu’opère le don de conseil en n’importe lequel des élus.
18. On ajoute, — pour prouver que beaucoup manquent du don de conseil, — qu’ils ont besoin de demander conseil à autrui, et: ne peuvent recevoir conseil d’eux-mêmes.
Je réponds que cela même provient du divin conseil de recourir aux autres, dans les choses où tu ne peux te tirer d’affaire toi-même. En effet, le Saint-Esprit ne se communique pas à tous avec une
telle abondance qu’ils n’aient besoin de recourir à personne ; et il illumine les petits par les plus instruits, comme les anges inférieurs par les supérieurs.
C’est pourquoi saint Augustin éerit au livre X des Confessions, chap. 26 : « Seigneur, à tous ceux qui te consultent et qui t’entendent, et qui te consultent diversement, tu réponds clairement, mais tous n’entendent pas clairement. Tous te consultent sur ce qu'ils veulent, maïs tous n’entendent pas ce qu’ils veulent. Celui qui te sert le mieux n’est pas tant celui qui mérite d’entendre ce qu’il aura voulu, que celui qui a le mérite de vouloir ce qu'il aura se »
Il faut donc, pour les choses que nous n’avons pas entendues clairement, ni comprises à fond, que nous allions consulter ceux qui sont plus instruits que nous : c’est ainsi que Corneille, bien qu'il ait été visité par un ange, et ait reçu une ré-
vélation de Dieu, a cependant reçu aussi le conseil d’aller chercher Pierre et d’être instruit par lui. Va trouver Simon, surnommé Pierre, lui dit l’Ange, il te dira ce que tu dois faire (Act. x). Ce fut un acte du don de conseil, d’envoyer Corneille à Pierre pour être instruit par lui.
Et Saul lui-même, quand le Christ Seigneur lui apparut, il l’envoya à la ville, pour y être instruit de ce qu’il aurait à faire : Lève-toi, et va dans la ville, et là te sera dit ce que tu auras à faire.
Saint Bonaventure écrit à ce sujet (Traité des. sept dons, sur le don de conseil, chap. 2) : « Le meilleur conseil est de se lever pour chercher l’Epoux et pour le trouver sur les places des préceptes : et les carrefours spirituels des conseils. C’est pourquoi, instruite en eux et conduite par les anges, l’Epouse trouve celui qu’elle aime. Lève-toi done, et entre dans la ville pour prendre conseil, là il te sera dit ce que tu auras à faire. »
19. Réponse à la troisième difficulté (voir le $ 4) qui concernait le doute et l’ambiguité qui accompaenent parfois le conseil : — Absolument parlant il est possible qu'il y ait conseil quant à la détermt nation et à la résolution de la volonté, même s’il n’y a ni doute ni ambiguïté au sujet de ce qu'il y a à faire ; c’est pour cette raison que le conseil se trouve en Dieu, dans le Christ et dans les bienheureux, selon ce que dit le prophète : mon conseil demeurera stable, et toute ma volonté s’accomplira; et l’apôtre : [Lui] qui accomplit toutes choses selon le conseil de sa volonté.
Cependant, en réalité, le don de conseil est donné
aussi, dans la vie présente, pour ôter le doute et l’hésitation ; bien plus, parce que nous sommes en butte à de si grandes difficultés, — pour ne pas errer et nous égarer, et pour parvenir à la cité de” notre repos éternel, nous avons un besoin spécial du don de conseil, et d’être conduits par l'Esprit bon qui seul peut nous introduire dans la terre de la droiture.
Et c’est pourquoi il faut que le don de conseil nous procure une certaine certitude et sécurité, — soit par une inspiration secrète et un instinct selon que l'Esprit lui-même rend témoignage à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu, — soit par l’enseignement exprès et l’exemple des autres, par quoi Dieu nous éclaire.
Dans ce qui est à faire ou non, on doit remarquer que l’incertitude peut porter sur la chose ellemême (est-elle ou non à faire ?) ou sur la lumière reçue (vient-elle de Dieu ou non ?) Parfois il n’y a pas de doute sur la bonté de la chose elle-même prise en soi, comme de souffrir le martyre pour la foi; de cela la bonté est évidente, et il n’y a nul besoin de consulter là-dessus ; c’est ainsi que saint
‘yprien, au juge lui disant : « Prends conseil », répondit : € Fais ce qui t’a été prescrit, dans une chose si juste il n’y a nul besoin de consulter, » Et de même pour l’entrée en religion, s’il n’y a
pas d’empêchement légitime, il n’y a pas non plus:
lieu de douter et il n’est pas besoin de consulter là-dessus, comme saint Thomas l’enseigne IT-IT, q. 189, a. 10, bien que sur la manière d’entrer en religion il puisse y avoir question, et conseil. Ce: pendant le don de conseil peut être requis pour l’ac-
wmplissement de ces choses, à cause du sujet luinême que sa faiblesse tire en arrière, et qui a bewin d’être mû et poussé en avant par le conseil l’une inspiration supérieure.
20. Nous disons donc, que lorsqu'il y a certitude £ sécurité quant à la chose elle-même dont il est | ve l’âme conduite intérieurement par l’Esjrit peut encore, néanmoins, se trouver dans l’hésilation, si vient faire obstacle quelque empêchement égitime que le Saint-Esprit ne veuille pas écarter immédiatement lui-même ; alors il nous conduit à “nsulter les autres, à nous lever et à entrer dans là cité — c’est-à-dire à ne pas demeurer dans nokre isolement et notre singularité, mais à prendre “onseil de la communauté.
Il faut en effet considérer que le don de conseil agit toujours par l'inspiration du Saint-Esprit, toutefois la solution n’est pas toujours livrée immédiatement à chacun par le Saint-Esprit, mais sou- Yent par l'intermédiaire d’autres hommes, avec lesquels il veut que nous communiquions et conférions au sujet de ce qui est à faire, comme Paul conférd de l'Evangile avec ceux qui étaient les plus considérés, de peur de courir où d’avoir couru en vain {Gal. 11, 2). Et alors par le don de conseil l’Espritaint nous conduit à consulter les autres, puis à aecepter et accomplir ce qui a été bien examiné.
Si, au contraire, pour l’accomplissement d’une: “hose certaine et juste, et bonne de soi, bien que difficile, n'apparait aucun empêchement légitime, c’est alors le don de éonseil qui nous meut de l’intérieur à accepter et décider qu’elle se fasse; il est Jà,
200 LES DONS DÜ SAINT-ESPRIT | Éc |
alors, non pour éloigner l'incertitude quant à la bonté de la chose (qui est certaine), mais pour for- | tifier le sujet et l’amener ainsi à surmonter la difficulté. En effet, il n’appartient pas seulement à la vrudence et au conseil de montrer ce qui est à faire (cela appartient à la synesis et à l’eubulie, vertus" adjointes à la prudence), mais aussi de commander, et d'appliquer à l’acte, et c’est même ce qui est le plus difficile et le plus important dans la vertu de. prudence. C’est pourquoi, le don de conseil étant comme -une prudence supérieure, il lui appartient aussi de commander, et d’appliquer à l’action que l’on a jugée bonne.
21. Et pour cela il n’y a plus à recourir au conseil des autres, on doit se mouvoir soi-même volontairement sous la conduite du don de conseil. Ft ce n’est pas se conduire par l'esprit propre contraire au style de l’Eglise; l’esprit propre peut intervenir dans la manière de lever le doute et l’hésitation quant aux choses elles-mêmes qui sont à croire, Où à proposer aux autres, quant aux doctrines à approuver. Mais s’appliquer et se déterminer à l’exécution de choses qui sont certainement bonnes, ce n’est pas agir contre le style de l’Eglise, au contraire c’est agir conformément à lui que d’être mû ainsi par l’instinet intérieur, parce qu’il ne se peut pas que le mauvais esprit conduise à faire ce qui est bon certainement et sans aucun doute, au moins d’une certitude morale. -
22, Si le doute porte sur la chose elle-même à faire, et que l’on se demande s’il est bon de la faire,
si les circonstances convenables sont ou non réalisées, et si l’inspiration intérieure elle-même est de Dieu ou non, — alors le don de conseil ne conduit pas immédiatement à se déterminer pour une partie de l’alternative, et moins encore à agir, ce qui serait téméraire, le doute n’étant pas résolu, — mais il conduit à poursuivre l’examen pour s’assurer si cela est de Dieu, ou non. Telle est en effet la règle apostolique : Ne croyez pas à tout esprit, mais éprouvez les esprits pour savoir s’ils sont de Dieu (I Jean, 4). Et encore (1 Thess., 5) : Ne méprisez pas les prophéties, mais éprouvez toutes choses, el retenez ce qui est bon.
Mais cet examen doit normalement se faire en commun, parce que la règle générale est que l’illumination de Dieu passe par les autres : les inférieurs en effet sont ordinairement illuminés par les supérieurs.
Ce qui ne veut pas dire qu’en cela le don du Saint-Esprit soit soumis à la vertu de prudence, ou lui soit inférieur, ou reçoive sa détermination d'elle, car ceux qui jugent de ces révélations ou de ces ee ne doivent pas le faire selon les raisons de la prudence humaine, mais selon les règles de la foi à laquelle sont soumis les dons du Saint- Esprit, ou selon les dons eux-mêmes, qui peuv ent se trouver plus excellemment chez les uns que chez les autres. Si cependant des raisons humaines ou théologiques sont employées à l’examen de ces sortes de choses, elles sont considérées d’une façon secondaire, et seulement comme servant ministériellement à mieux expliquer ce qui concerne la foi, ou l'instinct du Saint-Esprit. C’est pourquoi dans
l’examen des choses spirituelles et mystiques, il ne faut pas avoir recours seulement à des théologiens scolastiques, mais aussi à des hommes spirituels possédant la prudence mystique, qui connaissent les voies spirituelles, et sachent discerner les esprits.
23. L’Esprit-Saint lui-même conduit à éprouver si les esprits sont de Dieu. Et ce vouloir d’épreuve et d'examen, cette démarche humble, et ce fait de ne pas présumer qu’on puisse soi seul disposer de toutes choses, vient du don de conseil ; et c’est souverainement un conseil de Dieu qu’un conseil d’humilité et d’examen. L'âme qui le suit n’est pas conduite par l’esprit propre, mais par un esprit éprouvé.
24, Il est vrai cependant que parfois l’Esprit- Saint meut les âmes, en dehors des règles ordinaires, à faire quelque chose qui dépasse la prudence humaine, même sans le conseil d’autrui, comme lorsque Samson s’est enseveli sous les ruines d’un édifice, ou que certaines vierges saintes et quelques martyrs se sont jetés dans la mort. Mais cela ne peut pas être défini par des règles certaines. L’Esprit-Saint, qui meut à accomplir ces choses, donne aussi la sécurité intérieure et la certitude, mais il faut en cela être extrêmement précautionneux, et ce n’est pas facilement que quelqu'un doit suivre une telle conduite, de crainte qu’au lieu d’être mû par l’Esprit de vérité il ne soit précipité par l’esprit d’erreur.
Il faut en ce cas suivre la règle de saint Augustin (Cité de Dieu, livre I, ch. 26) : « Celui à qui
lé
il fut enseigné qu’il n’est pas permis de se jeter dans la mort qu'il le fasse cependant, si cela lui est ordonné par Celui dont il n’est pas permis de mépriser les ordres. Qu'il voie seulement si l’ordre divin ne comporte nulle incertitude, » Pour suivre le conseil intérieur sans examen, ni ‘approbation, ni communication avec autrui, il faut bien s'assurer si l’âme qui recoit le souffle de l'Esprit, est toute | sereine et pacifiée, sans le moindre nuage de passion ou d’exaltation, paree que : la Sagesse qui vient d’en haut est en premier lieu pudique, et ensuite elle est pacifique, modeste, etc. (Epître de saint Jacques, 111).
Et alors, celui qui jouit d’une telle paix et d’une telle sérénité, qu’il voie encore si ne demeure pas en lui quelque hésitation, ou obseurité, ou fluctuation, et s’il ne doute aucunement que ce conseil est de Dieu. Car s’il discerne quelque trace d’hésitation ou de doute, alors que son jugement est sain et vigilant, c’est un signe que Dieu ne veut pas que cela soit exécuté aussitôt, mais que cela soit d’a: bord examiné. Pour que cela soit fait sans examen, ‘Dieu doit donner lui-même tout ce que donnerait | L'examen le plus prudent, et il doit laisser l’âme à tel point assurée et certaine, que nulle incertitude ne l’atteigne.
295. Si cependant quelqu'un veut persuader aux autres qu’il possède l'esprit de Dieu et qu’il parle par cet esprit, il ne faut pas le croire facilement mais toujours tout soumettre à l’examen d’hommes sages et spirituels, surtout s’il s’agit de choses graves et extraordinaires,
Et à vrai dire s’il s’agit d’une doctrine ou d’un enseignement à proposer publiquement dans l'Eglise, personne ne peut y être autorisé qui se dit ‘envoyé de Dieu (ou avoir reçu une révélation de Dieu) s’il ne le prouve par un miracle ou par un témoignage exprès de l’Ecriture, comme il est dit au chapitre Cum ex injuncto, au sujet des hérétiques.
Si toutefois il ne s’agit pas de doctrine, ou d’enseignement publie, mais d’une chose particulière et privée, comme de recevoir de la part d’un homme sage l’annonce que ceci ou cela vous arrivera, ou que Dieu ordonne telle ou telle chose, alors, bien que cet avertissement ne doive pas être cru nécessairement, il peut cependant servir à former la prudence, pourvu que la chose proposée soit bonne et convenable en elle-même, et surtout si plusieurs personnes prudentes, et sans avoir communiqué entre elles, proposent la même chose comme dite de la part de Dieu.
Nous lisons en effet que certains ont été avertis par des hommes saints de ce qu’il plaisait à Dieu qu'ils fissent. Ainsi, saint Benoît, sainte Catherine de Sienne, sainte Brigitte, saint Vincent VKerrier, saint François de Paule, ete., ont adressé à quel: ques-uns des avertissements prophétiques et lorsqu'ils parlaient ainsi ils n’avaient consulté personne auparavant. Et les anciens prophètes, même sans miracles à l’appui, disaient beaucoup de cho-ses aux rois pour qu'ils les aecomplissent par commandement divin, et elles étaient exécutées aussitôt, sans autre examen, comme lorsque le roi Sedecias fit venir en secret Jérémie dans sa maison,
Ë LE DON DE CONSEIL 2200 et lui dit : « Penses-tu que celte parole est de ‘Dieu ? » Et [Jérémie] répondit : € Oui ». Et il ‘dit : « Tu seras livré entre les mains du roi de Ba- | bylone » (Jér. 37) ; et lorsqu’à la seule voix du | prophète [Sémaias], Roboam [qui avait rassemblé | déjà toute son armée] renonça à livrer combat aux fils d'Israël (IL Paralip., 11). On trouve, dans l’Ecriture, bien des exemples semblables de pro- | phéties faites et acceptées sans miracles à l? appui. Mais ce n’est pas ici le lieu de traiter plus à fond ME ce sujet, qui appartient au traité de la foi et de la prophétie.