‹ Les Dons du Saint-EspritChapitre 29 sur 47 · Vous avez reçu l’esprit d'adoption filiale en · texte numérisé non relu

Vous avez reçu l’esprit d'adoption filiale en

lequel nous crions Abba, Père » ; et, même article, ad 2, il dit qu’honorer Dieu comme Père, ce qui est le propre du don de piété, est une chose plus parfaite encore que de l’honorer comme Créateur et Seigneur (ce qui appartient à la vertu infuse de religion).

Maïs cela ne suffit pas à justifier la distinction dont il s’agit, car la religion infuse regarde aussi Dieu comme Père, s’il est vrai que regarder Dieu comme Père n’est rien d’autre que le regarder comme principe de la grâce, par laquelle il nous adopte pour ses fils.

Or la vertu infuse de religion se rapporte à Dieu

comme au principe de la grâce, puisqu'elle le considère comme l’auteur de l’ordre surnaturel, et done de la grâce. Elle le regarde donc comme Père, et en cela elle ne diffère pas du don de piété.

5. On dira : — La religion infuse regarde Dieu comme Père, mais d’une façon générale, et pour autant que la foi nous le fait connaître comme Père, auteur de la grâce, du salut et de la gloire. Tandis que le don de piété voit en Dieu un Père en ver tu d’un instinct particulier du Saint-Esprit.

6. Mais on peut répondre que cet instinct particulier ne se distingue pas de la connaissance de la paternité divine que donne la grâce, sinon peutêtre selon le plus ou moins, ce qui ne change pas l’espèce et la raison formelle de la connaissance, mais seulement son degré de perfection.

7. Ne disons pas non plus, comme le fait Grégoire Martinez, que l’inspiration particulière du don de piété qui le distingue de la vertu infuse de religion, ne regarde que les cas extraordinaires ; car les cas extraordinaires dépendent plutôt des grâces gratuitement données, comme la grâce des miracles qui peut se trouver aussi chez les pécheurs, tandis que les dons du Saint-Esprit n’existent que dans les âmes justes, et universellement en toutes ; et cependant elles ne font pas toutes des miracles, ou des œuvres extraordinaires. On n’explique done pas ainsi l’inspiration spéciale requise pour le don de piété.

C’est pourquoi saint Thomas n’a pas posé d’autre différence entre la piété et la religion, sinon

que la religion regarde Dieu comme Créateur et que le don de piété le regarde comme Père. Mais comme il n’a jamais comparé ce don avec la religion infuse, en tant qu’elle regarde Dieu comme auteur surnaturel, et par conséquent comme Père par la grâce, notre difficulté demeure entière.

8. D’autres disent que le don de piété se distingue de la vertu de religion même infuse, par l’extension de sa matière. Car le don de piété embrasse toute la matière de la justice, et il honore Dieu comme Père en telle sorte qu’il regarde les hommes comme frères dans la communication de la grâce et de l’Esprit, et à cause de cela il rend tout à la fois un culte à Dieu et accomplit la justice envers les hommes. Tandis que la religion ne considère que le culte à rendre à Dieu, et ne s’étend pas aux autres matières de la justice.

On peut ajouter aussi que le don de piété porte à révérer les Ecritures en n’y contredisant pas, qu’on les entende ou non, selon ce que saint Augustin lui attribue au livre II de la Doctrine chrétienne, ch. 7, et au livre I du Sermon sur la Montagne, ch. 4. Et de fait on appelle généralement pieuse affection celle que nous portons aux choses de la foi, même si nous ne les comprenons point, et par laquelle nous sommes inclinés à croire. Saint Augustin rapporte l’une et l’autre considération au livre II de la Grâce, ch. 21, n°* 16 et 17.

9, Mais aucun de ces deux arguments n’explique convenablement la formalité spéciale du don Ge piété.

Le premier porte seulement sur l’extension de sa matière et non sur la raison formelle de ce don, mais il faut montrer pourquoi le don de piété requiert une telle extension, et quelle est la raison formelle qui embrasse toute cette matière.

De plus, il n’est pas évident que le don de piété s’étende à toute cette matière, et que la religion infuse ne s’y étende point.

Si en effet le don de piété embrasse toute la matière de la justice, parce qu’il regarde Dieu comme Père, pourquoi n’en sera-t-il pas de même de la vertu de religion infuse, s’il est-vrai qu’elle regarde Dieu comme Père Le fait qu’elle le regarde comme auteur de la grâce ; : elle peut par là même regarder tous les hommes comme frères, en tant qu’ils communiquent dans la même grâce.

Ou bien, s’il n’appartient pas à la religion de considérer la fraternité humaine, mais seulement la paternité divine, comment se fait-il que la piété embrasse l’une et l’autre ? et quelle est cette raison formelle tellement élevée qu’elle embrasse une matière si ample, alors que la raison formelle de la religion infuse ne le fait pas ?

Le second argument n’explique pas non plus le don de piété d’une façon suffisante.

1° Révérer l’Ecriture Sainte ne peut pas être l’acte adéquat et total du don de piété, qui se rapporte aussi au culte de Dieu, et non pas seulement au respect de l’Ecriture.

2° Le don de piété existe chez les anges et les bienheureux, là où il n’y a plus d’Ecriture ;

3° Enfin, le respect et l’amour de l’Ecriture se rapportent plutôt à la foi, ou à la pieuse affection

: par laquelle l’âme est disposée à croire, qu ’à la religion ou à la piété ; c’est la foi qui reçoit le témoi-

enage de l’Ecriture, done c’est elle aussi qui la fait révérer. Et certes si cette révérence est attribuée à la piété, elle peut, à coup sûr, être aussi attribuée à la vertu infuse de religion ; et saint Thomas dit que « révérer les Ecritures semble se rapporter à la latrie. »

10. Pour distinguer du don de piété la vertu da piété qui rend un culte à Dieu, et qui se confond avec la vertu infuse de religion (car, regardant Dieu comme l’auteur de la grâce, celle-ci peut aussi s'appeler piété), saint Thomas dit (1) : « Bien que la vertu de piété, ou latrie, s’adresse à Dieu Jui-même, cependant elle est mesurée par quelque chose d'humain, à savoir le bienfait reçu de Dieu. qui fait de l’Ââme sa débitrice. Mais le don de piété est mesuré par quelque chose de divin, en telle sorte qu’il rend honneur à Dieu, non pas parce que cet honneur lui est dû à raison d’un bien reçu, mais parce que Dieu est digne de tout honneur, étant à lui-même toute sa gloire. »

Ainsi le don de piété et la religion infuse ou latrie qui est la vertu de piété, diffèrent formelle. ment et spécifiquement par la manière dont ils envisagent ce qui est dû à Dieu ; car c’est là ce qu’il

y a de plus formel et de plus intime dans les vertus

qui se définissent par une relation à autrui.

Saint Thomas a done trouvé le trait par lequel le don de piété se distingue essentiellement de la latrie ou religion infuse. Celle-ci est fondée en

(1) 1n III Sent., dist. 34, q. 3, a. 2,aste. 1, ad L:

quelque sorte sur la notion de dette : nous considérons les bienfaits de Dieu, et ce que nous lui devons pour de tels bienfaits, ainsi que fait le Psalmiste dans le psaume 115 : Que rendrai-je au Seigneur pour tout ce qu’il m'a donné ? Je prendrai le calice du salut, et j'invoquerai le nom du Seigneur. L’invocation du Seigneur est ici un acte de la vertu de religion,

11. Au contraire le don de piété, laissant de côté cette mesure, si vaste soit-elle, des libéralités de Dieu, et de ce que nous lui devons en retour, honore et magnifie Dieu en raison de lui-même, qu’il nous dispense des biens ou des maux ; et dépouillé de toute autre considération il ne voit que la grandeur divine en elle-même, disant avec le Prophète : Magnifiez le Seigneur avec moi, et exaltons son nom en ce nom lui-même (Ps. 33). Et encore : J'ai été réduit à rien, et je n’ai rien su ; je suis devenu comme une bête de somme devant toi. Maïs je serai toujours avec toi. Et en effet qu'ai-je au ciel sinon toi, et hors de toi qu’est-ce que j'ai voulu sur la terre. Ma chair a défailli, et mon cœur; tu es le Dieu de mon cœur, et ma part, et mon Dieu pour l’éternité. Il m’est bon d’adhérer à Dieu, de mettre

mon: espérance dans le Seigneur mon Dieu (Ps. 72).

T'el est le don parfait de piété, et le culte de Dieu au delà de la mesure et du mode humains, lorsque l’âme se regarde comme une chose vide, dépouillée de tout bienfait créé, sans intelligence et stupide selon le monde ; comme une bête de somme bonne seulement à porter le joug et à se laisser mouvoir

par Dieu ; lorsqu'elle est toujours avec lui, et que ni dans le ciel ni sur la terre elle ne reconnaît quelque chose pour sien ; lorsque la chair elle-même tombe en défaillance et se consume, et que sa substance est comme un néant devant Dieu. Alors, dans un tel vide et dans un tel anéantissement, oubliant toute mesure des bienfaits de Dieu et se sou-

venant de Sa seule justice, l’âme regarde Dieu © Iui-même comme son héritage éternel, et s’unit à lui immédiatement, et lui rend un culte, et le Vénère en lui-même. Cette âme-là honore Dieu par le don de piété (car adhérer à Dieu est le terme vers lequel tend le don de piété, selon saint Thomas, 4 Lx Sent., dist. 34, q. 3, a. 1, qla 3), elle l’honore dans la bonne et la mauvaise fortune, comme l’apôtre l'avoue de lui-même : Le Christ sera magnifié dans mon corps soit par la vie, soit par la mort (Pl 1), c’est-à-dire non à cause de ses bienfaits ou de ses châtiments, mais à cause de sa seule magnificence.

C’est pour cette raison encore que la Bienheureuse Vierge a dit dans son cantique : M agnificat anima mea Dominum, et eæultavit spiritus meus v Deo salutari meo, quia respexit humilitatem ancillae suae, en telle sorte que la raison de magnifier Dieu et d’exulter en lui n’est pas autre chose que l’altitude elle-même de Dieu regardant cette très profonde humilité et cette condition servile, plutôt que les grâces sublimes qui furent accordées à Marie, même celle de la maternité divine.

12. La vertu de religion a d’autres motifs. Elle considère les bienfaits de Dieu. Par exemple celui

de la création : Vous êtes digne, notre Seigneur et notre Dieu, de recevoir gloire et honneur, et vertu, parce que vous avez créé toutes choses (Apoc., IV). Elle le loue parce qu'’ii est notre rédempteur et l’auteur de l’ordre surnaturel : Vous êtes digne, Seigneur, de recevoir le livre, et d’en ouvrir les sceaux, car vous avez été immolé, et vous nous avez rachetés pour Dieu dans votre sang, et vous avez fait de nous pour notre Dieu un royaume et un sa: cerdoce (Apoc., v). y

Et voici comment s’exprime le don de piété :

Nous te rendons grâces, Seigneur Dieu tout puissant, qui es, et qui étais, et qui viendras, parce que tu es revêtu de ta grande puissance et que tu règnes (Apoc., xt). Et encore (ch. xv) : Qui ne te craindrait, Seigneur, et qui ne glorifierait ton nom? car toi seul es saint. Et répétant l’hymne angélique, l’Eglise lui dit : &« Nous te rendons grâces à cause de ta grande gloire. »

C’est ainsi que le don de piété considère Dieu, formellement, comme Père, et lui rend un culte en raison même de sa gloire et de sa majesté : l’Apôtre magnifie le Christ soit par la vie soit par la mort, et non pas seulement comme Jacob lorsqu'il dit (Gen., 28) : Si Dieu est avec moi, et s’il me garde dans la voie en laquelle je marche, et s’il me donne du pain pour me nourrir et des vêtements pour me vêtir, [...] il sera mon Seigneur Dieu. [...] Et je t’offrirai la dime de tous les biens que tu me donneras. De tous les biens que tu me donneras, dit-il, mesurant donc l’offrande du culte à la mesure des bienfaits.

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