Quant à cet acte du don de piété, qui est, se
Jon saint Augustin, d’honorer les saints et ne pas
contester l’Ecriture, saint Thomas dit, nous l’avons vu, qu'il appartient proprement à la latrie ou religion ; cependant, il appartient aussi au don de piété, maïs selon un mode plus élevé. Le don de piété porte encore à la miséricorde, et c’est pour:
quoi la cinquième béatitude, — Bienheureux les mi-
séricordieux, parce qu’ils obtiendront miséricorde, — correspond à ce don, comme saint Thomas l’enseigne d’après saint Augustin dans la IT IT“, dal, à dt: d'une manière générale, la piété.
opère en tout ce qui regarde la justice, soit envers Dieu, soit envers les hommes, comme nous allons
le montrer.
17, La matière à laquelle s’étend le don de piété
est avant tout ce qui concerne le culte filial de Dieu. Mais elle comprend aussi d’une façon secondaire (et selon la même raison formelle spécifique), tout ce qui regarde la justice envers autrui.
Tel est l’enseignement de saint Thomas dans les Sentences, livre IIT, dist. 34, q. 3, a. 1, qla 2, où il dit que « le don de piété dirige d’une seule et même facon tout ce qui regarde la communication avec - autrui, mais selon une autre mesure que les vertus. Cette mesure est simple et une, et le don de piété est un seul habitus spirituel ». Ainsi, la piété, parmi les dons de la partie appétitive, correspond à la vertu cardinale de justice dans toute l’étendue de sa matière, embrassant par une raison formelle plus élevée toutes les choses auxquelles s’étend la justice à l’égard de Dieu et du prochain.
18. Il faut remarquer que parmi les vertus qui - sont des parties potentielles de la justice, celle qui
se rapporte au culte dû à Dieu est appelée religion
ou latrie ; au culte dû aux parents, — piété ; à l’obéissance due aux supérieurs et aux princes, — respect ou observance (observantia).
Le don de piété embrasse les mêmes objets matériels, mais selon une raison formelle plus élevée que les vertus. Il rend à Dieu un culte filial : Vous avez reçu l'esprit d'adoption des fils, dans tequel nous crions Abba, Père (Rom., vrrr). Dieu nous a volontairement engendrés par sa Parole de Vérité, afin que nous Soyons comme les prémices de ses créatures (Ep. de saint Jacques, 1). Nous sommes ses fils adoptifs par la grâce, et nous attendons l'héritage de la gloire. Et parce que dans l’ordre
des choses humaines la vertu qui porte à honorer les parents se nomme piété, le don qui lui correspond dans l’ordre surnaturel reçoit aussi le nom de piété.
19. Il suit de là que le don de piété s'étend à tou- Les les créatures avec lesquelles l’âme peut communiquer dans la grâce, — ce que ne fait pas la vertu de religion, qui a pour seule fin de rendre à Dieu le culte qui lui est dû, et qui est réservé à son excellence incommunicable : Parce que ma gloire, dit-il lui-même, je ne la donnerai pas à un autre. Cette vertu est appelée latrie, et sa raison formelle même fait qu’elle ne peut sans crime s’étendre à une créature.
La piété, au contraire, considère dans les parents le fait même qu'ils sont source et origine, et elle porte à vénérer le père, en tant qu'il a la dignité de principe. C’est pourquoi partout où se retrouve ce caractère d’origine la piété doit s'exercer. Par la piété nous n’honorons pas seulement nos parents, mais tous ceux du même sang, Ce qui CONCETne le caractère d’origine et de génération dans les êtres qui sont nés du sang et de la volonté de l’homme, et du désir de la chair.
De même, en ceux qui Sont nés de Dieu et régénérés par l'Esprit, il faut que le don qui regarde le principe d’une telle génération, à savoir Dieu en tant que Père, regarde aussi, secondairement, tous ceux qui participent de cette génération spirituelle, et sont nos frères dans la communication de la grâce, comme nous SOMMES fils par adoption divine, Mais cela, la religion, même infuse, ne le fait
pas, parce qu'elle ne regarde pas formellement Dieu comme se communiquant par la Paternité, mais le considère dans l’excellence de son souverain domaine, et lui rend un culte de latrie dans l’ordre de la grâce, et comme en réponse à ses bienfaits envers nous.
20. Le don de piété exige ainsi essentiellement de s'étendre aux hommes en tant qu'ils sont enfants de Dieu, parce que le don de piété porte à révérer la majesté de Dieu non pas suivant la mesure de ses bienfaits, mais à cause de l’immensité de sa gloire. Or la gloire de Dieu est à considérer non seulement en tant qu’elle est infinie en ellemême, mais encore en tant qu’elle se communique aux fils de Dieu rendus participants de la nature divine ; il appartient en effet à la grandeur du Père, auteur de la grâce, d’amener à la gloire un grand nombre de fils, comme à la grandeur du Créateur de donner l’existence à de multiples espèces de choses. C’est pourquoi il est impossible qu’une vertu quelconque, ou un don, inceline au culte filial envers Dieu, et n’incline pas, par voie de conséquence, à la piété à l’égard de tout ce qui est du Père, et concerne ses fils en tant que tels.
Et ainsi comme toutes les créatures spirituelles, sauf les damnés, sont enfants de Dieu, ou peuvent le devenir, à toutes s’étend le don de piété ; de même que la charité, parce qu’elle regarde Dieu comme je Bien souverainement aimable, aime tort ce qui est Dieu, tout ce qui participe de lui le bien. Mais la charité agit ainsi en vertu de l’amour, et
la piété en raison du respect et de la révérence dus [à Dieu et à ses enfants d’adoption].
21. Objection : — Maïs si la religion regarde, elle aussi, Dieu comme Père, (puisque, dans l’ordre surnaturel elle le regarde comme auteur de la grâce), elle devra aussi se rapporter, secondairement, à tous ses fils, et à tout ce qui est du Père, comme fait le don de piété lui-même.
Et la distinction avancée ci-dessus ne suffit pas, à savoir que la religion rend un culte à Dieu à cause de ses bienfaits, et la piété à cause de l’excellence divine elle-même. Car si la piété regarde l’excellence du Père en soi, et non pas en raison d’un bienfait envers nous, elle ne la regarde donc pas comme susceptible de se communiquer à nous, — et la religion tout au contraire : done, c’est plutôt à la religion qu’au don de piété qu’il appartiendra de considérer et Dieu en lui-même, et les hom-
mes en tant qu’ils communiquent dans les bienfaits
de Dieu.
22, Confinmation de l’objection : — Si l’on accorde que la piété regarde non seulement Dieu, mais aussi les hommes, cependant c’est seulement en raison d’un certain respect et d’un certain culte, ce qui n’embrasse nullement toute la matière de la justice, parce que beaucoup d’autres choses ont trait à la justice (au point de vue, par exemple, de ce qui est dû en rigueur, ou de la justice légale, ou même de ce qui est dû moralement), qui ne regardent ni le culte ni la vénération. Donc la piété n’embrasse pas toute la matière de la justice.
23, Réponse à l’objection : — Nous nions la conséquence. En effet la religion infuse regarde en Dieu auteur de l’ordre surnaturel non pas formellement le droit paternel, mais le droit de souverain domaine en cet ordre-là. Bien que, en fait, l’auteur de la grâce soit aussi le Père qui adopte des fils par la grâce, cependant dans cette même dignité éminente sont fondés des droits divers, qui spécifient formellement des vertus diverses :
À l’auteur de l’ordre surnaturel appartiennent d’une part le droit seigneurial de domination souveraine sur les biens eux-mêmes de la grâce ; d’autre part le droit paternel, qui concerne les fils adoptifs, comme héritiers de Dieu et cohéritiers du Christ, et participants du même esprit ; et enfin le droit qu’impliquent l’amour mutuel et l’amitié, en tant que Dieu nous appelle non pas ses serviteurs mais ses amis, ce qui regarde la charité, non la piété.
Si nous considérons le droit seigneurial de Dieu dans l’ordre surnaturel lui-même, sur ce droit est fondé le culte suprême de latrie, ou de religion infuse, qui regarde Dieu comme le souverain Seigneur qui peut, s’il le veut, donner la grâce ou l’6ter ; parce que la latrie est le service le plus total, dont le corrélatif est le souverain domaine ; et ainsi la religion infuse regarde l’auteur de l’ordre surnaturel comme souverain Seigneur, et par identité seulement comme Père. Et elle honore Dieu et lui rend un culte en raison de ses bienfaits.
24, Si au contraire nous considérons le droit paternel par lequel Dieu est pour nous un Père par
l'esprit d’adoption dans lequel nous crions Abba, Père, nous voyons qu’il spécifie le don de piété qui honore Dieu comme principe engendrant par la grâce, et par cette gloire immense qui est l’héritage même des fils. La piété ne voit en lui que cette gloire par laquelle en lui-même il est le Père, et l’héritage même des fils de Dieu. Aïnsi elle fait abstration du droit de souverain domaine, et considère seulement le droit paternel de la souveraine bonté, et elle honore ou magnifie Dieu, parce qu’il est saint (Apoc., xv). Et secondairement elle s’étend à tous les fils de Dieu, et à tout ce qui se rattache à lui comme au Père, parce que toutes ces choses sont indissolublement unies ; de même celui qui rend un culte filial à ses parents exerce aussi la piété à l’égard de ses consanguins, et de ses frères, en tant qu’ils sont quelque chose du père.
25, Nous dirons encore que la religion se rapporte à Dieu qui nous communique ses dons en tant que maître souverain, — de telle manière que ses bienfaits mêmes font de nous ses serviteurs. Car en cela il ne nous rend pas participants de sa gloire, mais nous tient dans l’infériorité propre aux serviteurs. C’est la raison pour laquelle le culte de latrie dont il est l’objet ne peut en aucune manière s'étendre aux créatures.
Mais le don de piété regarde Dieu comme Père, et n’a pas pour motif ses bienfaits : € L’amour pur, dit saint Bernard, ne tire pas ses forces de l’espérance, et ignore pourtant le dommage du manque de confiance. » (1). Or il appartient au
(1) Sermon 83 in Cantica.
père de se communiquer en engendrant, et de faire entrer ses fils au partage de sa gloire, comme 1 appartient à la charité ou mutuel amour d’amitié que celui qui aime se communique aux autres comme à des amis, non comme à des serviteurs.
C’est ainsi que le don de piété porte à rendre à Dieu un culte qui s’étend aussi à ceux qui ont en partage la dignité de la nature divine, et sont fils de Dieu par adoption; comme la charité aime Dieu de telle façon qu’elle s’étend aussi à tous les amis de Dieu et à tout ce qui est de Dieu.
26. Réponse à la confirmation (voir $ 22) : — La piété envers les hommes en tant que fils de Dieu, et frères en la grâce, et membres familiers de la maison du Père, peut s’exercer selon deux voies: différentes dans toute la matière de la justice.
D'une première façon en impérant ou commandant les actes de la justice commutative et distributive et des vertus qui sont agrégées à la justice, pour qu’elles s’exercent envers les hommes avec le motif de les honorer comme il convient parce qu'ils sont les enfants de Dieu. Mais sous cet as-.
pect la religion aussi commande les autres vertus.
27. D'une seconde manière on peut dire que la piété s’étend à toute la matière de la justice, — comme l’écrit saint Thomas, in IIT Sent., dist. 34, q. 5, a. 1, qel. 2, — en ce sens qu’elle-même produit les actes de la justice. Elle en est la source éminemment, mais non formellement selon les raisons particulières des diverses vertus qui se rattachent à la justice. Et cela n’est pas nécessaire. Le don de
piété traite toute la matière de la justice en vertu d’une raison formelle plus élevée. Qu'ici doive
s’exercer la Justice commutative, là, la distributive,
là, la fidélité, ou l’affabilité, . toutes ces tbe se comportent matériellement à l’égard du don de piété, mais il lui appartient formellement de les regarder comme devant être accomplies par les enfants de Dieu, en raison du respect et du culte mutuel entre membres de la même famille, frères en l’esprit et la grâce, frères dans la communion de la foi et des saints, pour qui les-choses dues en justice comptent pour très peu, et ne sont que des
choses matériellement atteintes, auprès des motifs
selon lesquels s’exerce le don de prété. Ainsi l’Apôtre a pu écrire aux Corinthiens, I, vr : Quoi ! ü y en à parmi vous qui, ayant un différend avec un autre, osent aller en jugement devant les pécheurs : et non devant les saints ! Ne savez-vous pas que les saints jugeront le monde ? Et si c’est par vous que
le monde doit être jugé, êtes-vous indignes de ren-
dre des jugements de moindre importance ? Tgnorez-vous que nous jugerons les Anges ? Pourquoi pas à plus forte raison les affaires de cette vie ? Ainsi les saints eu tant que saints, ou fils de Dieu conduits par son esprit et par le don de piété, jugeront les choses du siècle et de la vie humaine, et exerceront la justice commutative et distributive selon une raison plus élevée (que celle qui est propre à ces vertus), et par laquelle ils communiquent avec les anges, bien plus, ils les jugeront. Et cette raison formelle plus élevée est la pieuse affection par laquelle ils traitent et communiquent entre eux en tant qu’enfants de Dieu et membres
de la même famille spirituelle ; ainsi il appartient virtuellement ou éminemment au don de piété de produire des actes de la justice proprement dite, et des autres vertus qui s’y rattachent, et non seulement de les impérer ou commander.
Le Don de Force
28. Il faut rechercher : 1° sa raison formelle : 2° à quelle matière il s’étend.
29, Quant à sa raison formelle le don de force diffère de la vertu de même nom en ceci, que pour triompher des périls et des difficultés il ne s’appuie pas seulement sur les forces humaines, ou mesurées selon le mode humain, mais sur la vertu et la puissance divine, comme participant de cette vertu elle-même.
Quant à la matière à laquelle 1l s’étend, c’est la victoire intérieure sur n’importe quelle difficulté, et le triomphe de la volonté sur tout péril, qu’il s’agisse du péril de la mort, — matière principale de la force, ou des matières accessoires qui concernent les vertus adjointes à la force, comme la magnificence, la persévérance, la patience, etc.
Cette conclusion est de saint Thomas dans la IIe II*, q. 139, à. 1, et plus expressément on III Sent., dist. 34, q. 3, a. 1. Et bien que quelques-uns pensent que l’acte du don de force ne diffère pas en espèce et en substance de l’acte de la vertu du même nom, parce qu’ils estiment que l’acte du don de force peut être produit aussi par la vertu de
: LE De 2 ri Mia z (1e : sf
force (ce que Suarez, lib. IT de Gratia, cap. xx1, num. 10, attribue à Valencia), cependant il faut affirmer que ces deux actes diffèrent spécifiquement, car les dons sont des habitus distincts des vertus et supérieurs à elles, et les actes se distin-
guent entre eux comme les habitus.
30. La force est une certaine fermeté d’âme pour affronter ou supporter des maux graves. Or les forces humaines sont très limitées et fragiles, surtout pour persévérer dans la lutte, et pour surmortter la multitude des périls qui se présentent en cette vie, et spécialement pour parvenir à la fi: éternelle, qui suppose que l’on a échappé à tous les périls et triomphé de tous les maux. Pour tout cela la vertu commune de force ne peut suffire.
La vertu de force procède selon le mode limité propre à l’homme, tout en supposant les secours divins mais recus et limités selon ce mode ; et c’est ainsi que le Philosophe dit au 3' livre de l’Ethique, ch. 9, que , «le fort ne peut être effrayé humainement », c’est-à-dire dans les périls et les événements terribles qui sont à la mesure humaine.
Et bien que la force infuse s’ordonne à la fin surnaturelle de la charité, cependant elle ne reçoit la régulation des vertus surnaturelles que suivant le mode humain, et selon la capacité du sujet, de telle sorte que ce dernier, bien qu’il sache qu’il peut surnaturellement faire des choses beaucoup plus grandes, est retenu par son infirmité propre, et sa limitation, qui imposent leur mode même aux actions et aux vertus surnaturelles.
Mais le don de force est tellement revêtu de la
vertu d’en haut, qu’il rend sienne pour ainsi dire la puissance de Dieu, et repoussant toute infirmité naturelle opère par la seule vertu de la Divinité, selon ce que dit le prophète au psaume 17 : Je t'aime, Seigneur ma force ; le Seigneur est mon roc et mon refuge. Et encore, dans le même psaume : Avec mon Dieu je passerai à travers les murailles…, c’est-à-dire, selon saint Thomas, au passage cité des Sentences : & à travers tout ce qui pourrait faire obstacle à l’infirmité humaine. »
31. Aïnsi la vertu et le don de force diffèrent comme la force humaine et la force divine. La vertu est réglée selon le mode humain et les règles de la prudence ; le don, — selon le mode divin et la vertu divine qui nous assiste; c’est ainsi qu'il est dit au psaume 43 : Ce n’est pas par le glaive qu’ils posséderont la terre, et ce n’est pas leur bras qui les sauvera, mais ta droite et ton bras, et l’illumination de ton visage.
Le don de force perfectionne et aïde la vertu, là où celle-ci pourrait défaillir. Car il est vrai, comme le dit saint Grégoire au livre xxxv des Morales,
ch. 7, que & les dons viennent au secours des vertus ».
32. Objection : — La vertu de force fait face aux maux les plus terribles, à savoir au péril de la mort, comme saint Thomas l’enseigne dans la IT* IT, q. 123, a. 4 ; un don spécial est donc inutile pour affronter la mort et par conséquent tout autre péril moins grave.
De plus, même sans posséder la vertu infuse d force, beaucoup parmi les païens et les infidèles
s’exposent aux tourments les plus cruels et à la
mort, ou se donnent eux-mêmes la mort. Il n’existe
donc pas de difficultés si grandes et si ardues
qu’elles requièrent un don de force en plus de la
vertu de même nom.
33. Si l’on répond qu’il faut en outre que la force soit ordonnée à la fin surnaturelle, et par un secours surnaturel, et que pour cela elle a besoin du don, — on réplique qu’à cela suffit la force infuse; celle-ci en effet regarde la fin surnaturelle et s’appuie sur le secours surnaturel, et elle est réglée par la prudence infuse ; elle peut done accomplir toutes les œuvres du don de force dans l’ordre surnaturel. Et que ces œuvres soient plus ou moins extraordinaires, et exigent une motion spéciale du Saint-Esprit, cela est accidentel, et ne regarde que le plus et le moins à l’intérieur d’une même-entité substantielle et spécifique de l’acte surnaturel.
34. Et encore : — Si la vertu de force incline à affronter même ia mort pour rester fidèle à la vèrtu et à la fin surnaturelle, — pour que cela se fasse par l’instinct et la motion du Saint-Esprit il ne faut rien d’autre qu’une connaissance nouvelle ou un nouveau précepte prescrivant que cela ait lieu ainsi, mais cela n’exige pas une vertu nouvelle, parce que par un nouveau précepte l’espèce de la vertu n’est pas changée. Par exemple : un nouveau précepte ecclésiastique concernant le jeûne ne change pas la raison formelle de la vertu de tempérance. Et le précepte de Dieu à Abraham de mettre son fils à mort, bien qu'il lui ait com-
mandé ainsi une chose extraordinaire, et qui n’6tait rendue licite que par l’ordre même de Dieu, ne s’adressait cependant qu’à la vertu d’obéissance et de religion.
Les actes héroïques et extraordinaires des vertus, bien qu’ils requièrent un secours spécial et une motion divine particulière, ne dépendent pas de vertus d’une autre espèce que la vertu cardinale dont ils sont les actes. Et pour croire à une révélation particulière de Dieu n’est pas requise une autre foi que la foi théologale, qui est une vértu et non pas un don. Par conséquent, pour les œuvres extraordinaires de la force, n’est pas non plus requise une autre vertu que la vertu ellemême de force, bien que ces œuvres se fassent par ‘une motion spéciale de Dieu. |
39. Réponse (Voir $ 32) : — Nous concédons que la vertu de force affronte même la mort ; et que la force infuse le fait à raison de la fin surnaturelle et en vertu d’un secours surnaturel, et que pour tout cela, précisément, n’est pas requis en rigueur un don de force distinct de la vertu. Maïs bien que la vertu de force affronte les épreuves les plus terribles, cependant c’est avec une certaine infirmité et un certain tremblement du côté du sujet opérant.
Et c’est précisément cette infirmité, et ce tremblement et cette hésitation, que le don de force abolit, parce qu’il opère par la motion et l'inspiration du Saint-Esprit, et nous revêt de la vertu d’en haut, en sorte que par ce don nous agissons comme appuyés sur la pierre inébranlable, selon ce que
LE DON DE FORCE ù 231
dit le psaume 26 : Il m'a élevé sur la pierre, et maintenant il a élevé ma tête au-dessus de mes ennemis. Telle est la doctrine de saint Thomas dans le texte cité du livre III des Sentences, où il
dit que : « la vertu de force regarde des œuvres
très difficiles selon leur espèce, mais non pas Cependant en comparaison du sujet qui opère, car elles n’excèdent pas ses forces. Mais le don de force regarde des œuvres qui excèdent le pouvoir humain. »
36. Les forces humaines sont fragiles et promptes à défaillir. At bien que la vertu de force incline à affronter les maux imminents, il reste que la plupart du temps le fort lui-même se laisse ébranler.
Mais le don de force incline de telle facon vers les œuvres ardues qu’il affermit l’infirmité ellemême du sujet, et repousse le tremblement de la nature par la vertu de l’Esprit-Saint qui assiste l’âme.
C’est ainsi que le Christ Seigneur, qui dans sa passion a d’abord tremblé, et montré l’infirmité de la nature humaine, comme procédant selon le mode humain, et par la vertu de force qui est compatible avec ces tremblements, — revint aussitôt, par l’opération du don de force, à sa parfaite fermeté; et, comme le dit le pape saint Léon au sermon viit de la Passion : « le tremblement de l’infirmité ayant été repoussé, et la magnanimité de la vertu confirmée, il fit retour au dessein arrêté selon sa disposition éternelle. »