‹ Les douleurs de la vieChapitre 100 sur 292 · Pensées et Méditations^ par Constant Savy · texte numérisé non relu

Pensées et Méditations^ par Constant Savy

SA DOUCEUJ{. 191

causées par la douleur de ce corps et par ceux qui m'entouraient ; mais ces distractions étaient faibles comme les douleurs et les perceptions qui les causaient; ma vie ne tenait plus à la matière que par un seul des milliers de fils qui l'y avaient rattachée; j'allais expirer.

» Aussitôt, pour marquer sans doute le passage de cette vie à l'autre, il se fit comme d'épaisses ténèbres, auxquelles succéda une éclatante lumière. Alors, ô mon Dieu, je vis votre jour tant désiré! je vis réunis, pleins de joie et de félicité, les êtres que j'avais tant aimés, qui m'avaient inspiré pendant ma vie de ce monde après eux, et qui m'avaient semblé habiter dans mon âme ou planer sur moi. Ils m'attendaient; ils m'accueillirent avec bonheur. Il me sembla que je complétais leur vie, et qu'ils complétaient la mienne. Mais quelle différence, dans mes sensations de bonheur, avec celles de la vie que je laissais! Je ne puis les décrire. Elles étaient pénétrantes sans être impétueuses; elles étaient douces calmes, pleines, sans mélange, sans vide, sans inquiétude, ravissantes , ineffables ; et encore elles se trouvaient unies à l'espérance d'un bonheur plus grand.

» Je ne vous vis pas, ô mon Dieu. Qui peut vous voir? Mais je vous aimais plus que je ne vous avais aimé dan< ce monde; je vous comprenais davantage, je vous sentais avec plus de force. Vos traces, qui se montrent partout et en tout, m'apparaissaient plus sensibles et plus éclatantes; j'éprouvais une admiration et un étonnement inconnus à mon âme jusqu'alors; je voyais mieux une partie des merveilles de votre création. Les entrailles de la terre n'avaient plus de secrets pour moi; je les voyais dans toutes leurs parties : je voyais les insectes et tous les autres êtres qui les habitent, les carrières qui forment la charpente du globe, les mines connues de l'homme et celles qu'il ignore; je comptais son âge dans son sein comme on compte celui d'un arbre dans le cœur de son tronc; je voyais tous les courants qui portent à la mer les

eaux qui l'entretiennent; je voyais le retour de ses eaux; c'était comme le mouvement du sang, dans le cœur de rhomme, du cœur aux extrémités, des extrémités au cœur; etc. » Non, ce n'est point là une simple fiction, c'est une description, car les choses doivent se passer ainsi; nous sentons cela. Bienheirreux donc les morts qui meurent dans le Seigneur! comme le dit l'Apocalypse.

7 A l'aspect de la mort , loin de se troubler, les saints ont souvent donné cours à leurs chants d'allégresse. Couché sur son lit de douleur, près de quitter ce monde , S. François d'Assise contemplait les merveilles de la création et composait ce délicieux cantique :

<( Loué soit Dieu mon Seigneur pour toutes ses créatures I spécialement pour notre frère le Soleil, qui nous donne le jour et la lumière. Rayonnant et beau dans ses splendeurs, ô mon Dieu, il est votre image.

» Loué soit Dieu mon Seigneur pour notre sœur la Lune et pour les Étoiles. C'est lui qui les a formées, dans le ciel, si brillantes et si limpides.

» Loué soit Dieu mon Seigneur pour notre frère le Vent, pour l'air nuageux ou serein, pour tous les temps dont il se sert pour préparer leur subsistance aux diverses créatures.

» Loué soit Dieu mon Seigneur pour notre sœur l'Eau . qui est humble et utile, précieuse et chaste.

» Loué soit Dieu mon Seigneur pour notre frère le Feu, par lequel il éclaire les ténèbres, et qui est beau, fort et puissant.

» Loué soit Dieu mon Seigneur pour notre sœur la Terre, qui par son ordre nous soutient et nous nourrit en produisant les fruits, les fleurs et les herbes.

» Loué soit Dieu mon Seigneur dans ceux qui pardonnent pour son amour, et dans ceux qui supportent la souffrance et la tribulation. Heureux celui qui persévère dan* la paix; il sera couronné par le Très-Haut.

)) Loué soit Dieu mon Seigneur pour notre sœur la Mort, à laquelle nul homme vivant ne peut échapper. Elle nous retire de l'exil , elle nous rend à notre patrie ! Mais malheur à qui meurt dans le péché mortel ! Heureux ceux qui reposent dans le Seigneur, fidèles à sa volonté sainte ! la seconde mort, qui seule mérite ce nom, ne les atteindra pas. »

Anciennement, en Chine, la veille du couronnement de l'empereur, chaque sculpteur de la capitale présentait au prince un morceau de marbre afin qu'il choisît celui dont il voulait qu'on fit son tombeau, parce qu'on devait commencer d'y travailler dès le jour du couronnement. Le sculpteur qui avait présenté le marbre choisi était aussi celui qui devait faire l'ouvrage, et c'était la ville qui le payait d'avance. Cette présentation des marbres se faisait en cérémonie et avec grande pompe. Imposante leçon pour le peuple, et surtout pour l'empereur. Cette pensée de la mort ne paraissait à personne devoir être éloignée comme fâcheuse. Serons-nous, encore une fois, moins courageux que des païens ?

Citons encore l'illustre Mozart, l'un des rois de l'art musical. Né à Salzbourg en 1756, mort en 1791, jamais il n'oublia son éducation chrétienne. Chaque jour il récitait le chapelet. L'image de la mort ne l'épouvanta jamais ; il aimait à en entretenir sa pensée , comme on en possède le témoignage dans la dernière des lettres écrites par lui. — « Comme la mort , à bien prendre les choses , est le vrai but de la vie, je me suis tellement familiarisé avec ce véritable ami de l'homme, que son image, loin d'être effrayante pour moi, n'a plus rien que de doux et de consolant. Je remercie Dieu de m'avoir accordé la grâce de connaître la mort comme la clef de notre véritable béatitude. Je ne me mets jamais au lit sans penser que, tout jeune que je suis, je peux ne point me réveiller le lendemain. Et cependant aucun de ceux qui me connaissent ne pourra dire que, dans l'habitude de la vie, je sois pour cela mo-

rose ou triste. Je rends grâces tous les jours au Créateur de ce bonheur, et le souhaite à tous les hommes mes frères... »

M""^ de Staël a écrit aussi une belle parole : « Trois sommations sont faites à l'homme pour obtenir de lui cette résignation : la jeunesse, l'âge mûr et la vieillesse; heureux ceux qui se soumettent à la première ^ ! »

Alors que Michel-Ange exécutait à Rome ses immortels chefs-d'œuvre , il avait choisi pour l'aider un artiste distingué, son fidèle ami Francesco Amatori, plus connu sous le nom d'Urbino. Cet ami vint à mourir jeune encore, et avec un détachement de la vie qui surprit tous ceux qui avaient été les témoins de ses prospérités. Voici en quels termes Michel-Ange en écrivait lui-même à Vasari : — « Vous savez comment Urbino est mort. C'a été pour moi une très grande faveur de Dieu et un sujet de chagrin bien cruel. Je dis que ce fut une faveur de Dieu, parce que Urbino , après avoir été le soutien de ma vie , m'a appris non seulement à mourir sans regret ^ mais à désirer la mort... Il m'échappe en ne me laissant que l'espérance de le revoir dans le paradis. J'ai un gage de son bonheur dans la manière dont il est mort. Il ne regrettait pas la vie; il s'affligeait seulement en pensant qu'il me laissait accablé de maux , au milieu de ce monde trompeur et méchant. » -

Rappelons enfin le mot d'un homme à qui toutes les prospérités temporelles et les grandeurs avaient été prodiguées, le roi Louis XIV. Dans sa dernière maladie, apercevant, au moyen des glaces, deux pages qui pleuraient au pied de son lit : « Pourquoi pleurez-vous? leur dit-il : avez-vous donc pensé que j'étais immortel? Pour moi, je n'ai jamais cru l'être, et depuis longtemps vous avez dû vous préparer à me perdre. » Il dit à M^"^ de Main-

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