‹ Les douleurs de la vieChapitre 99 sur 292 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Où Ton poursuit les mêmes idées.

« Je crois , à la vérité, dit Montaigne dans son vieux français, je crois, à la vérité, que ce sont les ruines et appareils effroyables dont nous entourons la mort qui nous font plus peur qu'elle. Une toute nouvelle forme , les cris des mères, des femmes et des enfants, la Visitation des personnes étonnées et transies, l'assistance d'un nombre de valets pâles et éplorés, une chambre sans jour, notre chevet assiégé , etc. » : voilà , dit-il , tout le mal ; et au fond on souffre moins qu'il ne parait.

Nos ancêtres du moyen-àge ne paraissent pas avoir eu ces terreurs : car ils se plaisent, dans les peintures de leurs monuments , à y convier l'image de la mort. C'est ce qu'on appelait la danse macabre, scènes lugubres où toutes les classes de la société sont représentées conduites au plaisir par le squelette de la Mort. On voit encore sur le pont de Lucerne l'une de ces peintures les plus célèbres. Elle nous montre la Mort à nos côtés et partout : à table, où elle a la serviette autour du cou , le verre à la main , et porte des santés; dans l'atelier du peintre, où, en garçon

barbouilleur, elle tient la palette et broie les couleurs; dans le jardin, où, vêtue en jardinier, l'arrosoir à la main, elle mène le maître pour voir si ses tulipes sont écloses ; dans la boutique, ou, en garçon marchand, assise sur des ballots d"étofïe , elle a l'air engageant et appelle les pratiques; dans le corps-de-garde, oii, le tambour en main, elle bat le rappel; dans le carrefour, où, en faiseur de tours, elle rassemble les badauds; au barreau, où, vêtue en avocat, elle prend des conclusions; dans l'antichambre du ministre , où, en solliciteur, l'air humble et le dos courbé, elle présente une pétition qui sera écoutée; dans le combat enfin, où elle court en tête des bataillons, et où, pour se faire suivre, elle s'est noué le drapeau autour du cou.

Yoici maintenant un récit , un tableau , qui va nous initier au dernier travail de la vie , en nous encourageant à l'aborder avec confiance lorsque Dieu en aura fait sonner l'heure ^ .

« Je me sentais fort malade; je me trouvais sans force; il me semblait que la vie faisait des efforts pour résister à la mort, mais en vain, et qu'elle allait s'échapper. Mon âme se détachait peu à [peu de la matière répandue dans tout mon corps; je la sentais se retirer de toutes les parties auxquelles elle est si entièrement unie , et comme se rassembler sur un seul point, au cœur ; et mille pensées sur ma vie future l'occupaient , obscures , nuageuses. Peu à peu la nature s" effaçant devant moi en prenant à mes yeux des formes déréglées et bizarres, je perdis presque la faculté de penser, je n'avais plus guère que celle de sentir. Ce sentiment était tout amour : amour de Dieu et des êtres que j'avais le plus chéris en lui, mais sans pouvoir manifester cet amour. Mon âme, retirée sur un point de mon corps, avait cessé presque tous rapports avec lui, et ne pouvait plus lui commander.

» Elle éprouvait encore pourtant quelques distractions

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