M°^e Swetchine, 24 décembre
impatience que se rompent les liens qui nous enchaînent ici-bas. J'ai un grand désir ^ dit S. Paul, de voir se dissoudre mon corps, et de me réunir à Jésus-ChristK Telle devrait être la disposition de tous les chrétiens . s'ils comprenaient leurs réels intérêts. La crainte de la mort, en tant que mort , nous ne la pouvons plus avoir, après tout ce qui a été dit ci-dessus. A quoi nous pourrions ajouter ces belles pensées d'un païen même , Epictète :
<( Pourquoi naissent les épis? N'est-ce pas pour mûrir, et pour être moissonnés ensuite quand ils sont mûrs? Sils avaient le sentiment, pensons-nous qu'ils fissent des vœux pour n'être jamais coupés? Non, sans doute: ils regarderaient , au contraire , comme une malédiction , de n'être point moissonnés. Il en est de même des hommes : ce serait une malédiction pour eux de ne pas mourir. Ne pas mourir, pour l'homme , c'est pour l'épi n'être jamais mûr, n'être jamais moissonné. — Quand l'heure sera venue, je mourrai: mais je mourrai comme doit mourir un homme qui ne fait que rendre ce qu'on lui a prêté. — Pour moi , je souhaite de tout mon cœur que , dans ce dernier moment, la mort me trouve occupé à régler ma volonté, afin que, sans trouble, sans empêchement et sans contrainte, je fasse en homme libre cette dernière action, et que je puisse dire à la divinité : Ai-je violé vos commandements? Ai-je abusé des présents que vous m'avez faits? Ne vous ai-je pas soumis mes sens , mes vœux, mes opinions? Ai-je accusé votre providence? J'ai été malade parce que vous l'avez voulu, et je l'ai voulu de même. J'ai été pauvre parce que vous l'avez voulu, et j'ai été content de ma pauvreté. J'ai été dans l'humiliation parce que vous l'avez voulu , et jamais je n'ai désiré d'en sortir. Je suis encore prêt à subir tout ce qu'il vous plaira d'ordonner de moi. Le moindre signe de votre main m'est un ordre inviolable. Tous voulez
1. Desiderium habens dissolu i et esse cuni Cliristo. Philipp. i. 23.
que je sorte du spectacle magnilique de ce monde? J'en sors, et je vous rends mille très humbles grâces de ce que vous avez daigné m'y admettre pour me faire voir tous vos ouvrages , et pour faire éclater à mes yeux l'ordre admirable avec lequel vous gouvernez cet univers ^ »
Mais, encore une fois, le chrétien va plus loin, et, pénétré des visions de la foi, il aspire à son éternité comme à l'unique vie pour laquelle il fut créé. Quel bonheur de laisser les ténèbres de cette vie malheureuse pour les brillantes clartés du ciel ! Quel bonheur de se sentir à tout jamais à l'abri du péché , assuré contre tout danger de perdre son salut? Quelle joie d'habiter avec les anges , de retrouver ceux que nous avions perdus, de nous dire que pour l'éternité entière nous serons à eux ! Si nous aimons Dieu, c'est là ce qui nous attend dans la mort.
Nous aurons sans doute à expier encore dans le purgatoire ; mais une plus longue vie diminuerait-elle notre compte? Ah! qu'il y a bien à craindre le contraire! Le purgatoire, d'ailleurs, c'est vraiment le salut : y songe-ton? Voyons ce qu'en pensait l'âme si tendre, si unie à Dieu, de S. François de Sales.
« Son opinion était que de la pensée du purgatoire nous pouvions tirer plus de consolation que d'appréhension. La plupart de ceux, disait-il, qui craignent tant le purgatoire le font en vue de leur intérêt et de l'amour qu'ils ont pour eux-mêmes, plus que pour l'intérêt de Dieu : et cela vient de ce que ceux qui en parlent dans les chaires ne représentent ordinairement que les peines de ce lieu, et non les félicités et la paix qu'y goûtent les âmes qui y sont. Il est vrai que les tourments en sont si grands que les plus extrêmes douleurs de cette vie n'y peuvent être comparées ; mais aussi les satisfactions intérieures y sont telles , qu'il n'y a point de prospérité ni de contentement sur la terre qui les puisse égaler.
1. Les Maximes d'Épiciète, édit. Dubuisson (1865), pp. 178-180.
» Les âmes y sont dans une continuelle union avec Dieu. Elles y sont parfaitement soumises à sa volonté ; ou, pour mieux dire, leur volonté est tellement transformée en celle de Dieu, qu elles ne peuvent vouloir que ce que Dieu veut : en sorte que. si le paradis leur était ouvert, elles se précipiteraient plutôt dans Tenfer que de paraître devant Dieu avec les souillures qu'elles voient encore en elles. Elles s'y purifient volontairement et amoureusement, parce que tel est le bon plaisir divin. Elles veulent y être en la façon qu'il plaît à Dieu, et pour autant de temps qu'il lui plaira. Elles sont impeccables , et ne peuvent avoir le moindre mouvement d'impatience et commettre la moindre imperfection. Elles aiment Dieu plus qu'elles-mêmes et plus que toute chose, d'un amour accompli, pur et désintéressé. Elles y sont consolées par les anges. Elles y sont assurées de leur salut, dans une espérance qui ne peut être confondue dans son attente. Leur amertume très amère est dans une paix très profonde. Si c'est une espèce d'enfer quant à la souffrance, c'est un paradis quant à la douceur que répand la charité en leur cœur : charité plus forte que la mort et plus puissante que l'enfer, de qui les lampes sont tout de feu et de flamme. Heureux état, continue le saint évêque , heureux état , plus désirable que edoutable , puisque ces flammes sont flammes d'amour et de charité ' . »
Ce n'est donc pas la perspective du purgatoire qui peut nous empêcher de désirer notre délivrance de l'épreuve terrestre. Au même livre que nous venons de citer- on lit de ce désir, dans un pauvre homme , un trait vraiment touchant.
t Le bienheureux, faisant la visite de son diocèse, fut averti qu'un bon paysan malade eût désiré recevoir sa bénédiction avant de mourir. François de Sales, qui se