III partie, chap
donnait à tous ceux qui le demandaient, y alla, et trouva ce bon paysan aux portes de la mort, mais avec un jugement fort sain. Ravi de voir son saint évêque, il lui dit : « Monseigneur, je bénis Dieu de pouvoir, avant de fermer les yeux, recevoir votre sainte bénédiction. » Il demande à se confesser; puis, se voyant seul avec le prélat, il lui dit : « Monseigneur, mourrai-je ? » Le bienheureux , estimant que la frayeur le saisit, pour le rassurer un peu répondit : « J'en ai vu revenir de plus loin. » Et il ajouta qu'il fallait mettre toute sa confiance en Dieu, qui est le maître de la vie et de la mort. — « Monseigneur, lui dit le malade, mais mourrai-je , à votre avis? — Mon fils, reprit le bon pasteur, un médecin répondrait à cela mieux que moi : ce que je vous puis dire est que je vois votre âme en fort bonne assiette, et que possible vous seriez appelé en autre temps auquel vous n'auriez pas tant de disposition à partir. Ce que vous sauriez faire de mieux est, en quittant le soin et le désir de vivre, de vous abandonner totalement au soin de la Providence et de la miséricorde de Dieu, afin qu'il fasse de vous selon son bon plaisir, et son bon plaisir sera sans doute toujours votre mieux. — 0 Monseigneur, reprit le bon paysan , ce n'est pas de crainte de mourir que je vous demande ceci, mais c'est plutôt de ne pas mourir : car j'ai de la peine à me résoudre à revenir de cette maladie.
Le bienheureux se trouva fort surpris de ce langage. Il lui demanda donc s'il avait quelque regret de vivre, et d'où procédait ce dégoût de la vie , que naturellement on aime tant. — « Monseigneur, dit l'excellent homme , c'est si peu de chose que ce monde , que je ne sais comment tant de gens l'aiment; et, si Dieu n'avait commandé d'y demeurer jusqu'à ce qu'il nous en retire , il y a longtemps que je n'y serais plus. » S. François de Sales, s'imaginant qu'il y avait en cet homme quelque grand déplaisir qui lui faisait abhorrer la vie et souhaiter la mort avec tant d'instance, l'interrogea encore sur ce point. — « Nullement,
dit-il : j*ai joui de la santé jusqu'à cet âge de soixante-dix ans ; de bien, je n'en ai que trop ; je ne sais ce que c'est que pauvreté, par la grâce de Dieu. » Le bienheureux lui demanda encore s'il n'avait point quelque mécontentement de sa femme ou de ses enfants. — « Tous les contentements qui se peuvent souhaiter, reprit-il : jamais ils ne m'ont causé la moindre fâcherie; et, si j'avais peine à quitter ce monde, ce serait à cause d'eux. — D'où vient donc , alors , ce dégoût de la vie ? — Monseigneur, c'est que. dans les prédications, j'ai toujours ouï faire tant de cas de l'autre vie et des joies du paradis, qu'il me semble que ce monde est une prison, un vrai cachot. » Alors, parlant de l'abondance de son cœur, il dit tant de merveilles sur ces choses, que le bienheureux en était ravi. Puis il dépeignit les bassesses des plus éminentes grandeurs, des plus somptueuses richesses et des plus exquises délices du monde : de manière qu'il en imprima un nouveau dégoût dans l'âme même du saint évêque. François se crut même obligé de modérer cette ardeur; il lui fit faire des actes de résignation à la volonté de Dieu quelle qu'elle fût, et d'indifférence de vivre ou de mourir, à l'imitation de S. Paul et de S. Martin. Quelques heures après, lorsqu'il eut reçu l'Extrême-Onction, il expira doucement, sans se plaindre d'aucune douleur, et son corps parut comme transfiguré. — Ne pouvait-on pas dire de lui, comme d'Isaïe : « C'est d'un grand esprit qu'il contempla la fin de toutes choses ^ » ?
On lit dans la Yie du P. Caraffa, général de la Compagnie de Jésus, homme d'une émincnte vertu, qu'il fut à même, un jour, de voir à quel point la soumission aux ordres de Dieu pour quitter ce monde est agréable au sourain Maître. Le saint religieux avait été appelé auprès d'un grand seigneur condamné à l'échafaud dans la fleur de son