S'e Catherine, Dialogue
tous nos désirs , et pour lequel nous avons été créés ? Une charmante légende répandue en Allemagne ajoutera à tout ce que nous venons d'en dire ^
Avant que Luther eût désolé ce pays par l'hérésie , on voyait des monastères au penchant de toutes les collines. C'étaient de grands édifices à l'aspect paisible , avec un clocher s'élevant au milieu des bois. Là vivaient des hommes qui n'occupaient leur esprit que des choses du ciel. A Olmûtz, en Moravie, il y avait un de ces religieux que l'on citait dans la contrée pour sa piété et son instruction. C'était un homme simple, comme tous ceux qui savent beaucoup : car la science , dit notre conteur, est semblable à la mer; plus on s'y avance , plus s'élargit l'horizon et plus on se sent petit. Pierre Alphus , dont le front s'était ridé et les cheveux avaient blanchi à la poursuite de la science humaine, avait fini par appeler à son secours la foi des petits enfants ; puis , confiant sa vie à la prière comme à une ancre de miséricorde, il l'avait laissée se balancer doucement sur les flots paisibles de l'espérance en Dieu.
Cependant, par instants, les tentations de l'intelligence revenaient . et la raison interrogeait la foi sans assez d'humilité. Alors frère Alphus devenait triste ; de grands nuages voilaient pour lui le soleil intérieur; son cœur avait froid. Errant dans la campagne , il s'asseyait sur la mousse des rochers, s'arrêtait sous l'écume des torrents, marchait parmi les murmures de la forêt. Mais il interrogeait vainement la nature ; à toutes ses demandes les montagnes , les flots et les fleurs ne répondaient qu'un seul mot : Dieu.
Frère Alphus était sorti victorieux de beaucoup de ces crises ; mais depuis quelque temps il se sentait moins fort. Ayant remarqué que tout ce qui est beau perd son charme par le long usage , que l'œil se fatigue du paysage le plus merveilleux, l'oreille de la plus douce voix, il s'était demandé comment nous pourrons trouver, même dans le
1. Voir La vieaprèsla mor^^parM. rabbéL.-M.Pioger,9eédlt. ,p.263.
ciel, un aliment de joie éternelle. Un matin, il sortit du monastère avant le lever des frères et descendit dans la vallée. La campagne s'épanouissait aux premiers rayons de l'aube: les oiseaux, qui venaient de s'éveiller, couraient dans les aubépines, et quelques papillons encore à demi endormis voltigeaient nonchalamment au soleil pour sécher leurs ailes. Alphus contemplait avec admiration ce spectacle. Ruisseaux chantant parmi les glaïeuls, clairières habitées par le rossignol, églantines, roses, fraisiers des bois , quelle jouissance dans la vue de votre harmonieuse beauté! Mais ce plaisir lui-même se tarit. Bientôt vous avez parcouru toutes les routes de la forêt, entendu tous ses oiseaux, cueilli de toutes ses fleurs : et alors, adieu la poésie première !
Alphus en fut là promptement : quelles splendeurs célestes pourraient donc occuper éternellement cette âme, que les œu\Tes de Dieu sur la terre n'avaient pu charmer qu'un instant? La tête sur la poitrine, le frère allait toujours, ne regardant plus rien, franchissant les ruisseaux, les bois, les collines. Déjà le clocher du monastère avait disparu: Olmûtz s'était enfoncé dans les brumes avec ses églises et ses fortifications. Alphus s'arrêta. Il était à l'entrée d'une grande forêt. Il y pénètre en hésitant ; à mesure qu'il avance, la forêt devient plus grande, elle se déroule à perte de vue comme un océan de verdure: les arbres sont chargés de fleurs qui exhalent un parfum inconnu. Ce parfum n'avait rien d'enivrant comme ceux d^' la terre: c'était quelque chose de fortifiant et de délicieux à la fois, mais d'une nature cachée, inexprimable. Bientôt il s'y ajoute des concerts c[ui remplissent le bois. Alphus avance toujours, et de loin il aperçoit une clairière éblouissante de lumière. Ce qui surtout le frappe d'étonnement , c'est que parfums , mélodie et lumière ne semblent former qu'une même chose : tout se communique à lui par une seule perception, comme s'il eût cessé d'avoir des sens distincts et comme s'il ne lui fût resté que son âme.
Cependant, il était arrivé près de la clairière et s'était assis pour mieux jouir de ces merveilles , quand tout à coup une voix se fait entendre, mais voix telle que ni lo bruit des rames sur le lac. ni la brise riant dans les saules , ni le souffle d'un enfant qui dort , n'auraient donné l'idée de sa douceur. Ce que l'eau, la terre et le ciel ont de murmures enchanteurs , ce que les langues et les musiques humaines ont de séduction, semblait s'être fondu dans cette voix, qui parlait en chantant. Pareille à un souffle céleste, elle enlevait l'âme et la faisait onduler dans je ne sais quelle région mystérieuse. En l'écoutant, on savait tout, on sentait tout; on eût pu l'entendre pendant des siècles sans la trouver moins nouvelle. Plus Alphus i'écoutait, plus il sentait de joie intérieure.
Mais enfin la lumière s'obscurcit, un long murmure retentit sous les arbres, et la voix se tut. Le moine resta quelque temps immobile, comme s'il fût sorti d'un sommeil enchanté. Il regarda d'abord autour de lui avec stupeur, puis il voulut se lever pour reprendre sa route ; mais ses pieds étaient engourdis, ses membres avaient perdu leur agilité. Il parcourut avec peine le sentier par où il était venu, et se trouva hors du bois. Il cherche le chemin du monastère, et hâte le pas, car la nuit va venir. Mais autour de lui quel changement ! là où il avait vu des arbres naissants s'élevaient maintenant d'énormes chênes; des ponts de pierre , des routes nouvelles , des maisons inconnues, se présentent à lui, et quelques blanchisseuses qui sont là disent tout haut qu'elles ne savent d'où est ce moine qui vient de passer. Il commençait à s'inquiéter, lorsque le clocher du couvent se montra dans le feuillage. Il presse le pas, gravit la colline, tourne la prairie et s'élance vers le seuil. 0 surprise! la porte n'est plus à la même place ; le monastère a changé de forme , l'enceinte est plus grande , les constructions plus nombreuses ; un platane qu'il avait dernièrement planté lui-même couvre maintenant la chapelle de ses branches épaisses et feuillues.
Alphus , hors de lui , se dirige vers la nouvelle entrée et sonne doucement. Ce n'était plus la cloche dont il connaissait le son. Un jeune frère portier vient ouvrir. — a Que s'est-il donc passé ici? demande Alphus : Antoine n'est-il plus le portier du couvent? » — « Je ne connais point Antoine », répondit le Père. Alphus porta les mains à son front avec épouvante. — « Suis-je devenu fou? dit-iL N'est-ce point ici le monastère d'Olmûtz, d'où je suis parti ce matin? » Le jeune moine le regarda. « Voici cinq années que je suis portier, répondit-il, et je ne vous connais pas. »
Alphus promena autour de lui des yeux égarés. Plusieurs moines parcouraient les cloîtres : il les appela; mais nul ne répondit aux noms qu'il prononçait. Il courut à eux pour regarder leurs visages : il n'en connaissait aucun. — « Y a-t-il quelque grand miracle de Dieu? s'écria- t-il. Au nom du ciel, mes frères, regardez-moi : aucun de vous ne m'a-t-il déjà vu? N'y a-t-il personne qui connaisse le frère Alphus? » Tous le regardèrent avec étonnement. — u Alphus ! dit enfin le plus âgé : oui , il y eut autrefois à Olmiitz un religieux de ce nom, je l'ai entendu dire à nos^^ anciens. C'était un homme savant et rêveur, qui aimait la solitude. Un jour il descendit dans la vallée; on le vit se perdre au loin derrière les bois; puis on l'attendit vainement : on ne sut jamais ce que frère Alphus était devenu. Depuis ce temps, il s'est écoulé un siècle entier. »
A ces mots, Alphus jeta un grand cri, car il a^^it tout compris. Il se laissa tomber à genoux, et, joignant les' mains avec ferveur : « 0 mon Dieu, dit-il, vous avez voulu me prouver combien j'étais insensé en comparant les joies de la terre à celles du paradis. Un siècle s'est écoulé pour moi comme un seul jour à ent endive l'harmonie céleste. Je comprends maintenant le ciel et ses joies éternelles. Soyez béni, ô mon DieuI et pardonnez à votre indigne serviteur !» — En achevant ces mots , il étendit les bras, baisa la terre et mourut.
Élévation. — « Il n'y a plus rien en cette vie qui soit capable de me plaire , disait sainte Monique mourante : qu'y ferais-je désormais, et pourquoi y suis-je encore, puisqu'il ne me reste plus rien à y espérer? ' » Gomme elle, ô mon Dieu, je méprise les avantages trompeurs de ce monde de misères. « Quand donc. Seigneur, viendrai-je à vous et me présenterai-je devant votre face -. »