CHAPITRE XX
Qu'il faut toujours espérer dans la miséricorde de DIEU envers nos pauvres morts.
Pour compléter ce qu'on vient de lire, nous extrairons d'un livre tout récent un remarquable chapitre, propre à rendre quelque espoir à beaucoup d'âmes , et à les animer à une confiante prière ^ .
(( Qui peut dire les miséricordes de Dieu au lit de mort de ses enfants? Là, dans ces ombres confuses de la dernière heure, où l'œil de l'homme ne discute plus rien , qui peut savoir ce qui se passe entre Dieu et une âme? Quand l'âme erre sur les lèvres comme un léger souffle, déjà plus de la terre , pas encore du ciel ; au moment où Dieu s'approche pour recueillir cette âme, qui peut dire ce qui se passe ? Une mère repousserait-elle son enfant , même ingrat? n'essaiera-t-elle pas, par tous les moyens, de le ramener à elle? ne fera-t-elle pas les premières et les dernières avances? n'excèdera-t-elle même pas, et jusqu'au bout ne cherchera-t-elle pas à le sauver, même malgré lui? Or, Dieu est plus que mère.
» Voyez ce qu'il a fait pour rendre la perte des âmes presque impossible. C'est peu de nous avoir enveloppés de cette grâce dont il est dit qu'elle nous prévient, qu'elle nous accompagne, qu'elle nous suit, qu'elle nous enveloppe
I. Le Christianisme et les temps présents, par M. l'abbé Em. Bougaud, t. I, pp. 509 et suiv.
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et nous baigne comme une atmosphère : c'est peu d'avoir établi sept sacrements, c'est-à-dire sept fleuves de lumièreet de force qui arrosent la vie tout entière et chaque période de la vie : comme ce n'était pas encore assez pour rassurer son cœur de père, voyez et adorez ladmirable invention de son amour.
» Tous êtes dans une île déserte : vous êtes seul ; vous n'êtes pas baptisé ; il n'y a là, pour vous donner le sacrement de la régénération, ni un prêtre ni un chrétien ni un homme. Tous allez mourir. Serez-vous perdu? Non, Vous avez un cœur ? vous en tirez un seul acte, un acte de désir, un acte d'amour : vous voilà baptisé, régénéré, sauvé. Qui enseigne cela? L'Eglise.
» Vous êtes malade ; déjà , vous sentez que la mort étend sur vous ses ailes funèbres. Vous vous rappelez vos péchés, vos faiblesses, tel acte dont la conscience vous dit : Ceci, certainement, incontestablement , c'est le mal. Le prêtre n'arrive pas pour recueillir votre aveu, l'offrir à Dieu et vous pardonner en son nom : que faire ? Vous avez un cœur : vous en tirez un souffle , un cri , une larme , un regret, un acte d'amour, un seul ! vous voila absous, purifié, pardonné.
» Vous êtes dans une église à l'heure où le saint sacrifice de la Messe ne s'offre pas, où nul prêtre n'ouvre les portes du tabernacle : cependant vous avez faim et soif de Dieu : vous dites : Comme le cerf altéré soupire après les sources d'eau vive, ainsi mon âme soupire après vous, ô mon Dieu! Serez-vous privé du bonheur de la sainte communion? Non. Vous avez un cœur : vous en tirez un acte d'amour : vous voilà communié. Qui dit cela? L'Église. Et elle enseigne que cette communion du désir peut avoir une telle intensité qu'elle égale, en résultat, la communion réelle, et que quelquefois elle la surpasse.
)) Ainsi, le cœur de l'homme a reçu de Dieu une sorte de puissance sacramentelle. Il baptise, il absout, il communie. Il produit tout seul les effets des sacrements, et
les remplace quand on ne peut pas les recevoir. Il est à lui seul toute la religion. Que dites-vous donc quelquefois, que nous damnons tout le monde ? Eh ! vous voyez bien que nous ne pouvons damner personne. Cet homme qui va mourir, il blasphémait tout à l'heure ; le prêtre est venu, il Ta repoussé ; le crucifix, il l'a écarté de la main. C'a été son dernier mot, son dernier acte. Puis il est tombé dans les ténèbres, et dans ces derniers bégaiements que l'homme n'entend plus. Les secours de la religion ne pourront plus arriver jusqu'à son âme , désormais trop avancée dans les ombres de la mort. Mais il lui reste son cœur : et pour être sauvé, pardonné, que faut-il? Un simple acte d'amour, un seul désir, un seul regret, un seul mot : Mon Dieu, 7e vous aime! Hommes aveugles, qui pleurez de désespoir autour de cette couche! pendant ce temps, peut-être, les anges emportent l'âme avec des cris de joie. Elle a été sauvée par le huitième sacrement.
» Cet homme qui vient de se suicider, oh ! il a fait un crime affreux. L'Église se détourne avec horreur de ses restes mutilés, et elle fait bien. Mais enseigne-t-elle qu'il est certainement perdu sans ressources? Non, certes : car qui sait ce qu'a fait son âme au moment où elle partit, blessée, de ce monde? Qui sait ce qu'elle a vu à la lueur du coup qui l'a tuée , quelle révélation lui a apportée la décharge de l'arme à feu? Elle a eu bien peu de temps! direz-vous. Eh! que fait le temps ici? Un mot, un cri, un regard, un élan, c'est assez pour qu'elle sorte purifiée de ce monde.
» Écoutez une histoire.
•f » Dans un des monastères de la Visitation, au temps de la Mère de Chantai, il y avait une humble et sainte religieuse, célèbre d'abord à la cour pour sa beauté, et plus tard au cloître pour ses prières perpétuelles et ses pénitences. Elle se nommait Marie-Denyse de Martignat ; et elle eut un jour la révélation que voici. — Charles-Amédée,
duc de Nemours, qu'elle avait connu autrefois à la cour de Savoie, s'étant battu en duel avec son beau-frère le duc de Beaufort, fut percé d'un coup d'épée et tué raide : ce qui jeta la Savoie dans la désolation. Or, le matin du jour où avait lieu ce triste duel , et près dune semaine entière avant qu'on en eût reçu à Annecy la nouvelle, la Mère Martignat vint toute en larmes se jeter aux genoux de la supérieure en lui disant : « Ma Mère, je viens vous dire que le duc de Nemours s'est battu en duel et a été tué raide ; mais ne craignez rien : au moment où l'épée le toucha, dans cet éclair il a eu le temps d'élever son âme à Dieu et d'obtenir son pardon. Il est en purgatoire ; mais si bas , si bas ! Hélas ! qui l'en retirera !» — Et comme la supérieure hésitait à croire au salut de cette âme : « Ah ! disait la sœur de Martignat, il n"a eu qu'un moment pour coopérer à la lumière de Dieu, mais il l'a fait. » Et elle ajoutait : « Je ne suis pas tant émue du lamentable état de souffrance où j'ai vu cette âme comme je suis arrêtée et occupée en l'admiration du bienheureux moment de grâce qui a fait son salut. Je vois cet instant bienheureux comme un écoulement de l'infinie bonté , douceur et charité divines. L'action dans laquelle il est mort mériterait l'enfer. Ce n'est pas son attention à Dieu qui a su lui attirer du ciel ce précieux moment de grâce : c'est un effet de la communion des saints, par la participation qu'il a eue aux prières que l'on a faites pour lui. La toute-puissance divine s'est amoureusement laissée fléchir par quelque bonne âme, et a fait ce coup au-dessus des lois ordinaires de sa sainte conduite ^ . »
» Elle disait encore (car toute cette théologie est admirable , on ne se lasse pas de la citer) : — « Dieu s'est servi de l'instinct que nous avons naturellement, d'invoquer
1 . On voit que jamais une prière n'est perdue, et aussi combien il importe de prier et faire prier pour la conversion des i)écheurs.
notre principe quand nous sommes dans le pressant danger de perdre Têtre que nous tenons de lui , pour toucher ce prince et pour l'attirer par un élan de recours à la divine grâce efficace. La grâce divine est plus active que nous ne saurions concevoir. Nous n'avons pas sitôt fait un clin d'oeil que Dieu a fait son coup dans une âme qui veut coopérer. Le moment dans lequel l'âme fait l'acte de coopération n'est pas de beaucoup plus long que celui dans lequel elle la reçoit : et en cela l'âme fait une admirable expérience qu'elle est créée à l'image et à la ressemblance de Dieu. »
)) A partir de ce jour, cette jeune et ardente sœur se voua à soulager, par voie d'expiation et de solidarité, celui qu'elle appelait son pauvre prince. Elle pria, elle fit prier pour lui; elle quêtait partout des prières. Elle ne mourut pas sans avoir acquis la certitude que , par le mérite de ses expiations . il avait fait quelques pas vers la lumière, où il devait entrer un jour. — Et jamais ni prêtre ni évêque, ni supérieure ni la sainte elle-même, ne mirent en doute la vérité de cette révélation.
» Oh ! que nous connaissons peu le ccsur de Dieu ! Quand l'homme va mourir, cet homme qu'il a créé de ses mains, qu'il a surveillé avec tendresse pendant toute sa vie, qu'il a talonné, frappé, blessé, illuminé, pour le rappeler à lui , qui n'a rien écouté ; quand il va mourir. Dieu se prépare à lui livrer le dernier combat, le combat: de l'amour, le combat suprême d'une mère qui, voyant que son fils va lui être arraché, devient folle, devient furieuse, arrive au paroxysme de la colère et de l'amour. Il descend donc, ce Dieu de bonté, il se penche, ce père inquiet, sur la couche douloureuse où va mourir un de ses fils. Il fait appel à tout ce qu'il avait employé déjà pour le vaincre , lumières , grâces , tendresses, bienfaits :
Je Ven avais comblé, je t'en veux accabler!
Si le malade se rend aux premiers assauts , les hommes
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voient le triomphe, et la religion se réjouit de la conversion d"un pécheur. Mais, si l'homme résiste et entre, avant d'avoir cédé, dans les ombres qui précèdent la mort, le combat ne cesse pas pour cela: il continue, et la victoire peut encore rester à Dieu, alors même qu'il n'y a plus pour les hommes aucun moyen de le savoir. Quand les yeux du malade sont déjà envahis par les ombres de la mort, quand ses pieds sont froids, quand pour s'assurer qu'il vit encore on est obligé de poser la main sur son cœur, si la main était plus sensible elle sentirait la lutte qui continue, la lutte suprême. Il s'agit d'obtenir un mot, rien qu'un mot, moins qu'un mot; un souffle, un simple élan ! Dieu y travaille avec l'obstination de l'amour : et qui ne sent que Dieu, lutteur habile, bien souvent doit l'obtenir?
» Tous me direz : Que savez-vous de tout cela? où avez-vous pris l'histoire de cette lutte? Et moi je vous réponds : Je lai prise dans votre cœur. Ètes-vous père ? êtes-vous mère? Ce que je dis là, ne le feriez-vous pas? Eh quoi, le cœur de Dieu ne vaudrait pas le vôtre ! et vous auriez l'honneur de faire pour vos enfants plus que Dieu ne ferait pour les siens? Gela est impossible. — Et c'est ainsi , ô Religion divine , que nulle douleur ne reste sans consolation : tu les embaumes toutes dans l'espérance. »
Élévation. — Ah 1 sans doute. Seigneur, si l'on comptait sur ces miséricordes de la fin au lieu de vous servir pendant la vie, ce serait à la fois tenter et outrager votre providence. Yous les réservez, ces bontés, à ceux qui ont eu moins de secours, qui se sont trouvés plus exposés: en un moment vous leur rendez ce que vous avez distribué à d'autres au courant des années. De ces consolantes pensées je ne tirerai donc pas pour moi-même un motif d'attiédissement et de présomption, mais une grande espérance pour tant d'àmes peut-être dont la mort sans préparation m'avait laissé un chagrin mortel au cœur, et
comme un désespoir. Oui, mon Dieu, vous êtes bien le père tendre, aimant, vigilant, indulgent, le père par excellence. Et comment passer un instant, un seul, sans vous aimer de toute la force d'un cœur reconnaissant I