‹ Les douleurs de la vieChapitre 182 sur 292 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Le Purgatoire démontré par la seule raison.

Dans les démonstrations, quelles qu'elles soient, mais plus encore dans les démonstrations religieuses, il ne faut point se trop attacher aux raisons de convenance, parce qu'elles mèneraient fort loin. Cependant on les peut quelquefois invoquer avec à-propos.

(( Toute âme qui sort du corps ne pourra jouir de la présence de Dieu , dit saint Grégoire de Nysse , à moins que le feu du purgatoire n'ait effacé les taches qui lui restent ^ » Ainsi, en premier lieu, la sainteté de Dieu rend impossible l'accès du ciel à toute souillure , si minime qu'elle nous paraisse. Il y a une éternelle, une invincible répulsion entre le moindre mal et le bien par excellence. Et c'est pourquoi il nous est dit : Que celui qui est juste devienne plus Juste encore, et que celui qui est saint devienne encore plus saint'-. Notre transformation en élus couronnés exige la sainteté achevée ; sans quoi nousmêmes , au séjour bienheureux, nous sentant coupables, comme Adam nous fuirions la présence du soleil de justice, et par conséquent n'arriverions point à la félicité promise. Le péché, même le plus léger, est sur l'âme comme une tache noire : les rayons divins ne nous pénétreraient pas sur ce point, et ainsi nous serions privés de l'illumination entière, qui est le bonheur du paradis. En vain dira-t-on qu'un acte de repentir suffirait alors pour effacer la tache : non , car, si ce repentir se produit en ce moment dans toute son intensité, comme cela est certain,

1 . Non poterit Divinitatis pariiceps fieri, nisi maculas sibi immixtas purgatorius ignis abstulerit. De Mortuis.

2. Quijustus est justificeiur adhàc, et sanctussancti/icetur ad/a^c. Apocal. y»>u. if

d'autre part, le temps de mériter est passé. En purgatoire même on ne mérite pas, on expie et l'on prie, et l'on expie en vertu d'une sentence, encore qu'on accepte de toute volonté cette sentence, dans le sentiment de sa propre indignité. En d'autres termes : pour être introduit dans les parvis célestes, auprès de Dieu, parmi les anges et les saints, au sanctuaire de la sainteté, il faut être complètement saint, et le temps n'est plus de se disposera le devenir : c'est la sainteté de Dieu qui repousse nécessairement toute âme encore souillée , jusqu'à ce qu'ait eu lieu l'entière purification. — Certains protestants disent bien que les douleurs de la mort ont accompli cette purification finale, que tout a été expié par l'agonie. Quelle preuve en apportent-ils? aucune. Dans quelle partie de l'Écriture-Sainte ont-ils vu cette affirmation? nulle part. Quel concile, quel écrivain ecclésiastique des premiers siècles, temps auquel ils se vantent de recourir toujours, ont rien dit de semblable? Nous venons de voir, au contraire, par les conciles, par les Pères, par des monuments de toute sorte , que l'Église primitive , que l'Ancien Testament même , ont cru comme nous , enseigné comme nous. « Celui, dit saint Augustin, qui n'aura pas cultivé le champ de son âme et aura laissé les épines le couvrir, celui-là verra venir sur lui la malédiction, et après cette vie il subira ou le feu du purgatoire ou la damnation éternelle*. » Mais, en outre, l'expérience de chaque jour montre que souvent des chrétiens mous , lâches , infidèles sur mille points, ont une mort plus douce, quant aux souffrances corporelles et même quant au calme d'esprit, que maint disciple de Jésus-Christ ardent à se sanctifier et digne d'être proposé à tous comme un modèle. Oii sera, en pareil cas, la justice dans l'œuvre de purification? Le livre de YEcclésiaste nous dit, il est vrai : <( Que Tarbre tombe au nord ou au midi, il restera là où il est

l. De Genesi, contià Manichcéos. 20.

tombé'. » A Dieu ne plaise que les catholiques le nient! Oui , en mourant nous tombons du côté du ciel ou du côté de l'enfer, et d'une manière irréparable; c'est-à-dire que l'élu n'ira jamais en enfer, ni le damné au ciel; mais nous entendons bien que le purgatoire est du côté du ciel, que ceux qui y sont momentanément plongés voient leur salut fixé pour l'éternité, et qu'ainsi se réalise à la lettre la parole du Saint-Esprit : Qu'il tombe au midi ou au nord, l'arbre demeure où il est tombé.

La sainteté de Dieu repousse donc le moindre péché , et ne peut admettre près d'elle l'âme qu'obscurcirait la faute la plus minime. Mais la miséricorde est un attribut de Dieu aussi puissant , aussi adorable , aussi actif que la sainteté. Bien qu'elle s'exerce principalement durant ce temps d'épreuve qu'on appelle la vie, elle n'abdique point au moment de la mort; toujours elle aime à se produire envers les cœurs de bonne volonté. Voici un chrétien dont le trépas a fermé les yeux : il paraît devant son Créateur. — « Otez, ôtez! dit la sainteté : j'aperçois ici mille taches qui n'ont été ni lavées ni expiées : le ciel ne saurait être pour cette âme! » — « Et pourtant, Seigneur, reprend la miséricorde, cette âme vous a aimé, maintenant elle s'élance vers vous de toute son ardeur : ce qui l'alourdit, ce qui la défigure, ce sont des péchés peu considérables, ou bien l'insuffisance d'une expiation d'ailleurs sincère, pendant qu'elle était sur la terre. Elle ne vous a point renié, elle a respecté vos commandements, elle est restée l'enfant soumise de votre Église, ou elle y est revenue sous l'appel de la grâce. L'éloigner à jamais, la perdre pour l'éternité, un père comme vous ne le saurait faire. Qu'elle subisse ici, plus rigoureusement puisque ce ne sera pas par choix , la peine qu'elle mérite encore , et vous l'admettrez ensuite dans les parvis

1. Si ceciderit lignum ad austrum aut ad aquilonem , in quocumque loco ceciderit, ibi erit. Eccl. xi, 3.

de l'éternel séjour. » — Et la n:iiséricorde ouvre le purgatoire. L"idée que nous nous faisons de Dieu, les caractères sous lesquels il se montre à nous dans toute la révélation, justifient rationnellement le dogme catholique.

« La raison . dit un éloquent prélat, la raison, au défaut de la foi, eût inventé le purgatoire. Elle suffit à persuader à l'esprit qu'il faut être pur et digne pour paraître devant le plus pur et le plus digne de tous les juges, et que, si nous ne faisons pas en ce monde une pénitence complète, avant de mourir, il nous sera imposé dans l'autre pour chaque offense une punition, pour chaque tort une réparation, pour chaque souillure une purification. Elle suffit à persuader au cœur tout ce qu'il y a de consolant dans une telle doctrine . puisque le purgatoire est une transaction entre la justice et la miséricorde de Dieu, et que l'homme fixé par la mort dans la voie droite, ne fût-ce qu'au dernier soupir, a dans les souffrances du purgatoire de quoi éclairer sa foi . aiguiser son espérance , purifier son amour, et se rendre enfin digne de voir Dieu face à face ^ » — Si Dieu, pour une ou plusieurs fautes vénielles et légères que nous apporterions à son tribunal , nous damnait impitoyablement parce qu'il serait impossible à son infinie sainteté de nous admettre jamais auprès de lui en cet état , pourrions-nous lui décerner le titre de Dieu des miséricordes , et à notre amour pour lui ne se mêleraitil pas quelque amertume et la plus pénible défiance?

Ajoutons que le dogme du purgatoire est en harmonie avec les sentiments les plus intimes du cœur humain, Dieu a déposé en nous une affection singulière pour nos parents et nos proches : nous ne pouvons consentir à ce que, après la mort, ils ne nous soient plus rien; notre pensée les suit par-delà le tombeau : et quelle douce consolation de savoir que là aussi, là surtout, nous leur pouvons être utiles par nos prières, nos sacrifices, nos bonnes

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