De Curd pro Moiiuis gerendd, xv
certaines nous montrent ces apparitions constatées à toutes les époques, dans tous les pays, devant toutes les classes de personnes. Si le fait existe, il est donc possible. — Des manifestations ont môme eu lieu de la part des damnés. Nous n'en rapporterons qu'un, celui qui se lit dans la vie de S. Bruno, fondateur de la Chartreuse, au xi^ siècle.
t Ce qui le détermina à embrasser la vie solitaire fut ce qui était arrivé devant lui, à Paris, à l'enterrement d'un ecclésiastique appelé Raymond Diocrès, théologien fameux, et qui toute sa vie avait passé pour un homme de bien. Lorsque, aux vigiles des morts chantées sur son corps, on commençait la quatrième leçon par ces mots, Responde inihi (Répondez-moi), le cadavre leva la tête et s'écria d'une voix épouvantable : « Je suis accusé par un juste jugement de Dieu! » Sa sépulture fut différée au lendemain; et alors, au même endroit de l'office, il se leva de nouveau et cria : « Je suis jugé par un juste jugement de Dieu ! » Enfin, au troisième jour, qui fut encore pris pour délai, il ajouta, en présence d'un grand nombre de personnes qu'un événement si tragique avait attirées à l'église : « Je suis condamné par un juste jugement de Dieu! » Bruno donc, présent à ce spectacle, ayant entendu de ses oreilles la voix terrible de cet homme dont la fausse vertu avait trompé ses frères , en conçut une grande terreur des jugements divins, et abandonna totalement le monde, où il est si facile et si commun de se perdre '.
3" — Quant au troisième point , si les âmes peuvent sortir du purgatoire et revenir habiter sur la terre : à leur volonté, non, incontestablement; par la permission du
1. L'authenticité de cette histoire a été. il est vrai, contestée; mais elle est alléguée par le chancelier Gerson, S. Antonin. Denys-le-Chartreux, Surius, et elle est restée clans les traditions de famille des religieux chartreux.
Créateur, oui: et il y a des faits aussi. Les morts ressuscites par Élie et Elisée , par Notre-Seigneur. par S. Pierre , étaient vraisemblablement ou en purgatoire ou dans les limbes, car on ne sort plus de l'enfer une fois qu'on y esl entré. Ce n'était pour eux qu'un changement d'expiation , puisque cette vie est pleine de combats et d'amertumes. Or objectera bien que du moins ils étaient assurés de leur salut , tandis qu'il leur faut maintenant rentrer dans les incertitudes de la lufte : et Bellarmin répond que sans doute, en les renvoyant ici-bas, Dieu les avait confirmés en grâce; sans quoi ils eussent reçu de leur résurrection un tort capital.
Toutefois , et malgré ce que nous venons de dire , le même Bellarmin inclinerait à croire que même de l'enfer, même du ciel, les âmes peuvent être rappelées, en certain* cas, à la vie de ce monde ^ Mais il apporte aussitôt de très importantes réserves. Nous citerons les deux faits qui surtout l'émeuvent.
*l* Le premier est tiré de l'histoire de S. Fortunat, évêque de Todi, ville de TOmbrie ; et voici comment le raconte S. Grégoire le Grand : — « A Todi, vivait avec ses dem sœurs un homme d'excellente vertu , nommé Marcel , qui vint à mourir, à la suite d'une maladie , le soir du samedi de Pâques. Le corps devant être emporté assez loin , il ne put être enseveli le même jour. Le temps le permettant donc, ses sœurs coururent, pleines de douleur, vers le saint évêque , et lui crièrent au milieu de leurs larmes ; « Nous savons que votre vie est celle d'un apôtre ; vous guérissez les lépreux , vous rendez la vue aux aveugles : e1 maintenant venez ressusciter notre morti >^ Le bon saint, à la nouvelle de ce trépas, versa des pleurs à son tour, et
1. Quoi ex calo aiit inferno damnatorum revocari passent ad iltam vkleretur iiicredibile, nisi exstarcnt exempta quœ nerjari non possuiit. De Purgat. II. 8.
leur répondit : « Retournez à votre maison et ne parlez plus ainsi : car tout ceci est arrivé par l'ordre de Dieu, et aucun homme ne peut contre Dieu. » Elles se retirèrent; mais lui, le pieux évêque, resta dans une grande tristesse. Le lendemain, qui était dimanche, dès la pointe du jour, il appelle deux de ses diacres, et avec eux se rend à la demeure du défunt, et, s'approchant du corps, se met à prier. Puis il se lève , s'asseoit auprès de lui , et dit à demivoix : « Mon frère Marcel! » Aussitôt, comme s'il fût sorti d'un léger sommeil , le mort ouvre les yeux , et , se tournant vers Tévéque : « Oh ! lui dit-il , qu'avez-vous fait? qu'avez-vous fait? — Ce que j'ai fait? » reprend Fortunat. Mais , sans le laisser continuer, Marcel lui dit : « Hier sont venus deux personnages qui^ me jetant hors de mon corps, m'ont conduit dans un lieu de félicité; mais aujourd'hui l'un d'eux est revenu qui a dit : Ramenez-le, car Vévêque Fortunat est dans sa maison. » Le mort fut donc ressuscité, et il resta longtemps encore sur la terre. Et toutefois, ajoute S. Grégoire, nous ne devons pas penser qu'il perdit le ciel oix il avait été admis : il n'est pas douteux que les prières de son protecteur l'aidèrent à vivre mieux encore qu'il n'avait fait auparavant * . »
Le second est emprunté au même ouvrage -. Il y avait en Ombrie, dans une vallée appelée Interorina, un prêtre de vie admirable, du nom de Sévère, qui desservait l'église de la B. Marie Mère de Dieu. Un homme de cet endroit, père de famille , étant réduit à toute extrémité par la maladie, envoya bien vite supplier Sévère d'accourir afin de purifier sa conscience avant qu'il rendit le dernier soupir. Le bon prêtre était à ce moment-là dans sa vigne, et il répondit : « Allez devant, je vous suis immédiatement. » Et comme il ne lui restait plus qu'à donner à son travail un dernier coup de main , il tarda de quelques instants , puis