Annales ecclesiastici, anno
t Une religieuse de Lyon , nommée Alice de Thélieux, avait quitté son couvent, en 1316, et était tombée dans le désordre, jusqu'au moment où la maladie la fît rentrer en elle-même et retrouver la grâce divine par la pénitence. Elle mourut dans un petit village , où elle fut enterrée pauvrement et misérablement. Deux ans après, elle apparut à une jeune sœur de son ancien couvent, et plusieurs fois manifesta sa présence, dans les ténèbres de la nuit, par des bruits étranges , dont la sœur ne comprit pas d'abord la signification. L'esprit, une fois reconnu, témoignait une grande joie lorsqu'on chantait l'office ou que l'on parlait de Dieu, soit à l'église soit ailleurs. Il semblait accompagner partout la jeune religieuse, qui s'appelait Antoinette. Interrogée par un prêtre, l'âme assura qu'elle s'était attachée à Antoinette aussitôt après avoir quitté la terre , mais sans pouvoir encore se manifester, et qu'elle ne l'abandonnerait point que le ciel ne lui fut ouvert. On déterra alors le corps de la défunte pour l'ensevelir dans l'abbaye. Toute la ville de Lyon , son archevêque en tête , s'occupa de ces phénomènes; l'instruction juridique en fut faite , des prières ordonnées , des expiations accomplies en faveur de l'âme. Puis , en présence du corps et devant une assistance très nombreuse , l'autorité ecclésiastique interrogea l'esprit , au nom de Dieu et pour le triomphe de la vérité. Nous donnons ces questions, avec les réponses textuelles.
— « Dis-moi, Esprit, si tu es véritablement l'âme de sœur x\lice, depuis longtemps morte, et jadis sacristaine de ce lieu. Oui. — Les ossements apportés ici sont-ils de ton corps ? Oui. — Y a-t-il quelque ange avec toi ? Oui. — Estce un ange bienheureux? Oui. — Ce bon ange te conduitil partout où tu dois aller? Oui. — Est-ce le bon ange qui pendant ta vie te fut donné pour gardien par la Providence divine? Owi. — Quel est le nomdeceiânge'l {Pas de réponse.) — Est-il de la troisième et haute hiérarchie céleste? Oui. »
Les demandes et les réponses suivantes doivent être
particulièrement remarquées , pour la consolation et l'encouragement des cœurs de bonne volonté.
— Ton bon ange fut-il séparé de toi dès que tu fus morte ?To??. — Est-ce qu'il ne t'a pas laissée quelquefois? jSon. — Ton bon ange t"encourage-t-il et te console-t-il dans toutes tes afflictions et peines? Oui. — Peux-tu voir d'autres bons anges que le tien, et en vois-tu ? Oui. — L'ange de Satan n'est-il pas avec toi? {Point de réponse. ) — Ne vois-tu pas le démon ? Si. »
Observons qu'elle ne se donne aucunement pour tourmentée par lui. Elle le voit , comme elle voit aussi les bons anges ; mais de ceux-ci il en est un préposé à sa garde et qui la protège.
— « Je te conjure , au nom de Dieu, de me dire s'il y a véritablement un lieu appelé purgatoire, oii sont les âmes que la justice divine condamne à être enfermées. Oui. — As-tu vu punir quelques âmes en purgatoire? Non. — Astu vu en purgatoire quelques personnes que tu avais connues en ce monde? Oui. — Y a-t-il en ce monde quelque douleur ou quelque souffrance qui puisse être comparée aux peines du purgatoire? [Aucune réponse). — Si l'on fait quelque œuvre de piété pour te soulager, connais-tu la personne qui la fait? Oui. »
Et ici la confirmation expresse de ce que nous disions tout à l'heure.
— « As- tu été quelques moments sans souffrir depuis que tu es morte? Oui. — As-tu éprouvé du repos le jour du vendredi-saint, en l'honneur de la passion de Notre- Seigneur? Oui. — As-tu été en repos le saint jour de Pâques, en l'honneur de la glorieuse résurrection? Oui. — Le repos t'a-t-il été accordé le jour de l'Ascension ? Oui. — Aussi les jours de la Pentecôte et de Noël? Oui. — En l'honneur de la Sainte Yierge Marie, as-tu été en repos le jour de ses fêtes? Oui. — As-tu été soulagée à la Toussaint? Oui. — Dis-moi si les âmes du purgatoire sont en repos le jour des Trépassés. Oui. »
On pourrait objecter qu'évidemment le temps ne se mesure point dans l'autre vie comme dans celle-ci , et que de telles réponses porteraient avec elles , du premier coup. un caractère de fausseté. Mais cette fin de non-recevoir paraîtra superficielle pour peu que l'on réfléchisse à la nature des peines du purgatoire, qui sont essentiellement temporaires, et à ce titre se composent forcément de périodes s'écoulant parallèlement à celles de notre existence terrestre. Peu importe qu'il n'y ait pas succession de jours et de nuits, si la durée concorde. Qu'y a-t-il donc d'impossible ou d'invraisemblable à ce que le moment où l'on célèbre sur la terre les mystères divins se marque dans l'autre vie par une suspension de douleurs? Est-ce que, par exemple, l'heure où Notre-Seigneur expira sur la croix n'a pas retenti au fond des limbes ? Mais achevons notre récit.
L'évêque continue d'interroger. — « Connais-tu l'époque où tu seras délivrée de ta peine? Xon. — Dis-moi si , depuis le jour où tu as quitté ce monde pour l'autre , tu as été transportée quelquefois aux joies des saints glorieux , par la volonté divine ? Oui. — Pourrais-tu être délivrée par des jeûnes? Oui. — Par des aumônes ? Oui. — Par des pèlerinages? Oui. — Pourrais-tu être délivrée par les prières de cette jeune fille à qui tu as été envoyée ? Oui. — Le Pape a-t-il le pouvoir de te délivrer en vertu de son autorité pontificale ? Oui. »
L'évêque. après cet interrogatoire en présence de la communauté, fit des prières solennelles, auxquelles se joignit l'assistance, et, peu de jours après, l'âme assura qu'elle était délivrée de toute souffrance. C'était le 20 mars. Elle se fit voir à la sœur Antoinette , au milieu de la nuit , vêtue du costume religieux, et lui dit : — « A la même heure où le bon évêque m'a donné sa dernière bénédiction, je dois laisser ce misérable monde et aller goûter le bonheur qui ne finira jamais. Vous ferez savoir cela à toutes nos bonnes sœurs. Sachez, ma chère amie , que ce sont les prières de la bienheureuse Mère de Dieu qui m'ont
délivrée du péril de la damnation éternelle et mont replacée dans le chemin du salut. A l'heure de ma mort, je ne fus pas brûlée par le terrible feu du purgatoire, je ne fus pas plongée dans les puits infernaux, mais je fus envoyée dans l'air ténébreux pour y accomplir ma dure pénitence , qui devait durer trente-trois ans , par juste sentence divine. Jai tant souffert d'affliction et de peine, quil n'est pas de créature qui le puisse raconter. Mais sachez que mon bon ange ne m'abandonna jamais; au contraire, il me consolait assidûment dans ma terrible affliction. C'est pour me délivrer de cette peine qu'il obtint de Dieu que je vous fisse connaître par certains signes la grande nécessité où j'étais. Et bien m'en a valu : car j'ai maintenant touché le terme de toutes mes douleurs , grâce à vous , ma chère sœur, à qui j'ai été spécialement envoyée, selon mon désir et ma demande. Je me souviendrai toujours de votre charité. » — La voix dit d'autres choses encore pour expliquer ce qui avait assuré à sœur Alice la puissante intervention de Marie. A la fin, elle s'exprima ainsi : — « Il est temps que je parte. Je vous dis adieu, en vous remerciant de ce que vous avez fait pour moi ; je remercie, avec vous, tous ceux qui se sont intéressés à mon sort. Je prierai Dieu de vous faire la grâce de parvenir bientfît au lieu où je vais. Tous me recommanderez à mes pieuses sœurs, et à tous ceux qui ont pris part à ma délivrance ^ »
EléTation. — Puissé-je , ô mon Dieu, être saint, pour mériter davoir part aux faveurs que vous réservez aux âmes qui vous appartiennent véritablement ! Cela dépend de moi. puisque votre grâce ne me manquera jamais. Je sais que j'ai en vous le plus tendre et le plus aimant des pères, et que, dans les châtiments même, c'est mon bien
Trois apparitions d'âmes du Purgatoire, pp. 17-49. (Paris, Palmé^
éternel que veut votre douce Providence. Mais quelle folie à vos enfants de fuir ce qui dès ici-bas, c'est-à-dire l'épreuve et la pénitence, doit les purifier, leur ouvrir plus tôt le ciel ! Nous redoutons votre justice, et à bon droit; mais que ne fait pas votre miséricorde pour nous soustraire à ses rigueurs! Ah! je ne dois accuser que moi si ma récompense est différée.