‹ Les douleurs de la vieChapitre 243 sur 292 · CATHERINE DE GENES · texte numérisé non relu

CATHERINE DE GENES

consumer, le cristal, successivement découvert, recevra de plus en plus les rayons du soleil, et, quand Vobstacle aura disparu tout à fait, le cristal sera entièrement pénétré par la lumière. Ainsi en est-il des âmes dans le purgatoire. La rouille du péché est le voile qui intercepte pour elles les rayons du vrai soleil, qui est Dieu. Le feu va consumant de jour en jour cette rouille ; et , à mesure qu elle est consumée , les âmes réfléchissent de mieux en mieux la lumière du soleil de vie ; leur joie augmente à mesure que diminue la rouille et qu'elles sont mieux exposées aux divins rayons. Ainsi, Tun va toujours en augmentant, l'autre en diminuant toujours , jusqu'à ce que le temps de l'épreuve soit accompli. Qu'on ne croie pas cependaiit que la peine diminue : ce qui diminue, c'est la durée ^ Mais, dans l'intime de leur volonté , ces âmes ne pourraient jamais se résoudre à dire que ces peines soient des peines, tant elles sont heureuses de la disposition de Dieu , à laquelle leur volonté est unie par le lien de la pure charité.

» D'autre part cependant, elles endurent une peine si extrême, qu'il n'est point de langue qui la puisse raconter, qu'il n'est pas même d'entendement qui puisse comprendre la plus petite étincelle du feu qui les consume , à moins que Dieu ne la lui montre par une faveur spéciale. Il a daigné, par grâce, me faire voir une de ces étincelles;mais je n'ai pas de termes pour la décrire. Quant à la vuei que le Seigneur me donna alors, elle n'est jamais sortie de' mon esprit.

» Les âmes du purgatoire ont une volonté en tout conforme à celle de Dieu : aussi Dieu, dans sa bonté , leur fait ressentir l'amour infini qu'il a pour elles : ce qui fait que , du côté de la volonté, elles éprouvent un véritable bonheur.) Elles sont purifiées de tout péché quant à la faute, et leur pureté sous ce rapport est maintenant aussi entière que

1. Nous l'avons dit plus haut, la peine elle-même diminue graduellement pour beaucoup d'âmes.

quand elles sortaient des mains du Créateur. Ayant eu en ce monde un repentir sincère de tous leurs péchés, et s'en étant confessées avec une ferme volonté de ne les plus commettre. Dieu leur a pardonné aussitôt; et, ce pardon ayant effacé la faute , il ne leur reste plus que la rouille du péché, dont elles se purifient par la peine du feu. Ainsi, pures de tout péché quant à la coulpe ou faute, et unies à Dieu par la volonté , elles le voient clairement, selon le degré de lumière où il lui plaît de se révéler à chacune d'elles; elles comprennent de plus en plus quel inénarrable bonheur c'est de jouir de Dieu, et que les âmes ont été créées pour cette fin. Elles trouvent encore en elles une conformité si étroitement unitive avec Dieu, et cette conformité les attire si fortement l'un vers l'autre, en vertu de rinstinct naturel qui porte l'âme vers Dieu , qu'il n'y a ni raisonnements . ni comparaisons ni exemples , qui puissent faire connaître cette attraction unitive telle que l'âme la sent en effet et la comprend par un sentiment intérieur. Je vais néanmoins, pour en donner une idée, me servir d'une image qui s'offre en ce moment à mon esprit.

» S'il n'y avait dans le monde entier qu'un pain, destiné par la seule vue à satisfaire la faim de toutes les créatures : si maintenant un homme, qui aurait ce besoin de nourriture qui nous est à tous naturel dans l'état de santé, ne l'apaisait pas cependant, et si. privé de tout aliment, il ne pouvait ni mourir ni être malade, n'est-il pas clair qu'il serait en proie aune faim toujours plus grande? Supposez que cet homme sût que ce pain unique peut seul , par la vue , le rassasier, et que sans lui il restera avec sa faim dans un.^ intolérable torture : n'est-il pas évident que plus il approcherait de ce pain sans pouvoir y porter les yeux , plus se< désirs seraient irrités? que son tourment serait d'autant plus cruel que son instinct appelle avec plus de force la vue de ce pain, unique objet de son envie? Toilà précisément la faim qu'éprouvent les âmes du purgatoire. Elles ont l'espérance de voir un jour ce pain divin et de s'en

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rassasier à souhait ; mais la faim et le martyre qu'elles endurent est quelque chose dineffable, tant qu'il ne leur est pas encore donné de se rassasier de Jésus-Christ., vrai Dieu, notre Sauveur et notre amour. »

La sainte explique alors ce que nous avons dit plus haut sur le sentiment d'expiation nécessaire qui est dans ces âmes, et qui leur fait bénir avec reconnaissance la sagesse divine.

« De même que l'âme nette de toute tache, entièrement purifiée, ne trouve son repos qu'en Diel', parce qu'elle a été créée pour cette fin, de même l'âme en état de péché n'a point d'autre centre que l'enfer, établi par la divine justice pour être son terme. C'est pourquoi, à l'instant même où une âme en état de péché se sépare du corps , elle va droit au lieu qui lui est préparé , sans autre guide que le péché lui-même; et, si elle ne trouvait alors ce lieu de tourments constitué par la justice de Dieu , elle serait dans un enfer plus cruel que celui qu'elle rencontre , parce que partout ailleurs elle se verrait hors de cet ordre de la justice qui participe toujours de la céleste miséricorde : participation qui fait que Dieu n'inflige jamais à l'âme une peine aussi grande qu'elle le mérite. Ne trouvant donc point de lieu plus en rapport avec son état criminel, ni où elle souffrira moins, l'âme, obéissant aux lois de l'ordre éternel, se précipite dans l'enfer comme dans son centre, comme dans le séjour qui lui est propre.

» Il se passe quelque chose d'analogue pour le purgatoire. L'âme en état de grâce qui, après s'être séparée de son corps, ne se trouve point dans cette pureté parfaite en laquelle elle fut créée, voit en elle-même un obstacle qui l'empêche de s'unir à Dieu ; mais , voyant en même temps que cet obstacle peut être levé par le purgatoire , elle s'y précipite soudain, et de tout l'élan de sa volonté. Et si elle ne rencontrait pas alors cette invention de Dieu si excellemment propre à détruire l'obstacle qui l'arrête , elle sentirait à l'instant même au dedans d'elle une sorte d'enfer

bien plus terrible que le purgatoire , en voyant en soi un mur de séparation Fempêchant de s'unir à sa fin suprême, qui est Dieu. Cette impuissance, quoique passagère, de s'élancer entre les bras de son Dieu, crée en elle un supplice ineffable, auprès duquel le purgatoire, en quelque sorte, ne compte pas. »

Et , développant cette idée si belle à la fois et si vraie , S^^ Catherine de Gênes continue : — « Je dis plus encore : Dieu me fait voir que , pour ce qui est de lui , il ne ferme la porte du ciel à personne. » — Ce qui suit mérite tout à fait qu'on s'yarrête. — « Tous ceux qui veulent entrer y entrent ; et , comme il est tout miséricorde , à tous il tend les bras pour nous recevoir dans sa gloire. Mais il me fait voir, en même temps, que sa divine essence est d'une pureté si grande et si incompréhensible , que l'âme qui sent en elle le plus léger atome d'imperfection se précipiterait plutôt en mille enfers que de se présenter en cet état devant une majesté si sainte. C'est pourquoi , trouvant le purgatoire établi de Dieu pour purifier les âmes de leurs taches , elle y court avec bonheur, et regarde comme une grande miséricorde ce moyen qui lui est offert de détruire en ellemême l'obstacle qui l'empêche de s'élancer dans les bras de son Dieu.

» Qu'on juge donc par là de ce que doit être le purgatoire. Il est tel qu'il n'y a ni langue qui en puisse parler dignement, ni esprit qui le puisse bien comprendre. Je vois seulement que , quant à la grandeur de la peine , il égale l'enfer; et je vois néanmoins que l'âme qui a en elle la plus petite tache accepte cette peine comme une faveur inestimable du ciel à son égard , et qu'elle compte pour rien tout ce qu'elle endure , lorsqu'elle le compare à ces taches qui l'arrêtent dans son élan pour se fondre en Dieu. Ainsi, suivant ma pensée, la peine qui est au-dessus de toutes les autres dans les âmes du purgatoire est de voir qu'il y a en elles quelque chose qui déplaît à Dieu , et d'avoir offensé volontairement une si admirable bonté. ^^

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