Serm. de Job, vi
Quant à la peine du dam, la privation de la vue de Dieu, elle est bien plus terrible que nous ne nous l'imaginons parmi les tiédeurs de cette vie. Et cependant le degré d"amour divin où sont parvenues ici-bas certaines âmes peut nous en faire concevoir une idée. — Un célèbre théologien espagnol de la Compagnie de Jésus, le P. Sanchez, rendant compte de sa conscience à son supérieur suivant les prescriptions de la règle, lui dit, entre autres choses, que, s'il y avait un jour en sa vie dans lequel il fût assuré qu'il ne mourrait point, il en mourrait de douleur, parce qu'il brûlait d'un si grand désir d'être avec Dieu qu'un jour de délai eût été capable de lui causer une de ces tristesses qui conduisent au tombeau. Que sera-ce donc d'une âme déjà confirmée en grâce, d'une âme qui a vu Dieu un instant, à l'heure du jugement, et qui forcément n'aspire plus qu'à une chose, le voir de nouveau, et le voir pour toujours?
Mais, pour échapper à ces supplices, que faut-il donc? Servir Dieu, éviter le péché, faire pénitence. Pénitence I de quelle manière la plupart des hommes la font-ils? de quelle manière la font même les bons chrétiens? Les moyens que nous avons de satisfaire à la divine justice sont le jeûne, Foraison, Taumône et les indulgences; et toutes ces œuvres , pour être méritoires , doivent être faites en état de grâce. Or, quand et comment jeûne-t-on? que d'excuses . que d'adoucissements demandés à la délicatesse plus qu'à la nécessité ! L'oraison ! qui donc la fait convenablement et dans les dispositions nécessaires? que de froideur, de négligence, de distractions volontaires I La charité envers les pauvres, encore, ou n'est pas assez abondante, ou se fait mal, ou se fait sans l'esprit de foi digne d'un serviteur de Jésus-Christ. Les indulgences, on n'y pense guère, ou, sil'ony pense, on ne prend point toutes les précautions pour les gagner véritablement. Dans tout cela, où voyonsnous l'expiation volontaire des péchés ? Il faut donc que Dieu lui-même nous l'impose dans le purgatoire, même après tous les déboires, toutes les déceptions, toutes les
ETAT DES AMES
douleurs de la vie, qui entrent d'ailleurs, quand nous le voulons, dans la balance de notre compte avec le Seigneur.
L'âme complètement innocente s'élève comme naturellement à Dieu dès qu'elle est séparée du corps ; aucun poids ne la retient , ne retarde son ascension ; elle vole à la manière des anges , et se précipite vers sa fm éternelle , qui la reçoit pour ne plus lavoir s'éloigner jamais. Le péché, au contraire, est un poids sur les ailes de l'âme; plus il pèse, plus l'âme descend dans les profondeurs du lieu d'expiation; la loi de la pesanteur sexerce là aussi. Malheur, hélas ! si ce poids est tel qu'il entraîne jusqu'à l'abîme où les châtiments sont éternels ! C'est pourquoi le fidèle conséquent avec sa foi travaille incessamment à sa purification intérieure, à son allégement spirituel. Ainsi se dispose-t-il à ne trouver que miséricorde au-delà du tombeau.
Il peut arriver, et nous en avons eu plus haut un exemple dans les visions d'Anna Marie-Taïgi , que , dans la conduite souverainement sage de sa Providence, Dieu diffère d'appliquer à une âme du purgatoire les suffrages qui ont été offerts pour elle, et les reporte sur une autre pour qui on prie moins. Il peut arriver aussi qu'une nouvelle de mort parvienne tard à celui qui eût prié pour le défunt, Dieu disposant ainsi les choses dans l'application de sa justice. Donnons quelques exemples, cités par des auteurs graves.
f Dans le monastère de Fulde, le pieux Rahan Mair,. qui en fut le premier abbé (au ix^ siècle) , avait confié le soin de l'économat à un religieux nommé Edélard , qui, d'ailleurs régulier, manquait de générosité envers les pauvres , et plus d'une fois les priva de la part d'aumônes qui leur était attribuée. Edélard mourut. Peu après, il apparit à Raban Maur, et se plaignit des souffrances horribles qui lui étaient infligées dans le purgatoire , sans que les prières de la communauté vinssent le soulager efficacement,
bien qu'elles eussent cependant adouci quelque peu son état. « Ce qu'on a donné aux pau\Tes en mémoire de moi , ditil, a profité à d'autres âmes, d'après l'ordre de la divine justice. Priez de nouveau, je vous en conjure; faites de nouvelles aumônes, multipliez-les; car mon supplice est cruel, et vous pouvez le faire finir, pendant que je ne puis plus rien pour moi-même. » La communauté entendit cet appel, et, un mois après, l'âme se fit voir purifiée, rayonnante et triomphante '.
En d'autres cas , Dieu permet que la famille oublie ses défunts et n'intervienne point pour eux. Une grande servante de Dieu , Marie Villani , dominicaine , avait une dé-| votion très vive pour les âmes , et maintes fois elles se fi-' rent voir à elle, soit pour le remercier, soit pour réclamer ses prières et ses bonnes œuvres. Comme elle priait un jour à leur intention, elle fut ravie en extase et conduite au lieu de l'expiation , où , parmi les âmes , elle en distingua une plus cruellement tourmentée que les autres , au milieu de flammes qui l'enveloppaient tout entière. Émue de compassion, la vertueuse sœur interroge cette âme. — « Je suis ici, répondit-elle, depuis longtemps, punie pour mes vanités et mon amour du luxe. Je n'ai pas obtenu , jusqu'à cette heure , le moindre adoucissement , le Seigneur permettant que je sois oubliée de mes parents, de mes enfants, de toute ma famille et de mes amis les plus intimes. Sur la terre, occupée de ma toilette, de mes plaisirs, des fêtes et des joies mondaines , je ne songeais presque point à mes devoirs de chrétienne, ou ne m'en acquittais qu'avec lâcheté : oh ! comme j'en suis punie ! » La religieuse pria l'âme de lui faire sentir quelque chose de ce qu'elle endurait; et il lui sembla aussitôt qu'un doigt de feu la touchait au front, et la douleur qu'elle en ressentit fut assez grande pour faire cesser l'extase. Or, la marque lui en resta , et si profonde, que deux mois après on la voyait encore, et la bonne