Sermon pour la fétc dos Mort
MOTIFS d'intercéder. 473
par rapport à Dieu? Le voici. C'est que, dans le purgatoire, DiEu voit des âmes qu'il aime d'un amour sincère, d'un amour tendre et paternel , et auxquelles néanmoins il ne peut faire aucun bien ; des âmes remplies de mérites, de sainteté, de vertu, et qu'il ne peut toutefois encore récompenser; des âmes qui sont ses élues , ses épouses, et qu'il est forcé de frapper et de punir. Est-il rien de plus opposé aux inclinations d'un Dieu si miséricordieux et si charitable? Mais c'est à nous de faire cesser cette violence. Et comment? En délivrant ces âmes de leur prison, en leur ouvrant par nos prières le ciel, qui leur est fermé. C'est là qu'elles se réuniront à Dieu, et où Dieu pour jamais se réunira à elles. C'est là qu'il répandra sur elles tous les trésors de sa magnificence ; c'est là que son amour pour elles agira dans toute son étendue. Tandis qu elles sont dans le purgatoire , cet amour de Dieu est comme un torrent de délices prêt à les inonder, mais arrêté par l'obstacle du péché , dont la dette n'est pas encore acquittée. Oue ferons-nous? Nous lèverons l'obstacle en satisfaisant pour elles. Dieu s'est lié les mains, pour ainsi dire : nous les lui délierons. Il s'est mis dans une espèce d'impuissance de faire du bien à des créatures qui lui sont chères : nous lui en fournirons les moyens. » — De sorte que nous oserions presque dire que le Bon Dieu a de la reconnaissance pour ceux qui l'aident à vider le purgatoire.
Le cœur de Notre-Seigneur est heureux de cette intercession, car elle permet d'appliquer plus tôt les fruits de sa rédemption aux âmes pour lesquelles il a daigné mourir. Lorsque du haut de la croix, dans sa douloureuse agonie, il laissait échapper cette plainte, « Sitio, j'ai soif! » c'était de notre salut qu'il était altéré : et aucune main amie ne s'empressa de venir à son secours et de lui apporter des âmes. Ah 1 si aujourd'hui le même cri nous arrivait de la poitrine du Sauveur, s'il nous parlait ostensiblement de sa soif, avec quel empressement et quel bonheur nous offririons, non pas seulement quelques gouttes d'eau, mais
tout notre sang, notre être tout entier, pour le soulager! comme nous nous dévouerions à lui gagner quelques coeurs ! Ri^n ne nous coûterait pour un tel travail. Eh bien, du fond du purgatoire il répète : « Sitio, j'ai soif! » Il nous demande avec instance le verre d'eau froide qui lui fut refusé sur le Calvaire? c'est-à-dire notre compassion pour les âmes du purgatoire. Dans ces âmes encore, par notre charité envers elles, nous pouvons réaliser l'autre parole du Seigneur décrivant le jugement dernier : J'avais faim, et vous m'avez donné à manger; fêtais captifs et vous m'avez visité. Ce que l'on fait pour un pauvre , Jésus le considère comme fait à lui-même : considèrera-t-il d'un œil moins heureux ce que l'on fait pour délivrer les pauvres âmes?
Dirons-nous aussi le contentement procuré à la Sainte Vierge par ces supplications charitables? Avec quel regard de tendresse Marie contemple ce chrétien qui s'intéresse aux souffrances d'un frère n'ayant plus qu'un pas à faire pour arriver au ciel , et qui de lui-même ne peut le franchir! C'est pour elle intérêt de famille, dans la force du mot. Elle révéla un jour à sainte Brigitte qu'elle est la grande consolation des âmes du purgatoire ; sur elles elle répand sa compassion comme une rosée. Aux jours de ses fêtes, elle obtient, si l'on en croit divers auteurs et plusieurs apparitions V la délivrance de plusieurs , la suspension des souffrances pour toutes. Elle les visite dans leurs tourments, et, quand elle peut présenter pour elles à la divine justice les mérites d'expiation qui montent de la terre en leur faveur, n'est-il pas vrai que son cœur tout maternel doit être ému?
Nous en dirons autant des anges gardiens, qui, eux aussi, d'après de graves docteurs, visitent les âmes pour les consoler et les encourager; ils les avertissent de ce que
1, Voir ci-dessus.
MOTIFS D INTERCEDER.
les vivants font pour elles , afin de les soutenir par l'espoir d'un prompt affranchissement. Dans son beau livre intitulé Tout pour JÉSUS, le pieux Faber ajoute : — « Il est des anges qui ont comme un intérêt personnel dans le purgatoire. Des milliers, peut-être des millions, parmi eux, ont été commis à la garde de ces âmes , et leur mission n'est pas encore remplie. Des milliers d'entre eux ont là des protégés qui durant le temps de la vie les ont honorés d'un culte spécial. S. Raphaël, après avoir été si fidèle à Tobie , le sera-t-il moins à ses protégés qui gémissent dans les flammes? Des chœurs entiers s'intéressent à d'autres âmes , soit parce qu'elles doivent être finalement réunies à ces chœurs , soit parce qu'elles avaient autrefois une dévotion spéciale pour eux. » Dès lors ces anges aiment, et défendront de tout leur pouvoir, ceux qui travaillent à soulager les âmes qui leur sont chères.
Mais, n'eussions-nous pas la générosité de nous élever à ces motifs d'un ordre purement surnaturel, est-ce que la ■pensée des tortures de ces âmes n'est pas plus que suffisante pour nous déterminer à intercéder en leur faveur, puisque nous sommes certains de leur pouvoir être utile? Quoi î un père qui nous a quitté après avoir été pour nous le ministre et l'instrument de la Providence ; une mère qui nous a tant aimé , qui nous entoura des soins les plus persévérants , les plus délicats et les plus tendres ; un frère , une sœur, qui ont partagé avec nous cette affection , qui ont été la moitié de notre vie , à qui maintes fois nous fîmes de si vives, de si sincères protestations d'attachement fraternel; des amis qui échangèrent avec nous les richesses de leur cœur; des parents dont le souvenir se lie aux meilleurs instants de notre existence, qui peut-être sont punis pour avoir excédé en indulgence pour nous; des compagnons de jeunesse, de travail ou de distractions; des supérieurs qui nous distribuèrent le bienfait de l'éducation et des conseils; des serviteurs dont nous avons ac-
cepté le dévouement et les sacrifices quotidiens attachés à leur position ; des hommes que nous avons peut-être scandalisés et portés au mal : toutes ces âmes , plongées dans de cruels tourments, élèveront inutilement vers nous des mains suppliantes , pousseront à notre oreille des cris de détresse que nous refuserions d'entendre! Non, cela n'est point dans la nature humaine ! cela ne se justifie ni par l'oubli, ni par la multiplicité des occupations qui distraient l'esprit, ni encore moins par une stérile confiance dans Timmensité des miséricordes divines.
Si devant nous, pendant qu'ils vivaient, le moindre péril eût menacé ces êtres chéris, une maison prête à crouler, une inondation, une chute, un accident quelconque, avec quelle ardeur nous eussions volé vers eux pour les préserver ouïes délivrer, encore que notre impuissance fût évidente 1 Et maintenant ce n'est plus un danger qu'ils courent, c'est un malheur trop certain, des souffrances indicibles; et nous savons, d'autre part, qu'il ne tient qu'à nous de les soulager, de les sauver même, de les sauver à peu de frais : et, parce que les planches de la bière et quelques pieds de terre jetés sur elle nous séparent d'eux, nous demeurerions sourds à leurs misères, à leurs supplications, à leurs larmes brûlantes! N'est-ce pas chose horrible à penser? Quelle miséricorde pourrions-nous espérer pour nous-mêmes quand notre heure aura sonné? Dieu ne permettra-t-il pas que nous soyons oubliés comme nous avons oublié? Ah! c'est là, dans le purgatgire, où cette seule dureté marquerait notre place à défaut d'autre compte, c'est là que nous aurons le temps de nous frapper la poitrine, de nous accuser parmi d'irrémédiables soupirs, de solliciter inutilement pour nous une pitié que nous avons refusée aux autres ! Le Seigneur nous traitera comme nous aurons traité le prochain ; nous établissons nous-mêmes la mesure de notre jugement.
0 cœurs qui battez encore aux nobles sentiments , laissez-vous donc attendrir ! Le culte des morts n'a point. Dieu
MOTIFS d'intercéder. 477
merci, péri parmi nous malgré l'affaiblissement général de la foi et des pratiques chrétiennes ; mais ne se boriie-t-il pas à l'amertume des regrets, à la pompe des funérailles, aux fleurs dont on orne une tombe? Les morts nous conjurent de leur accorder autre chose; la stérilité de nos pleurs les touche peu; et combien ils lui préféreraient la goutte d'eau d'une prière, d'une aumône, d'un sacrifice!
« Ouvrez donc les yeux, et considérez, ô chrétien, ces âmes abîmées dans la douleur! Serait-il possible qu'étant homme, vous fussiez si inhumain que de les voir accablées de maux sans daigner les secourir! Écoutez ce que dit le Disciple bien-aimé : Si quelqu'un a des biens de ce monde, et que, voyant son frère dans le besoin, il n'en ait point de pitié, comment se peut-il faire que l'amour de Dieu demeure en lui ^ ? Le saint apôtre ne demande pas comment l'amour du prochain mais comment l'amour de Dieu demeure en lui. Vous donc, qui que vous soyez qui avez des biens de la terre, c'est-à-dire qui ne manquez pas de moyens pour secourir ces âmes souffrantes, pouvez-vous voir votre frère, ou, pour mieux dire, le frère de Jésus-Christ, le pouvez-vous voir dans l'extrême nécessité sans compatir à sa misère? Certainement vous n'avez point l'amour du prochain; et, pour ce qui est de l'amour de Dieu, ce n'est pas moi, c'est le disciple que Jésus aimait qui demande si vous l'avez, ou plutôt qui nie que vous l'ayez, en demandant s'il est possible que cet amour plein de tendresse et de bonté réside dans un cœur dur et impitoyable comme le vôtre -. »
Enfin, ne perdons pas de vue cette masse désolante d'infidélités et de péchés qui peuplent, hélas! notre vie. Quel compte à rendre ! quelle responsabilité ! quel purga-
1. Qui habuerit substantiam hiijus rmindi, et vider it fratrem suum nccessitatem hahere, et clauserit viscera sua ah eo, qv.omodô chantas Df.i manet in eo? I Johan. m, 17.