De calesti Hiérarchie, cap
en rend indignes. Samuel, par exemple, pria inutilement pour Saùl, l'ingratitude de ce prince empêchant que Dieu écoutât les pieux gémissements de son prophète. Pareille incertitude n'a point lieu dans l'intercession pour les défunts, qui positivement et toujours sont soulagés, quand ils sont au purgatoire , par les prières et bonnes œuvres accomplies en leur nom, encore que parfois Dieu en suspende pour un court délai l'application, par exemple à l'égard de ceux qui eux-mêmes n'ont pas prié pour les morts' pendant leur vie.
En tout état de cause, on prie pour tel ou tel mort. S'il n'est point en purgatoire , à qui , demande-t-on , profitera le mérite de l'intercession? En pouvons-nous disposer conditionnellement? Ce dernier point est incontestable. On a beaucoup écrit pour diriger à ce sujet le cœur et l'intention des fidèles. Nous pensons que c'est un souci bien superflu, et qu'en pareil cas on peut remettre ce mérite entre les mains de la Sainte Vierge ou de l'Ange Gardien, en les priant de se substituer à nous dans cette application, puisqu'ils voient mieux que nous, et qu'ils savent ce que nous ferions si nous jouissions de leurs lumières. Déposer son petit trésor en telles mains, n'est-ce pas en assurer le bon emploi et en augmenter la valeur? — Prions donc, prions beaucoup, pour nos chères âmes du purgatoire, et nous y trouverons mille avantages , même en ce monde.
t J'ai raconté dans un autre livre le trait suivant, qui me fut conté à moi-même comme certaine
Une jeune servante, chrétiennement élevée, avait adopté la pieuse pratique de faire dire , chaque mois , pour les âmes du purgatoire une messe, dont elle prenait les honoraires sur des gages bien modiques. Amenée à Paris par ses maîtres, elle ne manqua pas une seule fois à cette œu-
1. Les Merveilles divines dans les âmes du rurgatoire, traduites de Rûssignoli; 51^ merv., p. 168.
vre de charité, et elle avait soin d'assister toujours de sa personne au divin sacrifice qu'elle faisait offrir. Son intercession avait pour objet plus spécial de délivrer l'âme dont l'expiation n'avait besoin que de peu de chose pour être achevée.
Dieu l'éprouva bientôt par une longue maladie, qui non seulement la fit beaucoup souffrir, mais lui retira sa place et épuisa ses dernières ressources. Le jour où elle put sortir de l'hôpital, il ne lui restait plus qu'un franc pour tout argent. Après avoir fait à Dieu une prière pleine de confiance , elle se met en quête d'une condition. On lui avait indiqué un bureau de placement à l'autre extrémité de Va ville, et elle s'y rendait, lorsque, une église se trouvant sur sa route, elle y entre. La vue d'un prêtre à l'autel lui rappelle qu'elle a manqué , ce mois , à sa dévotion ordinaire, et que ce jour est précisément celui où elle a l'habitude de faire célébrer une messe pour les âmes du purgatoire. Mais quoi! si elle se dessaisit de son dernier franc, il ne lui restera pas même de quoi apaiser sa faim. Ce fut un combat d'un instant dans sa pensée. « Après tout, se ditelle pour terminer, le Bon Dieu voit que c'est pour lui : il ne saurait m'abandonner. » Et elle entre à la sacristie, remet son offrande, et assiste à une messe que l'on offre à ses intentions.
Elle continuait sa route, quelques moments après, pleine d'une inquiétude qu'il est aisé de se figurer. Dénuée de tout absolument, que faire si une place vient à lui manquer ce jour-là? Il n'y avait pas à attendre. Voici qu'au détour d'une rue un jeune homme, pâle, d'une taille élancée, d'un maintien distingué , s'approche d'elle et lui dit : « Vous cherchez une place? — Oui , Monsieur. — Eh bien, allez dans telle rue , à tel numéro , chez Madame *** : je crois que vous lui conviendrez et que vous serez bien là. » Il disparut au milieu des passants, n'attendant pas les remerciments que la pauvre servante s'apprêtait à lui adresser.
Elle se fait indiquer la rue, reconnaît le numéro et monte à l'appartement de Madame ***. Une domestique en sortait tenant un paquet sous le bras, murmurant des paroles de colère. — « Madame peut-elle me recevoir? » demande la nouvelle venue. — Peut-être oui, peut-être non, répond l'autre. Que m'importe? Madame ouvrira elle-même si cela lui convient; je n'ai plus à m'en mêler 1 Adieu. » Et elle descend avec son paquet. Notre héroïne sonne en tremblant, une voix douce lui dit d'avancer. Elle se trouve en face d'une dame âgée, d'un aspect vénérable, qui l'encourage à exposer sa demande. — « Madame, lui dit la servante, j'ai appris il y a quelques instants que vous désirez une femme de chambre, et je viens m'offrir à vous : on m'a assuré que vous m'accueilleriez avec bonté. — Mon enfant , ce que vous dites là est assez extraordinaire. Depuis une demiheure seulement j'ai chassé une insolente domestique , et il n'est pas une âme au monde, hors moi, qui le sache encore. Qui donc vous envoie? — C'est un monsieur tout jeune que j'ai rencontré dans la rue : il m'a arrêtée pour me dire cela. J'en ai béni Dieu, car il faut que je sois placée aujourd'hui ; il ne me reste pas un sou. »
La vieille dame ne pouvait comprendre qui était ce personnage et se perdait en conjectures , lorsque la servante, levant les yeux au-dessus d'un meuble de l'appartement, aperçut un portrait. — « Tenez, Madame, dit-elle aussitôt, ne cherchez pas plus longtemps : voici la figure du jeune homme qui m'a parlé ; c'est de sa part que je viens. ') A ces mots, la dame pousse un cri. Elle se fait redire toute cette histoire , celle de la dévotion aux âmes souffrantes , la messe du matin, la rencontre de l'étranger: puis, se jetant au cou de la jeune fille, elle l'embrasse avec effusion et lui dit : « Vous ne serez point ma ser3'ante , vous êtes dès ce moment ma fille. C'est mon fils, mon fils unique, que vous avez vu; mon fils, mort depuis deux ans, qui vous a dû sa délivrance, je n'en puis douter, et à qui Dieu a permis de vous envoyer ici. Soyez donc bénie, et prions désormais
ensemble pour tous ceux qui souffrent au purgatoire , avant d'entrer dans la bienheureuse éternité. »
ÉléTation. — Gomment, ô mon Dieu, ne serais-je pas touché de cette sainte et belle union que vous avez établie entre tous vos enfants , même à travers la séparation suprême de la mort ! Vous souffrez que nous nous tendions une main secourable des deux côtés du tombeau; vous le désirez même et vous nous y exhortez. Quelle bonté! Ah! je prierai pour mes chers défunts ; pour eux je satisferai à votre justice . pour eux je m'efforcerai d'acquérir des mérites. Consolation bien douce de savoir que du même coup je travaille pour votre gloire, pour ces âmes et pour moi.