CHAPITRE V
La sainte Messe et les Indulgences.
A Clairvaux, dans ce célèbre monastère de S. Bernard, mourut un religieux dont la régularité avait laissé quelque chose à désirer. Au moment des funérailles , pendant que la communauté faisait les prières accoutumées autour du corps , un vieillard d'une sainteté peu commune crut entendre les esprits maudits se féliciter de cette mort, qui enfin leur livrait l'un des habitants de cette maison où l'on aimait tant Dieu et où la vertu était en si grand honneur. Or, la nuit suivante, l'âme se fit voir au même vieillard, avec un visage contracté par la douleur. « Hier, dit-il, ô mon père . vous avez entendu la joie de mes ennemis :
1. Merveilles divines dans les âmes, jiar Rossignol!, trad. V. Postel, p. 166.
voyez maintenant à quelle expiation je suis condamné pour celle que je n'ai pas faite durant ma vie ! » Elle le conduisit en esprit à un puits immense et profond : « Voilà, ditil , où je suis à chaque instant précipité ; je sors du gouffre , on m'y rejette , sans un moment de repos. » — Le bon moine , dès le matin, courut avertir S. Bernard de sa vision . Or, le saint abbé en avait eu une semblable, qui l'avait tourmenté toute la nuit. Il convoque ses religieux, et raconte ce que Dieu a permis pour l'instruction de tous, et surtout pour montrer que dans le service de Dieu il ne faut point négliger les petites choses. Puis il réclame les prières de la communauté en faveur du frère défunt , et plus particulièrement l'offrande du saint sacrifice, où l'on immole la victime auguste qui s'est faite rançon pour tous. Le jour même, plusieurs messes furent dites à cette intention, et des pénitences accomplies. — Or, peu de temps après, la vision eut lieu de nouveau. Le défunt apparut au vieillard, mais dans un état bien différent du premier. Il avait sur le visage les indices d'une joie profonde , et remerciait ses frères de ce qu'ils avaient fait pour sa délivrance. Interrogé sur l'œuvre d'expiation qui lui avait profité davantage , au lieu de répondre il prit le vieux moine par la main, et le conduisit à l'église, où l'on célébrait en ce moment la sainte Messe : <( Voilà, dit-il, les armes qui ont le mieux combattu pour moi , voilà le véritable prix de ma rançon ; c'est l'hostie salutaire qui efface les péchés du monde. A de telles armes, à un tel trésor, à une telle vertu , il n'est rien qui résiste. » — La communauté apprit les détails de toute cette histoire , et sa dévotion pour l'Eucharistie en fut consolée et affermie merveilleusement '.
C'est le sang de Notre-Seigneur qui efface les péchés et nous ouvre le ciel. Qu'est-ce que la sainte Messe sinon le renouvellement du sacrifice de la croix? Mais offrir le sa-
1. H. Grand-Germain, Magnum spéculum exemplorum. dist. Ilf ex. 16 De viris illuslrib. ordinis Cisierciensis)
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criiice de la croix pour les défunts , que peut-on faire de plus? Et quelle reconnaissance devons-nous à Dieu d'avoir mis entre les mains des hommes cette divine rançon! La pratique des bons fidèles . au surplus . fait voir qu'ils ont compris ce bienfait : car c'est par-là principalement qu'iltémoignent l'intérêt qu'ils prennent aux âmes des trépassés. S. Léonard de Port-Maurice assure que , lorsqu'on célèbre la Messe pour une àme du purgatoire , le feu qui éprouve cette âme suspend son action , et que l'âme cesse de souffrir tout le temps que dure le sacrifice. Ce saint affirme même qu'après chaque messe, tous les jours, beaucoup d'âmes quittent le purgatoire et s'envolent au paradis.
Jésls-Christ priant pour nous et avec nous donne à notre intercession sa vraie valeur. Mais alors, dira-t-on. pourquoi une seule messe, qui renferme le prix du salut du monde, ne suffit-elle pas ordinairement pour la délivrance d'une âme? Pourquoi en fait-on célébrer plusieurs, quelquefois même un très grand nombre , pour la même âme ' ? Pourquoi ces services répétés le huitième jour, le trentième, le quarantième, et à l'anniversaire : usages remontant aux premiers siècles, ainsi que le témoigne Tertullien ? Le saint sacrifice ne possède-t-il pas en lui-même une efficacité absolue? Il la possède sans aucun doute, et une seule messe pourrait efl'acer tous les péchés de tous les hommes: Dieu dispose autrement, dans sa sagesse, de l'immensité de ces mérites, qu'il applique en des proportions et selon des lois connues de lui seul, toujours pour l'exaltation de ses attributs divins et pour notre meilleur avantage. Il en proportionne le résultat à notre ferveur, à la disposition plus ou moins sainte de notre âme et à l'état
1. Philippe m. roi dEspagne. en fit dire vingt mille pour une défunte de sa famille. — Larchiduc Albert, gouverneur des Pays-Bas. étant mort 'en 1621, la princesse Isabelle, sa femme, demanda pour lui quarante mille messes, et en entendit elle-même, un mois durant, jusqu"à dix par jour.
(Je lame pour qui nous prions. Son œil voit ce que nous ignorons, son cœur est animé d'une tendresse plus clairvoyante et plus vraie. Il peut même, pour des raisons de sagesse infinie, reporter sur des âmes oubliées une partie des sacrifices offerts en grand nombre pour tel ou tel défunt, mieux partagé du côté de la parenté ou de la fortune: comme aussi il peut en suspendre pour un temps l'effet.
Et la sainte communion , que n'en doit-on pas dire dans cet ordre de l'intercession pour les âmes? Le Sauveur nous avertit que manger sa chair et boire son sang est le principe de la vie en nous, que sans cette manducation nous n'aurons point la vie : c'est pourquoi, si nous voulons voir les chères âmes de nos défunts vivre en Dieu pour l'éternité , communions en leur nom ; faisons communier les amis de Dieu et les fervents. Qu'est-ce que Notre-Seigneur peut refuser au cœur dans lequel il est descendu , et qui bat à l'unisson du sien? Une sainte pratique serait d'habiller les enfants pauvres de la Première-Communion , et de les faire prier pour le défunt à qui l'on s'intéresse : œuvre doublement sainte , et par la charité et par la prière des cœurs innocents.
Tout ce qui touche à l'Eucharistie a des rapports très précieux avec le purgatoire. Une personne d'une grande sainteté connut un jour, par révélation, qu'une âme avait été soudainement réjouie, au milieu de ses tourments, parce que Dieu avait daigné lui faire savoir qu'il venait de naître dans sa famille un enfant destiné au sacerdoce , et qui devait, le jour de sa première messe, obtenir sa délivrance.
•f Le P. Joseph Anchiéta, surnommé l'Apôtre du Brésil, avait été favorisé de communications habituelles avec les âmes du purgatoire. Il aimait à les secourir, principalement quand il était à l'autel. Le jour de la fête de S. Jean l'Évangéliste, pendant l'octave de Noël, on le vit prendre
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rornement noir et dire une messe de Requiem. Les fidèles s'étonnaient de cette nouveauté , contraire aux règles liturgiques. Le supérieur de la maison, persuadé qu'un religieux de tant de science et de sainteté avait quelque grave motif d'agir ainsi, ne laissa pas de le reprendre devant ses confrères, afin d'ôter à sa conduite tout caractère d'irrégularité. Le bon Père, humble comme tous les saints, reçut docilement cet avis, et répondit que Dieu lui avait fait connaître qu'un prêtre qui avait été son condisciple à l'université de Goïmbre, et qui se trouvait alors en Italie, au collège delà Santa-Casa de Lorette, était passé de vie à trépas cette nuit-là même , qu'il s'était senti inspiré de célébrer immédiatement en sa faveur, et qu'il croyait que Dieu l'avait voulu. — « Et maintenant , poursuivit le supérieur, qui avait la plus haute estime de la sainteté du religieux, savez-vous si ce sacrifice a été utile ? — Oui . reprit modestement Anchiéta : le Seigneur m'a fait voir, tout de suite après le Mémento des morts, cette chère âme , délivrée de toute peine , monter au ciel oii l'attendait la couronne ^ » — Ayons donc des amis empressés à prier à lautel et à communier pour nous. Hélas! on peut être si parfaitement et si longtemps abandonné ! En voici un exemple , tiré de la Tie cV Anne- Catherine Emmerich'-.
(( J'ai été conduite en esprit, disait-elle (le 24 septembre 1820 , dans plusieurs séjours des âmes, et je me souviens que j'arrivai sur une montagne d'oii un esprit, brillant d'une lueur semblable au reflet du cuivre rouge et lié par une chaîne qui l'entourait, vint au-devant de moi. Il était là depuis très longtemps , et dénué de tout secours. Personne ne se souvenait de lui , personne ne l'assistait , nul ne priait en sa faveur. Il ne me dit que peu de mots.