CHAPITRE IX
La perte de ceux qpie nous aimons, la plus grande douleur de cette vie.
Dieu nous a donné un cœur, siège de l'affection, par lequel nous vivons plus encore que par lesprit. Le cœur, à M'ai dire, c'est tout l'homme : et voilà pourquoi Dieu demande que nous le lui consacrions, parce qu'alors nous sommes tout entiers à lui : « Mon fils, présente-moi ton cœur'-. » Delà encore ces expressions : « C'est un grand cœur, un noble cœur » : pour marquer le plus haut mérite d'un homme. Aussi ne sommes-nous rien sans l'affection, l'amour, le dévouement. Mais, après Dieu, qui donc aimerons-nous sinon les compagnons de notre pèlerinage, ceux qui nous ont donné la vie, ceux qui partagent la nôtre, qui ont dans les veines le même sang que nous, qui ont respiré le même air, habité le même toit , se sont réjouis et ont pleuré avec nous? A qui ce cœur s'attacherait-il si ce n'est à ses parents ? Aussi n'y a-t-il au monde rien qui l'émeuve comme leur présence , leur image , leur souvenir. Notre âme est divisée , nous n'en possédons que la moitié , l'autre est à eux. Et cela est naturel , cela est légitime, puisque le Seigneur en a fait un commandement.
Aussi le plus grand déchirement n'est pas de mourir
1. Prière composée, en 1836 , par M. l'abbé Gerbet, depuis évêque de Perpignan. V. Récit d'une sœur, par M^^® A. Craven, née La Ferronnays; 4« édit... t. II, p. 28.
2 Prœhe, fili mi, cor tuum mihi. Prov. xxxiii, 26.
soi-même, mais de voir mourir les siens, de dire à ces êtres chéris un éternel adieu. Éternel : ce n'est point le mot pour un chrétien, mais la langue humaine l'a consacré parce qu'il rend mieux l'amertume de la séparation. De toutes les douleurs de la vie, encore une fois, c'est la plus poignante. Qu'est-ce, à côté d'une bière dans la famille , qu'une infirmité , une perte de fortune , une ambition déçue? Comparera-t-on jamais entre elles ces épreuves?
Û mort, pourquoi briser aussi cruellement tous ces liens du cœur indispensables et sacrés? Pourquoi dessécher ces sources d'amour et de sainte jouissance oii nous puisons nos joies les plus sensibles, les plus saines, les plus profondes? Quand je gémis sur un tombeau, les eaux de l'amertume inondent tout mon être; je me sens défaillir : le monde n'est plus rien pour moi, la vie même me devient à charge. Comment poursui\Te ma route sans la main sur laquelle j'aimais à m'appuyer, sans le tendre regard qui me soutenait . sans l'atmosphère d'amour qui m'entourait en me réchauffant délicieusement?
« Tous ces êtres bien-aimés , père , époux , mère , frère ou sœur, enfant chéri . frappés par les foudres de la mort, jettent sur mes yeux un voile épais, qui ne me permet plus de jouir de la lumière de la joie , des charmes de la vie. Dans ces scènes de deuil et de désolation , de larmes amères et de profond abattement . le fils qui a perdu un père , une mère , l'époux qui a vu mourir son épouse , le père qui serre dans ses bras le corps inanimé de son enfant, quelles victimes du malheur sur les cadavres des victimes du trépas ! Il semble que ceux qui meurent à la vie emportent le cœur de ceux qui meurent au bonheur.
» Que dire à ce fils inconsolable qui ne voit plus devant ses yeux ceux qu'il a vus en premier lieu dans ce monde, ceux qui l'ont dirigé, instruit, ceux qui l'ont tant aimé, qui pour lui ont tant souffert , qui étaient une portion de luimême, en qui il n'y avait rien qui ne fût pour lui? Ne lui
parlez plus de plaisirs, ne lui parlez plus de divertissements : car vous ne lui rendrez rien de ce qu'il a perdu. C'est le cri de Rachel pleurant ses enfants , et ne voulant point être consolée, parce qu'ils ne sont plus. Il se renferme dans sa douleur, il se fait un trésor de ses peines et de ses larmes : c'est ce qui lui reste, depuis qu'il ne trouve plus dans le monde le bonheur sur lequel la nature l'avait conduit à compter. Il s'agit pour lui d'un bien qu'il n'a plus, et qu'il apprécie doublement aujourd'hui qu'il l'a perdu.
» Que dire à cet époux affligé, tout jeune encore, qui perd en un instant rapide l'épouse la plus aimée , la compagne fidèle de ses travaux, la dispensatrice de ses joies, celle qui partageait toutes ses peines en les adoucissant? Que dire à cette épouse qui a dit l'éternel adieu au conducteur de sa jeunesse, au cœur qui avait ravi le sien, qui en était l'appui et la lumière? L'un et l'autre ils se reportent vers le passé ; ils se rappellent les commencements de leur attachement , ces heures délicieuses , hélas ! et si fugitives, les paroles, les accents, les regards du bienaimé : et tout cela, ils le voient enseveli dans une nuit obscure , dont les échos ne répondent point à leurs plaintes. Ils élèvent la voix, ils étendent la main, et ils n'entendent plus la voix qui les consolait , ils ne touchent plus la main qui leur prodiguait les caresses; ils se trouvent seuls en face des tristes dépouilles, des restes muets ^ de celui ou de celle qui n'est plus pour eux qu'une vision navrante. Mais bientôt ils entendent d'autres voix qui les émeuvent... Ah! ces voix émouvaient aussi cet homme, cette femme , à qui elles n'arrivent plus : ce sont celles de ses enfants, de ces innocentes créatures qu'on ne peut voir pleurer sans s'imaginer qu'on voit pleurer les anges. l's cherchent, et ils ne trouvent plus leur père, leur mère absente; ils regardent, ils ne voient plus; ils interrogent, ils s'attristent , on ne sait que leur répondre. 0 poignante douleur!
» Que dire à ce père si, lorsque les traces du passage de la mort sont encore toutes récentes , la fatale et terrible messagère revient se présenter, et frapper les enfants comme elle frappa la mère? Plongé dans l'océan de ses peines , il ne se soutenait sur les flots qu'en se cramponnant à une planche de salut qui lui échappe. Consumé par un long supplice , il trouvait dans Taffection et dans les caresses de ses enfants un certain adoucissement à ses maux : et voilà que la mort attise le feu qui le consume, et jette, si Ton peut employer cette image, de nouveaux combustibles dans le foyer du malheur... Que de douloureux gémissements, que de soupirs amers, que de plaintes déchirantes, s'exhaleront de ce cœur meurtri! Une solitude effrayante s'est faite autour de lui, et les cris de sa détresse y font retentir un plus terrible écho^ »
A chaque perte nouvelle,' jusqu'à l'heure où l'on tombe soi-même, les désolations reviennent, aussi insupportables. C'est mourir autant de fois, être garrotté sur l'instrument du supplice.
Et cependant , là encore Dieu apparaît comme le consolateur: il l'est, mais il n'y a que lui qui puisse être entendu. « La miséricorde de Dieu est admirable au temps » de l'affliction, comme la nuée qui répand la pluie au mo- » ment de la sécheresse-, »
-j- Oui, cette miséricorde soulage et soutient merveilleusement, dans ces heures affreuses où tout ce qui est nature succombe en nous , où ce qui nous entoure est aussi impuissant que nous-même. En voici un édifiant et persuasif exemple, rapporté par un écrivain contemporain, et qui se résume dans une lettre partie d'un cœur chrétien. L'auteur, celui de qui vient cette lettre, était un homme heureux.
1. V. Le Livre de la Consolation, par Sobrino (Tournai, 1858)^ p. 54.
2. Speciosa misericordia Dei in (einpore trihulationis, quasi nubes pluvicL in tempore siccilatis. Yxl.'i. xxxv, 26.
Revêtu d'un haut emploi conquis par un beau talent, époux d'une femme digne de lui qui versait sur tout cet intérieur domestique la suave douceur de ses vertus , il vit , en moins de deux minutes, au commencement de 1843, lors du tremblement de terre qui bouleversa la Guadeloupe, sa sœur, sa femme, ses sept enfants, écrasés sous ses yeux. Et voici les accents que lui dictait sa foi :
« Mon cher ami, j'ai su que vous étiez venu me chercher pour me donner asile. Je ne vous outragerai pas par un remerciement, mon ami : car remercier Famitié d une noble impulsion, c'est supposer qu'elle aurait pu faire autrement; mais j'éprouve le besoin, moi aussi, d'avoir de vos nouvelles , de savoir comment sont les vôtres , et de partager votre bonheur comme vous avez partagé mon affliction.
» Elle n'est pas aussi amère que quelques personnes le pensent. Il est des croyances qui consolent, des convictions qui dédommagent. Elles sont, les unes et les autres, tellement profondes, que je n'ai pas cessé mes relations intellectuelles avec les miens. Je les consulte. Le cœur, qui est devenu le seul organe, voit leurs résolutions, entend leurs réponses ; et ma conscience , qui foule aux pieds ma raison, décide mon jugement. Croyez-m'en bien, l'homme n'est pas composé d'argile seulement.
» En me voyant enlever, en moins de deux minutes . tous ces corps si pleins d'une admirable beauté , non pas de cette beauté matérielle que les vers détruisent si promptement , mais de cette beauté sur laquelle la vertu et l'intelligence jettent un reflet céleste ; en voyant rentrer dans la matière la partie argileuse des miens , j'étais perdu si j'avais pris le néant pour la limite de l'homme I Aujourd'hui, je suis calme, résigné, tranquille; je m'incline avec respect sous la main qui a voulu que les choses fussent ainsi modifiées. Je vais plus loin : je la remercie. Car elle est dirigée par des principes d'une rigoureuse, éternelle et pMaite justice. Et, en me permettant d'apprécier tout ce
qu'il y avait de grand, de noble, de céleste, dans la réunion de tout ce qui m'a été enlevé, Dieu m'a dit : Je te place dans la position d'être imbécile ou injuste en supposant que tu puisses admettre que je n'ai pas un but digne de moi.
)) Croyez-en votre vieil ami : Louise est immortelle, Victorine et Stéphanie sont immortelles; mes petits enfants , si pleins d'innocence et de grâce , sont immortels ; cette vertueuse Malvina, sainte et martyre, est immortelle. Sentir autrement, c'est fouler aux pieds toutes les affections basées sur la vertu , pour les remplacer par les creuses théories et les raisonnements disloqués d'une ignorante et présomptueuse raison.
» Je suis ici sous la double impression de la vérité et de mon affection pour vous... Je voudrais vous voir partager des croyances qui , seules . vous rendront heureux. Je suis dans une situation trop solennelle pour trouver de la satisfaction à emporter d'assaut , par le raisonnement , ce que je ne puis espérer d'obtenir, par affection pour vous, que par la force des convictions... » ^
Un an après, ce fervent et clairvoyant chrétien, M. Nadau Desislets , allait rejoindre les siens , à l'anniversaire précis de leur mort. Heureux ceux qui espèrent dans le Seigneur! ils peuvent, après les perte? les plus douloureuses, redire avec foi ce beau chant dû au cœur si tendre et si élevé de M^^" Gerbet, évêque de Perpignan :
« Oui, l'espérance est toujours là.
Seul bien que la mort ne peut prendre. G toi qui peux toujours m'entendra, Mon cœur toujours te parlera.
Comme autrefois, dans mes alarmes , Dans mes regrets, il redira :
Céleste amour, amour sans larmes, Ton espérance est toujours là!
1. Cité par M. Aug. Xicola» dans ses belles Études philosophiques sur le Christianisjne, édit. de 1853, t. I, p. 137.
Je craignais, hélas! chaque jour Mon bonheur prompt à se détruire.
Que de plaintes dans mon sourire!
Que de terreurs dans mon amour!
Dieu fit l'amour, et non la plainte :
C'est elle, et non lui, qui mourra.
Céleste amour, amour sans crainte, Ton espérance est toujours là !
Comme un astre, on l'a vu passer Dans la nuit de ma vie obscure; J'ai vu s'éteindre sa figure, J'ai vu son regard s'éclipser.
Mais par-delà l'espace sombre Mon astre aimé reparaîtra.
Céleste amour, amour sans ombre.
Ton espérance est toujours là!
Sous le faux soleil d'ici-bas, Le bonheur semé sur la terre N'y porte, hélas ! plante étrangère , Qu'un germe qui ne fleurit pas :
Bientôt, bientôt, ce divin germe Dans l'infini s'épanouira.
Céleste amour, amour sans terme.
Ton espérance est toujours là'^\ »
Éléyation. — « Ayez pitié, Seigneur, par votre bonté infinie, ayez pitié d'un misérable pécheur qui souffre justement la peine de son iniquité, et qui ne souffre sans cesse que parce qu'il ne cesse de pécher. Si je considère, ô mon Dieu, le mal que j'ai commis, ai-je lieu de me plaindre des maux que je puis endurer, quelque grands qu'ils soient? Et qu'est-ce que je souffre pour expier tant de mal? Vous êtes, Seigneur, infiniment juste, et vos jugements sont justice et vérité 2. »
1. HécH dhine sœur, parM™« A. Craven, 4^ édit., t. II, p. 44.