‹ Les douleurs de la vieChapitre 47 sur 292 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Que la vie ne mérite guère que nous nous attachions à elle.

Le premier des biens naturels c'est assurément la vie, et c'est pourquoi nous nous cramponnons à elle de tout ce que nous avons d'affection, d'énergie et de forces. Ce sentiment est trop naturel pour n'être pas juste. Mais comme, en dernière analyse, la vie conduit infailliblement à la mort, que le trépas est son terme obligé, il y a sujet de discuter cet attachement profond , afin de l'empêcher de se faire excessif.

Au chapitre P"^ du I" livre, et au courant des autres chapitres, nous avons médité les misères de ce monde : c'est matière où chacun n'apporte que trop, hélas 1 l'autorité de son témoignage. La vie, en effet, est misérable par les côtés surtout où nous tendons à voir ses avantages : la durée , la jouissance.

La durée, qu'est-elle donc? Grande peut-être si nous la voyons au début, mais à peu près nulle quand, au bout des années écoulées, nous regardons derrière nous. Gomme tout cela a rapidement passé! comme les jours se sont vite ajoutés aux jours , les semaines et les mois aux mois et aux semaines, pour se précipiter dans le gouffre, en nous laissant désenchantés et meurtris î Quelque heureuse et

douce que soit pour nous telle heure donnée, qui donc la pourra prolonger d'une minute, d'une imperceptible seconde? Bien au contraire, cette heure-là. par une sorte d'ironie, s'envolera plus rapide que les autres. Comme un verre délicat, nos moments se brisent à mesure que nous les pressons avec plus d'amour sur notre cœur, a C'est une vapeur qui se fait voir à peine un instant », dit l'apôtre S. Jacques'. « Tout passe comme l'ombre et comme le » courrier qui s'élance, lisons-nous au livre de la Sagesse; » tout passe comme un vaisseau qui fend les eaux agitées, » et dont on ne voit point la trace après qu'il a disparu, » car il ne laisse sur sa route aucun vestige ; tout passe » comme l'oiseau qui vole dans les airs, sans qu'on puisse » trouver par où : on n'entend que le bruit de ses ailes » qui frappent l'air et le divisent avec effort, et, son vol » achevé, il n'y a plus trace de son passage. Tout fuit » comme la flèche lancée vers son but : l'air qu'elle divise » se rejoint aussitôt, sans qu'on reconnaisse par où elle a » passé. Ainsi nous ne sommes pas plutôt nés que nous » avons cessé d'être-. )) Cette caducité fait frémir. Nous disputons notre pauvre existence à l'air que nous respirons, à la terre que nous foulons, à la maison qui nous abrite, aux éléments qui nous furent donnés pour nous servir, et qui tous semblent conjurés et frémissants contre nous. Le plus simple accident peut nous jeter dans la tombe ; il n'j' faut qu'un faux pas , une distraction. Les conquêtes même de la science créent pour nous de nouveaux et redoutables périls, par les forces qu'elles mettent entre les mains de l'homme ^ En un mot, presque tout nous est ennemi ici-bas, tout précipite l'heure finale. Pour-

1. Qu3d est vitn vestra? Vapor est ad modicum parens, et deinccps extenninabitur. Epist. Jacobi it. 15.

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