Les Nuits d Youn,^. trad. Le Tourneur, 5^ nuit
terre ; entre le ciel et la terre , comme la petite colombe bleue qui s'envola de Tarche pour aller s'assurer si Torage durait toujours. — Le corps. Oui ; mais la petite colombe bleue revint à larche, et vous ne reviendrez pas ! — Lame. Vraiment je reviendrai, j'en fais serment; vers toi je reviendrai au jour du jugement. Je reviendrai , oui, aussi certainement que je vais tout à l'heure paraître au jugement particulier. Ohl combien je tremble! Aie confiance, ami. Après le vent du nord-ouest, la mer reprend son calme. Je reviendrai te donner la main; et, quand même tu pèserais autant que le fer, je saurai, comme laimant, t'attirer avec moi au ciel. — Le covps. Quand je serai, chère âme, étendu dans la tombe et réduit en cendres par la décomposition, quand je n'aurai ni mains ni doigts, ni pieds ni bras, ce sera vainement que vous tenterez de m'élever à vous. — L'âme. Celui qui de rien créa le monde a bien aussi la puissance de te rendre ta première forme ; celui qui t'a connu lorsque tu n'étais pas pourra bien te trouver là où tu ne paraîtras plus être. Nous nous re verrons alors , aussi vrai que je me rends maintenant au tribunal de Dieu, aussi vrai que je suis frémissante et craintive , pauvre feuille emportée par le vent de l'orage. »
Mais Dieu a entendu , et il dit à Tàme : Courage , âme chrétienne I tu ne seras pas longtemps en peine. Tu m'as servi pendant que tu étais sur la terre : maintenant tu vas prendre part à ma félicité... — L'âme alors , toujours s'élevant , jette un regard en bas : elle voit son pauvre corps étendu sur les tréteaux funèbres.
« — Salut à toi, mon pauvre corps 1 Oh! que tu m'inspires de compassion! — Le corps. Cessez, chère âme, cessez de m'adresser de douces paroles : la poussière et la corruption sont indignes de vos regards. — Vûme. Quoi que tu dises, ô mon corps, oui, tu es vraiment digne de mon attention ; digne comme le vase de terre qui renferme des parfums. — Le corps. Adieu donc, ô vous qui fûtes ma vit : adieu , puisqu'il le faut ! Que Dieu vous introduise là où
VOUS portent vos désirs. Vous veillerez toujours : moi, hélas! je dormirai. Du moins ne m'oubliez pas. Hâtez l'heure du retour 1 Mais dans quel état ètes-vous, dites-moi? Vous paraissez si joyeuse, pendant que la tristesse me pénètre. — L'âme. J'ai échangé les ronces pour les roses , le fiel amer pour un miel savoureux... »
Alors, gaie et vivo comme une alouette, 1 ame monte, monte, monte encore vers le ciel. Arrivée ; continue la ballade bretonne, (si na'ive), elle frappe à la porte et demande à S. Pierre Feutrée. — 0 vous, seigneur saint Pierre, vous qui êtes si bon, vous me recevez, n'est-ce pas, dans le paradis de Jésus? — Oui , tu seras reçue dans le paradis de Jésus : car, lorsque tu étais au monde , tu as reçu Jésus dans ta maison.
» L'âme , au moment d'entrer, détourne de nouveau la tète , et voit son pauvre corps écrasé sous la terre qui le recouvre. — « Au revoir, mon corps; et béni sois-tu! au revoir dans la vallée de Josaphat ! J'entends des flots d'harmonie tels que jamais n'en entendit mon oreille. Les nuages s'enfuient : quelle éclatante lumière ! Me voici fleurissant comme un rosier au bord du ruisseau de la vie , dans le jardin du ciel... ^ »
ÉléTatîon. — Puisse mon âme entonner ce chant de triomphe , au jour oii elle comparaîtra devant la divine justice ! Mon corps demeurera pour un temps enseveli en terre, il prendra rang dans la lugubre population des tombeaux, et sur lui aussi on écrira : Ci-gît, en attendant la résurrection. Peu importe. Ce qui me doit préoccuper, c'est que l'âme monte en son lieu, c'est-à-dire près du Créateur, pour y attirer ensuite le compagnon de ses luttes, qui souvent fut le sujet sinon l'instrument de ses victoires. Insensé tout homme plaçant une pensée quelconque avant celle-là.
1. Barzas-Breiz (poèmes et chants de la Bretagne , par M. de la Yillemarqué: 4® édit., t. II, p. 441.
Fortune, affaires, intérêts, qu est-ce que cela pour qui a parcouru, pendant une heure seulement, les allées d'un cimetière?