CHAPITRE X
A quel degré de douloureuse folie l'hontune peut descendre au sujet de la mort.
« L'acte le plus important de la vie c'est de bien mourir », a-t-on dit à bon droit. La vie, en effet, prise en ellemême et telle que nous la subissons ici-bas, qu'est-ce autre chose qu'une incessante continuité de souffrances, d'espoirs trompés, de désillusions, de cruelles séparations^ de maladies et de douleurs? Aussi n'est-ce point pour elle que nous avons été créés ; elle n'est qu'une marche pour arriver à la vraie vie, laquelle nous attend au-delà du tombeau, laquelle nous pouvons faire heureuse, et dont le sort définitif reste entre nos mains. Toutes les philosophies, toutes les religions, toutes les lumières et tous les instincts de notre âme, nous démontrent qu'il en est ainsi; à plus forte raison en avons-nous l'assurance par l'Évangile. Or, quelle misère nous apparaît ! Des écrivains renommés, des sages selon la littérature du temps, s'éloignant de l'Évangile, perdent jusqu'à la notion la plus élémentaire de la mort et des conditions de la vie. Peu de choses, en vérité , sont navrantes au même degré.
On lisait dans un journal , il n'y a pas longtemps , cet éloge funèbre d'un littérateur estimé ^ :
1. ^.'Événement, octobre 1872. Nous ne laissons que les initiales du nom de ce pauvre défunt, qui sera facilement reconnu.
<' On a beaucoup exagéré la crainte que Th. G*** avait do la mort. Cela implique une accusation de faiblesse que j*ai hâte de relever, car nul ne fut plus brave. Ce qu'il redoutait dans la mort n'était ni la douleur ni l'incertitude, c^était la laideur... Être laid dans la mort, telle fut sa préoccupation suprême ; et, lorsqu'il suivait attentivement dans son miroir les ravages de la maladie qui l'emportait, il était aisé de voir d'où venait sa tristesse. Il ne faut pas oublier que Th. G*** a été l'un des hommes les plus merveilleusement beaux d'une époque où la beauté passait pour le don suprême, et qu'il avait gardé de cet avantage toute la coquetterie romantique de sa jeunesse. — Quelquefois, pour l'arracher à ses mornes rêveries, ses enfants s'amusaient à mettre en doute devant lui ce qu'on avait conté de cette beauté célèbre. Il envoyait alors chercher un dessin de Chassériau qui le représente à vingt-cinq ans, vêtu à la turque, la tête un peu rejetée, dans l'attitude victorieuse de la jeunesse : et il le faisait passer de main en main en disant : Voilà celui que f ai été! Tout le monde de s'écrier que ce n'était pas possible, que le peintre lavait flatté. Alors il se mettait en colère; il prenait ses sœurs à témoin ; il attestait la terre et les cieux. Pauvre père 1 Puis ses filles allaient l'embrasser, et il souriait en les regardant. C'était le moment des bonnes causeries. Il reprenait doucement le portrait, et entamait des récits sans fin que nous écoutions, sans jamais l'interrompre, pleins de joie et de respect : car nul n'a jamais causé et ne causera jamais comme Th. G***. »
Plus loin, le même article donne quelques détails sur cette mort triste et froide, qu'aucune lueur religieuse n'est venue éclairer.
« A partir de ce jom\ l'angoisse s'installa dans cette chère petite maison de Neuilly, naguère si joyeuse et si pleine de ce doux génie. Les jours se succédaient, mornes, longuement vécus, suivis de nuits plus mornes encore. Il allait d'une chambre à l'autre, rallumant son ciirare aux
bougies qu'on lui ménageait dans tous les coins, et n'ayant déjà plus la force d'en tirer les bouffées. Il se raccrochait à toutes ses affections : il avait besoin qu'on fût autour de lui, qu'on lui tint compagnie, qu'on lui parlât. Ceux de ses vieux amis qui venaient le voir étaient trois fois les bienvenus : il se mettait en frais pour eux ; mais déjà il ne causait plus, car il s'était aperçu que les mots lui manquaient, et jamais homme n'eut davantage la pudeur de son génie. En vain essayâmes-nous de le dissuader de cette sombre idée, qui le rongeait ; il fît semblant de nous croire , car il était souverainement bon ; mais il ne causa plus. Il prenait son miroir, s'y contemplait longuement , le reposait, et finissait par s'endormir dans un fauteuil, la tête penchée sur la poitrine, les bras pendants; et, si quelque chat lui sautait sur les genoux, il le laissait se pelotonner et s'endormir, mais il ne le caressait plus.
» L'ennui indomptable et le sommeil invincible s'emparèrent alors du malade. 11 n'essaya plus de lire, lui qui pendant soixante années n'avait pas cessé de lire nuit et jour tout ce qui lui tombait d'imprimé sous la main, et jusqu'aux cornets à tabac.
» 11 eut une première crise d'étouffement. Le médecin accourut , et celui qui le reconduisit reçut de lui l'ordre formel d'avertir le reste de la famille : la maladie de cœur organique s'était compliquée d'une albuminurie : l'eau du sang décomposé se logeait dans les tissus cellulaires et envahissait le poumon.
» Le dimanche, le père descendit une dernière fois dîner avec les siens. Était-ce inconscience de son état, ou bien sublime comédie d'un mourant qui ne veut pas effrayer ceux qu'il aime? 11 ne nous entretint que d'espérances. Chacune de ses phrases, ponctuée d'un sourire, commençait : « Quand je serai guéri! » Le lundi 21, on ne le nourrissait déjà plus que de bouillon et de jus de viande ; encore était-on forcé , pour les lui faire prendre , de le réveiller d'un sommeil de plomb ; mais l'albuminurie
s'était augmentée d'une fluxion de poitrine. Le mardi 22, la fluxion de poitrine s'aggravait d'une maladie de reins. C'en est trop : il fallait courber la tête. La nuit se passa dans le désespoir.
» Le lendemain matin , à huit heures trente-deux minutes. Th. G*** rendait à Dieu la meilleure et la plus belle âme de poète qui fut jamais.
)) Par une faveur inespérée , il est mort en dormant , sans aucune souffrance visible. Son dernier soupir a été aussi doux que le premier d'un enfant. On n'eut pas la peine de lui fermer les yeux... »
Et c'est tout ! Pas un souvenir de Dieu, pas une pensée donnée au sort à venir, quel qu'il soit ; pas une parole d'espérance de la part même de ceux qui l'assistent dans ce dernier passage ; les jours précieux de la fin consacrés au regret de sa propre beauté évanouie, à la contemplation du miroir : le néant de l'intelligence ! Et puis s'endormir du grand sommeil avec cette quiétude ! <( Dernier soupir aussi doux que celui d'un enfant... » Ah ! quel réveil, une seconde après , sous le regard du Juge qui n'a point mis sur la terre des âmes pour qu'elles s'enveloppent dans un tel oubli d'elles-mêmes et de leur Créateur! Hélas 1 et avec quel calme effroyable l'écrivain nous dit ces choses ! Lui aussi ne sent rien, ne voit rien, ne comprend rien... Nous le répétons : c'est effroyable ! Pauvres gens 1 !
Non vraiment, on ne peut lire une page plus lamentable, plus profondément attristante. Mais voici que peu d'années après, en i87i, un autre écrivain de même école, historien célèbre (et pourtant peu sûr) se voit à son tour envahi par la mort. Encore quelques jours, et il va falloir rendre compte à Dieu du talent qu'on a reçu, de l'emploi qu'on en a fait : entendre fixer d'un seul mot son éternité.. Et cet homme dicte ses dernières volontés. Ce qui le préoccupe, la seule chose qui fixe sa pensée, c'est ce qu'on fera de son corps... Il veut qu'on l'ensevelisse dans
les fleurs, et surtout « qu'on le baigne dans la lumière... » Tel est le capital souci de cet être qui fut baptisé ! Il expire sans autre élévation d'esprit; lame court au jugement, et sur la terre les héritiers laissent huit jours le cadavre exposé « à la lumière, parmi les fleurs »... Là aussi, c'est tout ! Ils ne se sont pas même élevés à la hauteur d'un poète de leur bord , mais qui eut ses instants de clarté , Alfred de Musset :
Créature d'un jour qui t'agites une heure , De quoi viens-tu te plaindre, et qui te fait gémir? Ton âme l'inquiète, et tu crois qu'elle pleure : Ton âme est immortelle, et les pleurs vont tarir.
Le regret d'un instant te trouble el te dévore. Tu dis que le passé te voile l'avenir. Ne te plains pas d'hier : laisse venir l'aurore : Ton âme est immortelle, et le temps va s'enfuir.
Ton corps est abattu du mal de ta pensée; Tu sens ton front peser et tes genoux fléchir. Tombe, agenouille-loi, créature insensée : Ton âme est immortelle, et la mort va venir.
Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière; Ta mémoire, ton nom, ta gloire, vont périr. Mais non pas ton amour. Si ton amour t'est chère. Ton âme est immortelle , et va s'en souvenir, y 1
Un autre poète, M. Victor Hugo, le 15 novembre 1874, parlant sur les dépouilles d'une libre-penseuse qu'on venait d'enfouir avec son aide , songeait du moins quelque peu à l'immortalité : — « Que l'âme éternelle, disait-il en finissant, accueillie dans la haute demeure cette âme immortelle ! La vie , c'est le problème ; c'est la solution. Je le répète , et c'est par là que je veux terminer cet adieu plein d'espérance , le tombeau n'est ni ténébreux ni vide. C'est là qu'est la grande lueur. Qu'il soit permis à l'homme qui parle en ce moment de se tourner vers cette clarté.
1. Cité par M. l'abbé Baunard, Le Doute et ses victimes clans le siècle présent, p. 317.
Celui qui n'existe plus pour ainsi dire ici-bas. celui dont toutes les ambitions sont dans la mort, a le droit de saluer au fond de finfini. dans le sinistre et sublime éblouissement du sépulcre, l'astre immense, Diel... » Du pathos, il est vrai, mais quelque souvenir pourtant de la grandeur humaine.
Faut-il citer encore les derniers jours d'un écrivain trop connu, Henri Heine? M. Albert AVolff nous les racontera.
u Quand , atteint par cette terrible maladie de la moelle épinière , Heine subissait sa longue agonie morale , alors qu'une paralysie des paupières avait fermé ses yeux , la bonne humeur resta debout dans ce corps ravagé.
» Heine écrit à un ami : « Je suis malade comme un » chien, et je lutte contre la mort comme un chat. On dit » que les chats ont la vie dure. >> Cette effroyable agonie dura huit ans. Le grand écrivain, étendu sur un matelas, incapable de faire un mouvement , attendait la mort avec une entière sérénité, le sourire sur les lèvres. Parfois, il se faisait transporter sur son balcon , d'où l'on avait une vue incomparable sur les Champs-Elysées ; ses j'eux s'étaient fermés. « Je ne vois plus Paris, disait-il, mais je » l'entends: dans le bruit de la rue, il revit tout entier » dans mon souvenir; et quand j'entends aboyer un chien
parisien qui, d'un pas léger, parcourt les Champsn Élysées, j'envie son bonheur. » Comme un ami le surprit dans un de ses rares accès de mélancolie, il crut devoir parler à Heine de l'éternité. « Êtes-vous en règle avec le Dieu? » demanda Bon cet ami.
» — Parfaitement, répondit le poète. Dieu me pardon- . nera: c'est son métier... »
» Quelques heures après. Heine se sentait mourir: il exigea qu'on le laissât seul avec le docteur Gruby. « Doc- » teur. lui dit-il. vous étiez mon ami. J'exige de a'ous un » dernier service. Dites-moi toute la vérité : c'est fini, n'est- » ce pas? » Le médecin se tut. « Merci, ami. » fit Heine.
» — Avez-vous une dernière prière à m'adresser? demanda le docteur, ému jusqu'aux larmes.
» — Oui , répondit le poète , ma femme dort ; ne la » réveillez pas. Mais prenez sur cette table les fleurs quelle » a achetées ce matin. J'adore les fleurs ! Bien, placez-les » sur ma poitrine. Merci, merci encore. » Et, s'eni^Tant » une dernière fois de parfums , Henri Heine murmura :
» Des fleurs ! des fleurs I Que la nature est donc belle 1 » Ce furent ses dernières paroles ; ce vaste esprit s'était envolé dans l'éternité. »
Oh 1 que cela est triste ! et comme ce mot éternité sonne lourdement devant une telle préparation !
-^ Combien plus dignes, plus raisonnables, plus fécondes en espérance , ces morts de chrétiens couronnant une vie chrétienne ! Lhistoire des héros du christianisme est riche de ces fortifiants exemples. Tel ce jeune soldat pontifical qui, frappé de trois balles à Gastelfidardo, trempe son doigt dans son sang, fait un signe de croix sur la première blessure en disant An. nom du Père, un autre sur la seconde en continuant Et du Fils , un dernier sur la troisième, Et du Saint-Esprit; s'étend sur le sol et expire le visage tourné vers le ciel.
Tel ce jeune ecclésiastique dont un général redit ainsi la vie : — « Nous avons connu un jeune prêtre qui est mort à la peine. Élevé par une veuve pieuse et souffrante, il ne connut jamais les jeux riants de l'enfance. Le séminaire avait été pour lui une sorte de refuge. H en sortit pour guider un petit troupeau, loin des villes, au milieu des bois. H y vivait en paix, lorsque les bruits de guerre (1870) vinrent jusqu'à lui. Il partit, et ne revint pas. Mais il eut un long et grand courage, nous dirons volontiers un saint courage. Son corps tremblait à la bataille, son regard se troublait; mais son âme dominait le corps. Il marchait dans la fournaise, et allait aux blessés le front calme. Faible, il supportait des fatigues inouïes; timide, il sou-
levait les courages. Mais il sentait à chaque pas qu'il marchait vers une mort prochaine. Parfois il tombait accablé par le poids de sa croix, mais il se relevait pour faire quelques pas encore. Les soldats le considéraient comme l'enfant du régiment ; ils l'aimaient tous, prêtaient l'oreille à sa voix, lui faisaient au bivouac un nid dans la paille, lui versaient le vin de la gourde , et le couvraient d'un grand manteau de guérite. Il mourut au milieu d'eux, après une marche pénible. Pour mourir, il se coucha au pied d'un arbre. — « Pauvre victime du devoir, qui tombait comme Bayard, et que Dieu avait créée pour la calme existence des lévites^ I »
Dieu nous ayant faits pour lui, tout ce qui nous éloigne de lui détruit, comme le remarque S. Augustin, notre repos et notre bonheur. Notre être entier en est diminué. L'intelligence peut rester puissante encore dans les choses du temps et de la matière, mais elle se ferme aux intérêts supérieurs et éternels , et ne conçoit plus la vérité de la destinée humaine. Le cœur se rétrécit aux horizons de la terre , il n'a plus ces hautes et magnifiques aspirations qui forment son réel patrimoine. Le caractère même se rapetisse. X*est-il pas historiquement démontré que, depuis le christianisme, ce sont, dans toutes les branches de l'action sociale, les chrétiens fidèles qui ont donné les plus mémorables exemples de fermeté, de dévouement et d'héroïsme? La guerre de 1870 contre la Prusse l'a prouvé une fois de plus. Mais, plus encore, le chrétien, uni à Dieu, équilibre son àme, et, en face de la mort, sait apprécier la suprême gravité de cette œuvre dernière , décisive, irrévocable.
Élération. — Mon DiEU , quelle humiliation pour nous tous de voir quelques-uns de nos frères , heureusement doués comme talent, se rabaisser eux-mêmes à des pensées