CHAPITRE XI
Le bonheur du chrétien mourant.
Demandons à l'illustre évêque que nous entendions tout à l'heure , Massillon , de nous peindre les derniers instants du juste , c'est-à-dire le moment où vont finir ses travaux , ses douleurs , où la couronne va être posée sur sa tête. C'est la grande solennité de la vie.
« Je sais que la mort a toujours quelque chose de terrible pour les âmes même les plus justes. Les jugements de Dieu, dont elles craignent toujours les secrets impénétrables ; les ténèbres de leur propre conscience , où elles se figurent toujours des souillures cachées et connues de Dieu seul; la vivacité de leur foi et de leur amour, qui grossit toujours à leurs yeux les fautes les plus légères; enfin, la dissolution toute seule du corps terrestre et l'horreur naturelle du tombeau : tout cela laisse toujours à la mort je ne sais quoi d'affreux pour la nature, qui fait que les justes mêmes , comme dit S. Paul , voudraient à la vérité être revêtus de l'immortalité qui leur est promise , mais sans être dépouillés de la mortalité qui les environne.
» Il n'en est pas moins vrai , cependant , que la grâce surmonte en eux cette horreur de la mort qui leur vient de la nature , et que dans ce moment , soit qu'ils rappellent le passé, dit S. Bernard, soit qu'ils considèrent ce qui se passe à leurs yeux, soit qu'ils se tournent du côté de l'avenir, ils trouvent dans le souvenir du passé la fin de leurs peines , dans tout ce qui se passe à leurs yeux une nou-
veaulé qui les remplit d'une joie sainte , dans la pensée de l'avenir l'assurance de l'éternité qui les transporte : de sorte que les mêmes situations qui forment le désespoir du pécheur mourant deviennent alors une source abondante de consolation pour l'âme fidèle.
» Représentez-vous au lit de la mort une âme fidèle, qui depuis longtemps se préparait à ce dernier moment, amassait par la pratique des œuvres chrétiennes un trésor de justice pour ne pas aller paraître vide devant son juge , et vivait de la foi pour mourir dans la paix et dans la consolation de l'espérance : représentez-vous cette âme arrivée enfin à cette dernière heure qu'elle n'avait jamais perdue de vue , et à laquelle elle avait toujours rapporté toutes les peines, toutes les privations, toutes les violences, tous les événements de sa vie mortelle. Je dis que rien n'est plus consolant pour elle que le souvenir du passé , de ses souffrances, de ses macérations, de ses renoncements, de toutes les situations qu'elle a éprouvées. Elle comprend alors tout le mérite de la pénitence, et combien les hommes sont insensés de disputer à Dieu un instant de contrainte qui doit être payé d'une félicité sans fin et sans mesure. Car ce qui la console c'est qu'elle n'a sacrifié que des plaisirs d'un instant, et dont il ne lui resterait alors que la confusion et la honte ; c'est que tout ce qu'elle aurait souffert pour le monde serait perdu pour elle dans ce dernier moment : au lieu que tout ce qu'elle a souffert pour Dieu, une larme, une violence, un goût mortifié, une vivacité réprimée, une vaine satisfaction sacrifiée, tout cela ne sera jamais oublié, et durera autant que Dieu même; ce qui la console c'est que, de toutes les joies et les voluptés humaines, hélas î il n'en reste pas plus , au lit de la mort , au pécheur qui les a toujours goûtées qu'au juste qui s'en est toujours abstenu ; que les plaisirs sont également passés pour tous les deux, mais que l'un portera éternellement le crime de s'y être livré , et l'autre la gloire d'avoir su les vaincre. » Quand on est arrivé au port, qu'il est doux de rappeler
le souvenir des orages et de la tempête I quand on est sorti vainqueur de la course , qu'on aime à retourner en esprit sur ses pas , et à revoir les endroits de la carrière les plus marqués par les travaux, les obstacles, les difficultés qui les ont rendus célèbres î
« Levez-vous , âme fidèle ! » lui dit alors en secret son Seigneur et son Dieu ^ . « Vous qui avez bu toute l'amertume de mon calice, oubliez enfin vos larmes et vos peines -. Le temps des pleurs et des souffrances est enfin passé pour vous •^ Dépouillez-vous donc, fille de Jérusalem, de ce vêtement de deuil et de tristesse dont vous avez été jusqu'ici environnée ; laissez là les tristes dépouilles de votre mortalité, revêtez-vous de vos habits de gloire et de magnificence ; brisez enfin les liens de votre captivité ; sortez du milieu de Babylone , où vous gémissiez depuis si longtemps des rigueurs et de la durée de votre exiW »
Yoilà pour le passé. Quant au présent, tout ce qui s'offre à l'àme juste, le monde qui s'enfuit , toutes les créatures qui disparaissent , tout ce fantôme de vanité qui s'évanouit, ce changement, cette nouveauté, est encore pour elle une source de mille nouvelles consolations "\ « Ah! le jour du Seigneur ne la surprend point : elle l'attendait, elle le désirait ; la pensée de cette dernière heure entrait dans toutes ses actions, était de tous ses projets, réglait tous ses désirs, animait toute la conduite de sa vie. Chaque heure , chaque moment lui avait paru celui où le juste Juge allait lui demander ce compte terrible où les justices elles-mêmes seront jugées. Elle sent une joie sainte d'avoir toujours jugé du monde comme il en fallait juger^ de n'avoir pas pris le change , de ne s'être pas attachée à