‹ Les douleurs de la vieChapitre 97 sur 292 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Que le passage de la mort est moins effrayant que nous nous l'imaginons.

La mort est un châtiment, mie expiation : elle doit, par conséquent et de toute nécessité, être amère. C'est un moment d'angoisse et de combat, et le mot agonie signifie proprement lutte. Toutefois, cette angoisse, ce combat, cette lutte, le travail de cette décomposition, ne sont point, matériellement et corporellement , aussi terribles que nous nous le figurons. Ah! si l'on songe au jugement divin, de ce côté la crainte est légitime: encore qu'il ne la faille point exagérer. Là seulement , lépouvante se justifie pour qui n*a pas servi Dieu. Mais, le plus ordinairement (rhomme est aveugle à ce degré , on redoute la mort elle-même, au point de vue rétréci de la séparation de Tâme et du corps, beaucoup plus que cette divine justice; en un mot, c'est la souffrance physique qui terrifie par son image. En quoi Ion est victime d'une erreur.

Mourir est une des fonctions de l'existence , comme le sommeil, le travail, le voyage, la nutrition: la dernière des fonctions sensibles, il est >Tai. mais qui s'accomplit à la manière de toutes les autres. L'âme, voyant le corps se détruire , devenir incapable de lui répondre , l'abandonne comme on quitte une maison louée. Séparation qui n'est pas sans quelque déchirement, encore une fois, mais déchirement moins cruel qu'on ne pense, à tout prendre. Cette question mérite que nous nous y appesantissions, que nous apportions des autorités et des exemples.

Écoutons, premièrement, le grand naturaliste Buffon, si bien au courant de toutes les fonctions de la nature.

« Pourquoi donc craindre la mort . dit-il . si l'on a assez bien vécu pour n'en pas craindre les suites? pourquoi redouter cet instant , puisqu'il est préparé par une infinité d'autres instants du même ordre, puisque la mort est aussi

naturelle que la vie, et que l'une et l'autre nous arrivent de la même façon, sans que nous le sentions, sans que nous puissions nous en apercevoir? Qu'on interroge les médecins et les ministres de l'Église , accoutumés à observer les actions des mourants , à recueillir leurs derniers sentiments : ils conviendront que, à l'exception d'un très petit nombre de maladies aiguës , où l'agitation causée par les mouvements convulsifs semble indiquer les souffrances du malade, dans toutes les autres on meurt tranquillement, doucement et sans douleurs. Et même ces terribles agonies effraient plus les spectateurs qu'elles ne tourmentent le malade : car combien n'en a-t-on pas vu qui, après avoir été à cette dernière extrémité , n'avaient aucun souvenir de ce qui s'était passé, non plus que de ce qu'ils avaient senti ! Ils avaient réellement cessé d'être pendant ce temps , puisqu'ils sont obligés de rayer du nombre de leurs jours tous ceux qu'ils ont passés dans cet état, duquel il ne leur reste aucune idée.

» La plupart des hommes meurent donc sans le savoir; et, dans le petit nombre de ceux qui conservent de la connaissance jusqu'au dernier soupir, il ne s'en trouve peutêtre pas un qui ne conserve en même temps de l'espérance, et qui ne se flatte d'un retour vers la vie : la nature a, pour le bonheur de l'homme, rendu ce sentiment plus fort que la raison. Un malade dont le mal est incurable, qui peut juger son état par des exemples fréquents et familiers, qui en est averti par les mouvements inquiets de sa famille , par les larmes de ses amis , par la contenance ou l'abandon des médecins , n'en est pas plus convaincu qu'il touche à sa dernière heure. L'intérêt est si grand qu'on ne s'en rapporte qu'à soi; on n'en croit pas les jugements des autres, on les regarde comme des alarmes peu fondées; tant qu'on sent et qu'on pense, on ne réfléchit, on ne raisonne que pour soi, et tout est mort que l'espérance vit encore.

» Jetez les yeux sur un malade qui vous aura dit cent

fois qu'il se sent attaqué à mort, qu'il voit bien qu'il ne peut pas en revenir, qu'il est prêt à expirer; examinez ce qui se passe sur son visage lorsque, par zèle ou par indiscrétion, quelqu'un vient à lui annoncer que sa fin est prochaine en effet : vous le verrez changer comme celui d'un homme auquel on annonce une nouvelle imprévue. Ce malade ne croit donc pas ce qu'il dit lui-même : tant il est vrai qu'il n'est nullement convaincu qu'il doit mourir ! Il a seulement quelque doute, quelque inquiétude sur son état, mais il craint toujours beaucoup moins qu'il n'espère; et si l'on ne réveillait pas ses frayeurs par ces tristes soins et cet appareil lugubre qui devancent la mort, il ne la verrait point arriver.

« La mort, poursuit BufTon (et ses conclusions sont judicieuses), la mort n'est donc pas une chose aussi terrible que nous nous l'imaginons. Nous la jugeons mal de loin ; c'est un spectre qui nous épouvante à une certaine distance , et qui disparaît lorsqu'on vient à en approcher de près. Nous n'en avons donc que des notions fausses. Nous la regardons non seulement comme le plus grand malheur, mais encore comme un mal accompagné de la plus vive douleur et des plus pénibles angoisses ; nous avons même cherché à grossir dans notre imagination ces funestes images, et à augmenter nos craintes en raisonnant sur la nature de la douleur. Elle doit être extrême, a-t-on dit, lorsque l'âme se sépare du corps; elle peut aussi être de très longue durée puisque, le temps n'ayant d'autre mesure que la succession de nos idées, un instant de douleur très vive, pendant lequel ces idées se succèdent avec une rapidité proportionnée à la violence du mal , peut nous paraître plus long qu'un siècle. — Quel abus de la philosophie dans ce raisonnement I II ne mériterait pas d'être relevé s'il était sans conséquence ; mais il influe sur le malheur du genre humain; il rend l'aspect de la mort mille fois plus affreux qu'il ne peut l'être; et, n'y eùt-il quun très petit nombre de gens trompés par l'apparence spécieuse

de ces idées, il serait toujours utile de les détruire et d'en faire voir la fausseté. »

La démonstration .qui sait mérite d'être méditée. — « Lorsque Dieu unit notre âme à notre corps , avons-nous un plaisir excessif, une joie vive et prompte qui nous transporte et nous ravisse? Non : cette union se fait sans que nous nous en apercevions. La désunion doit se faire, de même, sans exciter aucun sentiment. Quelle raison a-t-on de croire que la séparation de lame et du corps ne puisse se faire sans une douleur extrême? Quelle cause peut produire cette douleur ou l'occasionner? La fera-t-on résider dans l'âme ou dans le corps? La douleur de l'âme ne peut être produite que par la pensée, celle du corps est toujours proportionnée à sa force et à sa faiblesse. Dans l'instant de la mort naturelle , le corps est plus faible que jamais : il ne peut donc éprouver qu'une très petite douleur, si même il en éprouve aucune. Nous avons vu plus d'une fois des personnes chanter un cantique quelques instants avant leur mort. »

Toute cette étude est d'un tel intérêt dans Buffon, que nous nous reprocherions de n'en pas achever la citation.

« Maintenant, supposons une mort violente : unhomme, par exemple, dont la tête est emportée par un boulet de canon : soufîre-t-il plus d'un instant? a-t-il, dans l'intervalle de cet instant , une succession d'idées assez rapide pour que cette douleur lui paraisse durer une heure , un jour, un siècle? C'est ce qu'il faut examiner.

» Une douleur très vive, pour peu qu'elle dure, conduit à l'évanouissement ou à la mort; nos organes, n'ayant qu'un certain degré de force, ne peuvent résister que pendant un certain temps à un certain degré de douleur; si elle devient excessive, elle cesse, parce qu'elle est plus forte que le corps, qui, ne pouvant la supporter, peut encore moins la transmettre à l'âme, avec laquelle il ne peut correspondre que quand les organes agissent : ici l'action

des organes cesse, le sentiment intérieur qu'ils communiquent à l'âme doit donc cesser aussi. »

Et la conclusion : — « Ce que je viens de dire est peutêtre plus que suffisant pour prouver que l'instant de la mort n'est point accompagné dune douleur extrême ni de longue durée. Mais, pour rassurer les gens les moins courageux, nous ajouterons encore un mot. Une douleur excessive ne permet aucune réflexion : cependant on a vu souvent des signes de réflexion dans le moment même d'une mort violente. Lorsque Charles XII reçut le coup qui termina dans un instant ses exploits et sa vie , il porta la main sur son épée. Cette douleur mortelle n'était donc pas excessive, puisqu'elle n'excluait pas la réflexion. Il se sentit attaqué, il réfléchit qu'il fallait se défendre : il ne souffrit donc qu'autant que Ton soufîre par un coup ordinaire. On ne peut pas dire que cette action ne fût que le résultat d'un mouvement mécanique : car les mouvements des passions, même les plus prompts, dépendent toujours de la réflexion, et ne sont que des effets d'une volonté habituelle de l'âme. »

L'Écriture-Sainte nous dit, d'ailleurs : « 0 mort, que ta » sentence est douce à l'homme pauvre et privé de forces, » qui est dans la défaillance de l'âme , accablé de soins, » sans espérance, et à qui manque la patience î Ne craignez » point l'arrêt de la mort ; souvenez-vous de tous ceux qui » ont été avant vous, et de ceux qui viendront après. C'est » l'arrêt que le Seigneur a prononcé contre toute chair. » Que craignez-vous, puisqu'il ne vous peut arriver que ce » qu'il plaira au Très-Haut? Qu'on vive dix ans, cent ans, » mille ans, on ne compte point le? années de la vie parmi » les morts ^ »

Et comment, nous chrétiens, aurions-nous moins de courage que des païens? Ne sait-on pas avec quelle facilité

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