SCENE XVIII
QUIJADA, DOROTHÉE QUIJADA
Je vous expliquerai... C'est la plus ridicule Aventure... et j'en suis tout confus !...
DOROTHÉE
Ce scrupule io6
Est étrange ! Comment ! Vous, l'incarnation
De l'honneur, auriez-vous commis quelque action
Douteuse ?...
QUIJADA
Pouriez-vous m'en supposer capable !
DOROTHÉE, avec emphase Jamais !
QUIJADA
Et cependant, en fait, je suis coupable ! Car tantôt j'étais là, caché, quand vous parliez, Au Senor Pérez...
DOROTHÉE
Quoi ! Caché ! Sous l'escalier...
Me surveillant ! M'espionnant ! C'est impossible ! Vous !...
QUIJADA
La chose odieuse a son côté risible :
Sancho m'avait... — comment vous expliquer cela ! — Lié... bâillonné...
DOROTHÉE
Vrai .? .
{A part.) Vieux menteur !...
{Haut.) Mais de là...
Vous avez entendu... peut-être... des paroles...
QUIJADA
Vous ai-je bien comprise ? Ah ! jamais mes plus folles
Espérances, jamais mes rêves les plus fous
N'eussent osé... mais non ! C'est impossible ! — Vous !...
La beauté, la jeunesse... un malheureux qu'on raille,
Ayant pour tous trésors les chansons qu'il rimaille,
Vous lui diriez : Je veux partager la moitié
De tous vos désespoirs ?... Vous en auriez pitié ?...
Votre clarté ferait moins noir son crépuscule .?
Moi qui suis pauvre. Moi, qu'on trouve, ridicule.
Je rêve, n'est-ce pas .? C'est impossible !
{La regardant avec adoration.)
Oui!
Devant votre sourire on est comme ébloui ! Toujours, en vous voyant, je songeais, sans envie. Qu'un beau jeune homme un jour vous prendrait dans sa vie, Vous donnerait son cœur, ferait de vous son ciel. Et très souvent, je me disais : L'essentiel C'est qu'elle soit heureuse ! Il faudrait prendre garde : Qu'on l'aimât bien surtout !... Ah ! plus je vous regarde Plus j'ai peur ! Plus je crois qu'il faudra m'éveiller, Sortir d'un songe !
DOROTHÉE, souriant, coquettement, avec une émotion jouée
Non !
QUIJADA
Je vais vous conseiller Comme un ami ! Je ne veux pas... être égoïste... Et, si vous m'épousiez, vous pourriez être triste Un peu plus tard... Mais lui, Pablo Pérez, il est Bien, — très bien ! — ce jeune homme, et son air gai me plaît Beaucoup. Il est très riche. Il paraît qu'il possède
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Un grade dans l'armée... Il est charmant... je plaide Mal sa cause... 11 est jeune aussi !... — Vous comprenez !
DOROTHÉE
Oui ! je comprends qu'au fond du cœur vous ne tenez Pas beaucoup à me voir un jour votre compagne !
{A part.)
Ce petit trémolo qu'un soupir accompagne A fait bien... il hésite !...
QUIJADA
Ah ! Vous ne savez pas Combien vous me sauvez, et combien je suis las De me traîner le long de ma funèbre vie, N'ayant rien conservé de la route suivie. Rien ! Que le souvenir d'avoir toujours été Vaincu ! — Mon hiver vient, je n'ai pas eu d'été ! Pas un jour de soleil, pas un jour de lumière ! J'ai près de cinquante ans : mon existence entière N'eut qu'un but, qu'une fin, qu'un objet : secourir Ceux que le sort brisait, que je voyais souffrir, Se débattre, saigner, sous l'implacable roue Du Destin ! Et je fus l'insensé qu'on bafoue. Qui dit : " Ayez pitié du proscrit, du bandit, " Du monstre, du méchant, de l'assassin ! " qui dit : " Tendez-leur les deux mains ! Nous sommes dans un gouffre; " Quelqu'un, au-dessus, rit, de voir l'homme qui souffre " Se tordre, comme un ver qu'on écrase, se tord... " Épargnons-nous ! Laissons faire le mal au Sort ! " Que l'Éternel Bourreau s'amuse : tue ou blesse, " Ne songeons qu'à guérir ! Respectons la faiblesse, " La honte, le malheur, la faim, la pauvreté !
" Réparons ce que fait la grande lâcheté !
" Soyons meilleurs ! Tâchons de réparer les crimes
" Du Destin, de sauver du moins quelques victimes ! "
Et j'allais répétant : " Poètes, qui sentons
" De beaux songes hanter nos fronts : Mentons ! Mentons !
" La vie est lâche, obscure, imbécile, cruelle...
" Ne disons pas cela ! Frères ! jetons sur elle
" Comme un royal manteau nos rêves radieux !
" Mentons ! Tenons voilés, cachons à tous les yeux
" Les vices, les laideurs, les hontes, les ulcères !
" Pour guérir tous ces maux et toutes ces misères,
" A quoi sert-il d'aller partout les publier .?
" Tout en soignant la plaie, il faut faire oublier
" Qu'elle existe à celui dont elle ronge l'âme !
" A quoi bon lui crier : Vous êtes laid, infâme,
*' Immonde, répugnant et vous allez périr .?...
" Endormir la douleur, c'est presque la guérir !
Et tous les gens d'esprit, alors, ont pris pour cible
De leurs traits acérés le rêveur d'impossible.
Le chevalier errant, le redresseur de torts ;
Leurs clameurs ont couvert ma voix, et depuis lors,
Lorsqu'un homme défend quelque illusion sotte.
On dit : Il faut laisser la chose à " Don Quichotte ! "
Quelquefois je réponds : " Qu'importe, j'ai raison !
" L'Avenir est là-bas, derrière l'horizon,
" Derrière le coteau noir où monte la route,
" L'Avenir jugera mieux mon effort " — J'en doute !
D'autres pourront défendre avec plus de succès
La cause qui me fut chère... Moi, je le sais.
Je dormirai dans l'ombre, à jamais ridicule !
— Mes jours se terminaient, dans ce noir crépuscule,
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J'étais maudit, j'allais morne et désespéré,
Et voilà, tout à coup, que tout s'est éclairé !
Quand je me résignais, tristement, à descendre
Dans la tombe, sans qu'un seul cœur eût pu comprendre
Mon cœur, sans qu'une voix m'eût dit : " Tu n'es pas fou !
Sans que deux bras de femme eussent mis à mon cou,
Cette suavité blonde de leur caresse,
Voilà que vous venez avec votre tendresse,
Avec votre fraîcheur, avec votre beauté !
Voilà que vous voulez marcher à mon côté !
Voilà que vous voulez suivre ma route sombre !
Voilà, — c'est vrai ! — que vous voulez aller vers l'ombre.
Vous qui pouviez marcher sur des sommets vermeils.
Pour que votre chemin et le mien soient pareils !
Ah ! tenez, je n'ai pas la force et le courage
De ne pas accepter ! Ce ne serait pas sage.
De dire non, de fuir quand le ciel est ouvert !
J'ai trop longtemps lutté, j'ai trop longtemps souffert !
J'ai trop longtemps vécu seul, sans avoir dans l'âme
Un désir, un espoir !... Qu'un plus heureux me blâme :
Je vous aime comme on n'a pas encore aimé !...
{fille lui tend la main coquettement^
Et Vous ?... Répétez-moi !...
DOROTHÉE, feignant une émotion profonde
Pablo l'a proclamé Assez haut !
Ah ! l'instant est unique et suprême ! Ne vous trompez-vous pas ? Est-ce bien sûr ? L'extrême Bonheur m'effraye un peu ! Voyez-vous, il ne faut
Pas me laisser tomber : ce serait de trop haut !
DOROTHÉE, à part Il ment ! Il m'épiait !
QUijADA, embrassant la main que lui abandonne la jeune fille
Je t'adore !
DOROTHÉE, a part
Courage !
{Haut>f Et maintenant je vais vous demander un gage !
QUIJADA
Que faut-il faire ? Dis ! Parle ! Exprime ton vœu !
DOROTHÉE
Attendre, et ne rien dire à mon oncle avant que... Voilà !... je vais d'abord exiger une chose Pas facile !...
QUIJADA
C'est fait, si c'est possible !
DOROTHÉE
J'ose ?...
Mais oui !...
DOROTHÉE
C'est que je suis très exigeante !
QUIJADA
Dis !..
DOROTHEE
Je voudrais, avant tout, voir jouer Amadis^ Ce drame dont les vers sont si beaux et que j'aime, A la Zarzuela ! Comprenez ! Ce poème, Confondrait à jamais ceux qui se sont permis De se moquer de vous : vos lâches ennemis !
QUIJADA
Je les méprise tant !
DOROTHÉE
Il faut songer à celle Qui marche à votre bras et travailler pour elle !
QUIJADA
Puisque vous en avez respiré le parfum, Mes vers peuvent périr désormais, et pas un Ne doit toucher la fleur que vous avez touchée. Sur laquelle, un instant, votre âme s'est penchée Mon œuvre n'est qu'à vous ! Gardez-la toute !
Non !
Vous devez illustrer votre nom, et mon nom !
QUIJADA
La gloire ! Un vain hochet ! un songe ! une fumée !
DOROTHÉE, mutine
Un hochet, soit, c'est vrai, mais à la femme aimée Allez-vous refuser un hochet ?...
QUIJADA, paternel et souriant
Quelle enfant !
DOROTHEE
Oui ! Je veux vous voir, moi, glorieux, triomphant, Acclamé, recevoir de mes mains la couronne ! Etre le front altier et sacré qu'environne L'espoir d'être immortel ! Entendre sur mes pas Les gens dire : C'est Elle !... Elle !
Les acteurs.
QUijADA, hésitant
Ils ne voudront pas.
DOROTHEE
Ils voudront ! Il suffit qu'on les paie ! Je le sais ! Je me suis, sans rien dire, occupée De la chose ! Il suffit à la Zarzuela De cinq mille douros !
Non ! non, jamais cela !
Ne parlez pas ainsi ! Vous dites sans comprendre Des choses... c'est affreux ! Vous ne pouvez vous rendre Compte ! Vous n'avez pas réfléchi, c'est certain ! Vous me parlez, avec un sourire mutin.
D'une action que tout auteur croit dégradante Avec raison !
DOROTHÉE
Comment ?
QUIJADA
La chose est évidente !
— Pardonnez-moi, si j'ai parlé trop vivement ! — Je vais vous expliquer : tenez ! voici comment !
Les acteurs sont toujours entourés d'imbéciles,
Qui veulent imposer des œuvres puériles
Au public. Ces gens-là réussissent parfois,
A force d'or, à faire ouïr leur sotte voix,
A donner le spectacle écœurant de leur vaine
Ambition, et moi, qui, toujours, eus la haine
De la foule, j'irais me ranger parmi ces
Impuissants, qui voudraient acheter le succès.
J'irais payer des gens, pour qu'on daignât m'entendre.
Et, comme un artisan qui ne pourrait pas vendre
Le fruit de son travail, pour s'en débarrasser,
L'offrirait au premier qui viendrait à passer.
En lui disant : " Prenez un écu pour la peine ! "
Le beau rêve adoré dont mon âme était pleine.
Pour forcer les acteurs à lui prêter leurs voix.
Je leur dirais : " Voici ! Je donne tant !... "
DOROTHÉE
Je vois !
C'est une vanité d'auteur ! Je suis très triste De ce refus !
QUIJADA
Comprends ! C'est mon honneur d'artiste !
DOROTHÉE, boudeuse
Je comprends bien, d'abord, que vous me refusez Quelque chose ! Voilà ! Que vous vous récusez, — Bon chevalier ! — Quand votre dame à son service Vous emploie, et demande un petit sacrifice !...
QUIJADA
Un grand !...
(Belle s'est assise^ très boudeuse et se détourne de lui. Elle se retourne^ le regarde en souriant^ et lui dit avec une émotion jouée.)
DOROTHÉE
Quand je vous dis... que je veux... en retour...
{Eélle lui tend la main.)
QUijADA, lui prenant la main^ s'agenouille près d'elle^ et enivré par son sourire
Que votre volonté soit faite, mon amour !...
Fin du Deuxième Acte.
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