SCENE I
DON PEDRO, le grand premier rôle, don juan, le jeune premier,
ISABELLE, la coquette, dona christophora, la duègne,
BiANCA, Vingénue
LA duègne, entrant par le fond, revêtue d'une mante épaisse
Après avoir eu chaud, cette place est malsaine.
don PEDRO
Pourquoi n'a-t-on pas mis un décor sur la scène ?
DON JUAN
On gèle ici !
ISABELLE
J'ai froid !
Oui ! Le Guadarrama
Est tout blanc ce matin !
DON JUAN, déclamant à Bianca
" Cet homme qui t'aima " Blanche enfant !... "
BIANCA , / 'interrompant Pas encor !
LA DUÈGNE
Silence !
ISABELLE
Il nous assomme !
BIANCA
Attends pour commencer, mon cher, que le bonhomme Soit là !
LA DUÈGNE
Moi, j'en ai plein le dos de 1' " Amadis ".
ISABELLE
Combien de fois déjà l'a-t-on répété ?
LA DUÈGNE
Dix!
ISABELLE
Et nous passons ?
LA DUÈGNE
Après demain !
DON JUAN, a Bianca qui se gratte mélancoliquement r oreille
Ça te démange ?
BIANCA
Je ne sais rien du rôle.
ISABELLE
Et moi donc !
DON JUAN
Moi, l'orange Gâtée ou l'œuf pourri des beaux soirs triomphants, Me pendent au nez !
ISABELLE, riant Et moi donc.
DON PEDRO, qui jusque-là s'est tenu d'un air sombre à r écart
Çà, les enfants.
Croyez-vous qu'Estéban compte vraiment nous faire Jouer cet " Amadis " ?
ISABELLE
Mais...
DON JUAN
Je crois que l'affaire Est absolument sûre.
LA DUÈGNE
Oui. L'auteur a payé...
Cinq mille douros !.
BIANCA
Ah !...
DON PEDRO
Il n'est pas effrayé, Notre bon directeur, par les sifflets qui doivent Nous saluer !...
DON JUAN
Ce sont les acteurs qui reçoivent Les oranges...
ISABELLE
Les œufs...
BIANCA
Les évantails cassés...
LA DUÈGNE
Les amandes !...
DON JUAN
Ça, c'est leur ordinaire !
DON PEDRO
Assez ! Je ne recevrai rien, croyez-en ma parole. J'aimerais mieux périr que de créer ce rôle Absurde d'Amadis.
DON JUAN
Nous n'avons pas le choix, Et la chose dépend d'Estéban seul.
DON PEDRO
Tu crois .?
DON JUAN
A moins de refuser...
DON PEDRO
Chut !... Personne n'écoute ?
Voici ce qu'il faudrait faire :
{Tous se groupent autour de lui.)
Toujours il coûte, Enormément à tous les auteurs d'amender Leur œuvre, en retranchant des vers ; leur demander De remplacer un mot, de faire une rature, De couper quelque chose à leur littérature, Certe... ils aimeraient mieux se tailler dans la chair. Qu'arriverait-il donc, s'il fallait qu'à son cher ^^ Amadis'\ le senor Quijada-le-Grotesque, Retranchât une scène entière ?
BIANCA
Il mourrait... presque !
DON PEDRO
Il refuserait net ! Et nous refuserions Non moins net de jouer. Voilà ! Nous userions Poliment, doucement, de notre droit. La scène Où nous avons chacun à dire une dizaine De vers nous servirait à merveille !
ISABELLE
Excellent.
DON JUAN
J'accepte.
BIANCA
Je veux bien.
DON PEDRO
Bon !
LA DUÈGNE
L'immense talent De notre cher auteur va lui coûter, en somme, Cinq mille douros !
DON PEDRO
Oui. Mais pas pour une somme Décuple, je n'irais, moi, perdre mon honneur D'artiste.
DON JUAN
Moi non plus !
LA DUÈGNE
Ni moi !
Moi, le bonheur D'avoir autant d'argent de mon honneur d'artiste...
DON PEDRO, r interrompant avec sévérité Senorita !...
LA DUÈGNE
Qu'alliez-vous dire ?
DON JUAN, mélodramatique Je suis triste, Bianca, de vous entendre !
BIANCA
Hé ! ne criez pas tant !
J'allais finir : ...ne peut me tenter un instant.
{Ils rient.)
DON PEDRO
Voyons, convenons bien : c'est la scène troisième.
DON JUAN
Il est plus orgueilleux que Calderon lui-même. Il ne voudra jamais.
Jamais !... jamais !...
DON PEDRO
Oh ! comptez sur cela,
DON JUAN
Surtout si la petite est là !
ISABELLE
Sa fiancée ?
DON JUAN
Il ne voudra pas, devant elle.
Céder.
BIANCA
Elle est jolie...
LA DUÈGNE
Oui... pas mal !
ISABELLE
L'immortelle Déesse de ses vers !
BIANCA
Oh ! mais c'est sérieux !
Il l'aime comme un fou !
LA DUÈGNE
Comme un fou furieux !
BIANCA
C'est à mourir de rire ! Il la regarde, il semble N'exister que pour elle, et vraiment, il ressemble A son brave Amadis, qui meurt, le paladin. En disant : " O ma Dame ! O mon Amour ! "
DON JUAN
Vieux daim !
ISABELLE
Hier, je l'ai vu, vous savez bien quE//e est partie Avant que l'on n'eût pu commencer...
DON JUAN
Des splendeurs à' Amadis !
Avertie
ISABELLE
Laissez-moi donc finir Mon histoire ! — J'ai vu l'auteur de l'avenir Tirer de son pourpoint un bout de ruban rose. Et puis, de l'air béat d'un vieux moine, qui pose Les lèvres sur un reliquaire, déposer Sur son ruban, son cher ruban ! un long baiser...
[Ils rient.)
DON JUAN
Dans la première enfance on peut faire la chose, Mais dans la seconde...