‹ Les douze génies [poèmes scéniques] (volume 2)Chapitre 31 sur 50 · TOUS LES ACTEURS · texte numérisé non relu

TOUS LES ACTEURS

Bravo !

DON PEDRO, lui serrant la main avec effusion Nous retrouvons l'Esteban de jadis !

DON ESTEBAN

D'après l'accord conclu, si l'auteur nous retire Le droit d'interpréter l'œuvre, qu'une satire Un peu vive déclare écrite en vers...

DON PEDRO

Fous !

DON ESTEBAN

Soit !

Je garderai l'argent, moi — cela se conçoit ! — Pour me dédommager de ce temps perdu.

DON PEDRO

Certe !

DON ESTEBAN

J'espérais que, trouvant sa pièce encor trop verte, Ce brave homme viendrait de lui-même m'ofFrir De la remettre... pour un certain temps, mûrir Au fécondant soleil de son génie ! Il semble Ne pas s'y décider !...

ISABELLE, montrant a Bianca, Quijada et Dorothée qui, dans le fond, regardent les machinistes occupés à descendre la toile

Vois comme il la contemple.

Toute son âme brûle en ses grands yeux ravis !

DON ESTEBAN

Or, ce matin, passant Plaza Real, je vis

Notre ami Cervantes. Je lui contai la chose.

Il me dit : " Esteban, gardez ce nez morose

" Pour jouer Le Jaloux corrigé de Lopez.

" Je me charge de tout, mon cher, allez en paix !

" Je connais le bonhomme et lui ferai comprendre

" Aisément, car je sais comment il faut le prendre,

" Que son sublime esprit n'est point fait pour votre art.

" Je viendrai donc vous voir répéter, — par hasard ! —

" Après-midi. Mettez ma chaise à l'avant-scène !

Ainsi donc, mes enfants, ne soyons plus en peine,

Et travaillons gaîment !

TOUS, ////' serrant les mains Merci !

DON ESTEBAN, Calmant leurs effusions Plus bas !

DON PEDRO

Bravo !

DON ESTEBAN, a Dorothée qui redescend vers r avantscène avec Quijada

Vous intéresse-t-il, ce spectacle nouveau ?

DOROTHÉE

Oui... mais je voudrais bien voir comment on répète Une pièce !

DON JUAN, bas à Isabelle

Charmant !

QUIJADA

Commençons !

ISABELLE, bas à don Juan

Son poète Prend feu !

ESTEBAN, mettant en scène

Donc le décor représente la cour D'un vieux château... Voici la porte de la tour...

[Il place deux escabeaux.)

Ici, celle d'un parc, puis, ici, la margelle D'un puits.

[Il place des escabeaux aux endroits quil indique,)

QUijADA, à Dorothée^ en lui avançant une chaise à r avant-scène

Asseyez-vous !

DON ESTEBAN

C'est à vous, Isabelle !

{Aux Figurants qui ont peu a peu envahi le fond de la scène.)

Silence !

{A Isabelle) Vous parlez avec Christophora.

{Aux Figurants qui continuent a faire du bruit)

Si l'un de vous désire une amende il l'aura !

[Quijada, Dorothée a V avant-scène. Estéban tenant le manuscrit^ prêt a soujffler. Les autres artistes prêts a entrer en scène. Machinistes et Figurants dans le fond)

ISABELLE, jouant., a Christophora. File parle du ton simple et naturel d'une conversation banale :

— L'espace., revêtant son manteau d'émeraude., D'azur., de pourpre et d'or, va réciter son ode ; L'infini va parler dans le Soir. . . écoutons ! Peut-être entendrons-nous les mots dont nous doutons. Les mots que notre Espoir murmure à notre Rêve, Les mots que l'Ame crie ardemment et sans trêve Pour qu'un écho du ciel les répète a son tour : Lumière ! Vérité ! Beauté ! Tendresse ! Amour ! Ecoutons ! Sous la proue énorme et colossale De la Terre, du fond de l'Infini, s'exhale

Le bruit mélancolique et suave que j ont ^

Et s' entrouvrant^ les Jîots bleus de Véther profond...

QUijADA, r iîiterrompant

Non ! Vous exprimez mal ces craintes insensées D'un pauvre esprit malade et troublé ! Ces pensées D'un pâle front hagard, penché sur l'infini ! Vous n'exprimez ni le profond vertige, ni La folle anxiété dont frissonnent cette âme... Soyez moins naturelle et moins simple !

ISABELLE, aigrement

On me blâme Toujours de n'être point naturelle !

QUIJADA

Il ne faut Pas réciter des vers comme on parle ! Défaut Suprême ! Tout entier, sous leurs rythmes sublimes. Sous le rappel sonore et berceur de leurs rimes, Votre être doit vibrer d'un chant harmonieux ! Les vers, oiseaux divins qui descendent des cieux Faire entendre ici-bas leurs voix surnaturelles, Doivent toujours laisser sentir qu'ils ont des ailes !

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