TOUS LES ACTEURS
Bravo !
DON PEDRO, lui serrant la main avec effusion Nous retrouvons l'Esteban de jadis !
DON ESTEBAN
D'après l'accord conclu, si l'auteur nous retire Le droit d'interpréter l'œuvre, qu'une satire Un peu vive déclare écrite en vers...
DON PEDRO
Fous !
DON ESTEBAN
Soit !
Je garderai l'argent, moi — cela se conçoit ! — Pour me dédommager de ce temps perdu.
DON PEDRO
Certe !
DON ESTEBAN
J'espérais que, trouvant sa pièce encor trop verte, Ce brave homme viendrait de lui-même m'ofFrir De la remettre... pour un certain temps, mûrir Au fécondant soleil de son génie ! Il semble Ne pas s'y décider !...
ISABELLE, montrant a Bianca, Quijada et Dorothée qui, dans le fond, regardent les machinistes occupés à descendre la toile
Vois comme il la contemple.
Toute son âme brûle en ses grands yeux ravis !
DON ESTEBAN
Or, ce matin, passant Plaza Real, je vis
Notre ami Cervantes. Je lui contai la chose.
Il me dit : " Esteban, gardez ce nez morose
" Pour jouer Le Jaloux corrigé de Lopez.
" Je me charge de tout, mon cher, allez en paix !
" Je connais le bonhomme et lui ferai comprendre
" Aisément, car je sais comment il faut le prendre,
" Que son sublime esprit n'est point fait pour votre art.
" Je viendrai donc vous voir répéter, — par hasard ! —
" Après-midi. Mettez ma chaise à l'avant-scène !
Ainsi donc, mes enfants, ne soyons plus en peine,
Et travaillons gaîment !
TOUS, ////' serrant les mains Merci !
DON ESTEBAN, Calmant leurs effusions Plus bas !
DON PEDRO
Bravo !
DON ESTEBAN, a Dorothée qui redescend vers r avantscène avec Quijada
Vous intéresse-t-il, ce spectacle nouveau ?
DOROTHÉE
Oui... mais je voudrais bien voir comment on répète Une pièce !
DON JUAN, bas à Isabelle
Charmant !
QUIJADA
Commençons !
ISABELLE, bas à don Juan
Son poète Prend feu !
ESTEBAN, mettant en scène
Donc le décor représente la cour D'un vieux château... Voici la porte de la tour...
[Il place deux escabeaux.)
Ici, celle d'un parc, puis, ici, la margelle D'un puits.
[Il place des escabeaux aux endroits quil indique,)
QUijADA, à Dorothée^ en lui avançant une chaise à r avant-scène
Asseyez-vous !
DON ESTEBAN
C'est à vous, Isabelle !
{Aux Figurants qui ont peu a peu envahi le fond de la scène.)
Silence !
{A Isabelle) Vous parlez avec Christophora.
{Aux Figurants qui continuent a faire du bruit)
Si l'un de vous désire une amende il l'aura !
[Quijada, Dorothée a V avant-scène. Estéban tenant le manuscrit^ prêt a soujffler. Les autres artistes prêts a entrer en scène. Machinistes et Figurants dans le fond)
ISABELLE, jouant., a Christophora. File parle du ton simple et naturel d'une conversation banale :
— L'espace., revêtant son manteau d'émeraude., D'azur., de pourpre et d'or, va réciter son ode ; L'infini va parler dans le Soir. . . écoutons ! Peut-être entendrons-nous les mots dont nous doutons. Les mots que notre Espoir murmure à notre Rêve, Les mots que l'Ame crie ardemment et sans trêve Pour qu'un écho du ciel les répète a son tour : Lumière ! Vérité ! Beauté ! Tendresse ! Amour ! Ecoutons ! Sous la proue énorme et colossale De la Terre, du fond de l'Infini, s'exhale
Le bruit mélancolique et suave que j ont ^
Et s' entrouvrant^ les Jîots bleus de Véther profond...
QUijADA, r iîiterrompant
Non ! Vous exprimez mal ces craintes insensées D'un pauvre esprit malade et troublé ! Ces pensées D'un pâle front hagard, penché sur l'infini ! Vous n'exprimez ni le profond vertige, ni La folle anxiété dont frissonnent cette âme... Soyez moins naturelle et moins simple !
ISABELLE, aigrement
On me blâme Toujours de n'être point naturelle !
QUIJADA
Il ne faut Pas réciter des vers comme on parle ! Défaut Suprême ! Tout entier, sous leurs rythmes sublimes. Sous le rappel sonore et berceur de leurs rimes, Votre être doit vibrer d'un chant harmonieux ! Les vers, oiseaux divins qui descendent des cieux Faire entendre ici-bas leurs voix surnaturelles, Doivent toujours laisser sentir qu'ils ont des ailes !