‹ Les douze génies [poèmes scéniques] (volume 2)Chapitre 32 sur 50 · LES MÊMES, CERVANTES · texte numérisé non relu

LES MÊMES, CERVANTES

{Cervantes a quarante ans. Il est vêtu de noir, porte la fraise et une courte barbe en pointe. Il a toute

la majestueuse autorité que donnent le génie et le succès.)

CERVANTES, // est entré depuis un instant Vous n'avez point changé, senor Quijada.

QUijADA, surpris

Vous ?

Cervantes !... Vous... ici .?

CERVANTES, presque sans ironie

Je voulais, avant tous, Admirer le nouveau chef-d'œuvre...

QUIJADA, cérémonieux.^ après un instant d'hésitation

Je vous prie De prendre place !...

CERVANTES

Ainsi, cette plaisanterie Que je me suis permise autrefois... cet écrit... Ce roman ?...

QUIJADA

Vous avez, Senor, beaucoup d'esprit !

CERVANTES

Je n'ai jamais voulu vous blesser !

QUIJADA

Oh !... non !

J'aime

CERVANTES

Certains de vos vers !

QUIJADA

Ah!

CERVANTES

Mais vous venez vous-même, Ici, de condamner de cruelle façon Votre dernier effort !

{Tous les acteurs au cours de la scène suivante témoignent d'une partialité profonde en faveur de Cervantes^ admirent et approuvent tout ce quil dit.)

QUIJADA

Comment ?

CERVANTES

Chacun a son Point de vue... et pourtant, je doute que l'on trouve Aucun auteur qui vous comprenne et vous approuve, Quand vous dites : — je crois avoir bien entendu ! — " Afin que l'idéal de mes vers soit rendu, " Il faut que cette enfant d'abord prenne sur elle " De ne plus être ni simple, ni naturelle ! " Sortir de la nature et de la vérité.

C'est être un monstre !... — Excusez ma sévérité !

[Ricanements parmi les acteurs.)

QUIJADA

La Nature, Senor, n'est pas toujours si belle, Qu'on ne puisse rêver de créer plus beau qu'elle !

CERVANTES

Soit ! Mais encor faut-il lui ressembler un peu !

[^Approbation muette mais unanime^

QUIJADA

Imiter est d'un homme et créer est d'un dieu !

CERVANTES

On n'a jamais créé que d'imbéciles songes !

(Cela semble évident a tout le monde ^j

Le plus beau de la vie est fait de beaux mensonges !

CERVANTES

L'œuvre où des sentiments que tous n'éprouvent pas Sont exprimés, ne peut survivre !

{'Encore une vérité qui semble indiscutable a tous.)

QUIJADA

Si mes pas Ont foulé des sommets où nul n'a pu me suivre, Je puis mourir ! je n'ai pas besoin de survivre !

CERVANTES

A quoi bon travailler alors, si le tombeau Vous prend, votre œuvre et vous ?

QUIJADA

S'élancer vers le Beau, Tendre vers Lui les mains, tout est là ! Ce qui reste, C'est la douceur de cet élan, et de ce geste !

CERVANTES

Vous désirez, pourtant, que le geste soit vu !

{Tous les acteurs prennent des attitudes d'une triomphante ironie.)

QUIJADA

Non ! je n'ai jamais eu ce désir-là ! Pourvu Que je puisse entourer la Beauté de mon culte. Qu'importe que la foule ou m'ignore, ou m'insulte !

CERVANTES

Bien ! Nous sommes d'accord ! Je suis de votre avis. Ces beaux principes-là, seulement, sont suivis Par vous d'une façon... idéale et lointaine.

QUIJADA

Comment ? Expliquez-vous !

CERVANTES

Hé mais ! l'âme hautaine Cherche, tout comme une autre, à se faire louer Par la foule, et l'on va — n'est-ce pas ? — vous jouer ! Vous courtisez aussi la faveur populaire... Mon Dieu ! c'est naturel et chacun cherche à plaire !

{Cette fois ^ tous les artistes triomphent d'une façon plus marquée encore que par le passé.)

DOROTHÉE, bas h Quijada Hé bien ! Vous n'avez rien à dire ?

QUIJADA

Il a raison !

DOROTHÉE

Soit ! Mais démontrez-lui qu'il a tort !

DON PEDRO, serrant la mam à Cervantes

Quel oison !

DON ESTEBAN, bas à Cervantès Il se tait !

DON JUAN, à Cervantes Argument ad hominem !

QUIJADA, après un instant de silence

Peut-être, S'il vous était donné, Senor, de mieux connaître Mon œuvre, verriez-vous que je n'ai point voulu Plaire au public, flatter ses goûts...

CERVANTES

Je n'ai point lu .?.

DON PEDRO, répondant a F interrogation Amadis !

CERVANTES

Ce n'est plus cette histoire banale, De l'idéal amant d'une amante idéale, Qui, pour la conquérir, bravant tous les dangers,

Promène son amour sous des cieux étrangers ! Chacun connaît par cœur cette antique aventure !

QUIJADA

Chacun peut profiter encor de la lecture, Et de telles amours n'ont rien de banal !

CERVANTES

Non!

Ainsi donc '■^ Amadis " — j'aime beaucoup ce nom ! — C'est encor...

QUIJADA, r interrompant

C'est encor, — la race n'est point morte ! Un de ces insensés qui vont, l'âme plus forte Que le bras, s'attaquer...

DON PEDRO, r interrompant en ricanant A des moulins à vent !

Oui ! senor Cervantes ! Il arrive — souvent ! —

Qu'un homme, le front haut, l'œil suivant dans l'espace

Quelque songe splendide — et décevant — qui passe,

S'élance, sachant bien que l'inutile effort

Ne peut lui rapporter que la honte ou la mort.

Sur un obstacle infranchissable qui se dresse

Devant lui, qui, malgré sa force et son adresse.

Doit l'écraser, broyer sa lance et son écu !

On peut rire devant le paladin vaincu

Du triomphe éclatant de la force brutale.

On peut rire du sang qui souille son front pâle.

On peut rire de sa chute et de son affront...

Je ne voudrais pas être un de ceux qui riront !

CERVANTES, blessé

Mais nous ne sommes point des paladins ! Nous sommes Des auteurs qui devons, pour corriger les hommes De leurs vices, de leurs défauts, de leurs travers, Humblement leur offrir le miroir de nos vers ! Nous ne sommes tués que par le ridicule... Et quant à moi, j'avoue avoir ri — sans scrupule ! — De plus d'un sot auteur qui s'était cru soudain. Transformé de rimeur inepte... en paladin !

QUIJADA

Moi, je ne connais point de spectacle plus triste.

Plus navrant, que celui d'un impuissant artiste ;

D'un homme qui n'a point assez de force en lui

Pour monter jusqu'au faîte où la lumière a lui.

Pour faire cet effort surhumain qui soulève

Les mots lourds, empêchant l'envolement d'un rêve !

Pourquoi rire de ceux qui souffrent et de ceux

Qui sont moins forts que soi t — Moins forts et moins heureux!

CERVANTES

Ce que vous critiquez, alors, c'est la satire Que tout être impuissant ou grotesque s'attire \

QUIJADA

Qui donc a jamais pu railler sans cruauté,

Un élan vers l'Amour, un cri vers la Beauté .?...

CERVANTES, avec la ?iervosité d'un vaincu Je vous laisse, Esteban !

DOROTHÉE, à Quijada Bien !

CERVANTES, has à Esteban

Tout est inutile !

Rien n'y peut faire ! on m'a changé mon imbécile ! Je l'avais assez bien conduit au pied du mur, Mais il s'est dérobé...

DON ESTEBAN

Que faire ?

CERVANTES

Je suis sûr Que la jolie enfant avec laquelle il cause De ce ton exalté pourrait dire la cause !

{A Quijada.)

Adieu, senor ! Je vous souhaite un grand succès Après-demain !

QUIJADA

Adieu !

CERVANTES, serrant la main à don ^edro Bonne chance !

(// sort.)

DON JUAN, bas à don ^edro

Tu sais !

La scène trois !

DON PEDRO, faisant un signe d'intelligence à fiança Chut !

BiANCA, lui répondant Oui !

ISABELLE, bas a don T^edro

C'est convenu !

DON PEDRO, bas aux autres acteurs

Silence !

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