‹ Les douze génies [poèmes scéniques] (volume 2)Chapitre 47 sur 50 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

QUijADA. Dans le fond le gardien se montre à intervalle après avoir reconduit Sancho

QUIJADA

Ah ! bientôt ! Oui ! bientôt ! Je marcherai parmi

Les oliviers, là-bas, sur la colline rousse,

Et la brise du soir, compatissante et douce,

Caressera mon front à travers mes cheveux !

Je veux mieux profiter de mes beaux jours ! Je veux

Vivre au grand air ! Aller m'asseoir au bord des sources

Qui chantent ! Rechercher les sommets où mes courses

D'enfant aboutissaient, et d'où, dans l'air vermeil,

Je regardais voler les aigles au soleil !

Du haut de la Sierra la plaine où l'ombre glisse

A des tons verts et bruns pâles, de haute lice

Fanée ! Et puis aussi, je veux aller revoir

Le bosquet où souvent Elle aimait à s'asseoir,

Sur le bord du torrent où sont les lauriers-roses...

Oui ! Là, je pourrai mieux me souvenir des choses

Qu'Elle disait ! Que les platanes étaient verts !

Elle voulait toujours que je lise des vers...

Elle trouvait les mots d'une âme très profonde...

Et nous n'étions qu'à deux, rien qu'à nous deux, au monde !

Rien n'était vrai ! Rien ! Rien ! Elle riait de moi !

Elle riait à voir mon imbécile émoi,

Et tout était calcul, et tout était mensonge !

Cette pensée est là qui me mord, qui me ronge :

Ces beaux yeux, ces doux yeux, qui reflétaient en eux

Toute la pureté du grand ciel lumineux,

Lorsqu'ils semblaient au loin, de leurs larges prunelles

Suivre sur l'horizon un rêve aux blanches ailes,

Ils songeaient seulement : Quels mots vais-je employer

Pour charmer ce vieux sot stupide et pour ployer

Au gré de mon caprice et de ma fantaisie,

L'âme qu'en se jouant ma main frêle a saisie !

Rien n'était vrai ! voilà ! C'est bien simple vraiment !

S'il est si bête qu'il ne voit pas qu'on lui ment,

S'il est si bête qu'il ne puisse pas comprendre

Qu'on rit de lui, l'on peut — c'est bien simple ! — le prendre

Pour jouet, et plus tard on pourra le briser,

Quand on n'en voudra plus ! Voilà ! — Diviniser

Un être humain est toujours chose impie et folle.

Et Dieu se fait venger, tôt ou tard, par l'Idole !...

Qui me disait cela ? Je ne sais plus ! Et puis

Ce sont des mots, des mots seulement ! Je ne puis

Croire que là, du haut de son ciel, impassible

Dieu me regarde en ce moment ! C'est impossible !

Un homme aurait pitié, s'il lisait en mon cœur.

Et Lui, le Tout-Puissant, l'Eternel, le Vainqueur,

Il irait employer son pouvoir formidable

A se venger d'un pauvre être, d'un misérable.

Qui s'est trompé de route en cherchant le bonheur !...

Ah ! ces fous pourraient bien chanter en son honneur !

Il existe pourtant !... Que supposer ? Que croire ?

Il sait tout. Il voit tout. Il comprend tout. Nuit noire !

Est-ce que j'ai jamais, moi, voulu l'offenser .?

Ah ! Quel supplice atroce et poignant, de penser !

{Regardant par la fenêtre,)

Quelle immense terreur ces rouges crépuscules Portent en eux !... Terreur !...

{Un bruit de grelots se fait entendre. Quijada^ montant

sur le banc qui se trouve sous la fenêtre^ regarde en dehors^

Tiens ! des grelots... des mules...

Un char... Il va passer au pied du mur... je vois Très bien ! Ils vont au pas... — Je connais cette voix !... C'est Elle ! Elle me voit !...

{Criant au dehors^ les bras hors des barreaux^

Oui ! C'est moi ! Dorothée !

Dorothée !...

(// quitte lentement la fenêtre après un long silence et dit avec égarement^ d'une voix étouffée.)

Oh !... Sa main, qu'Elle n'a point ôtée D'entre les siennes ! — Oh ! Leurs deux fronts se joignant !... Elle n'a pas tourné la tête, en s'éloignant ! Elle m'avait bien vu, pourtant, et sa prunelle A gardé son éclat joyeux !... C'est vrai ! C'est Elle ! C'est Elle ! Elle ! — Je n'avais pas encor souffert ! — C'est Elle qui m'a fait jeter dans cet enfer !...

[Il tombe anéanti sur un des bancs qui garnissent le préau et demeure le front entre les mains. Dans r église r orgue prélude. Chœur des fous et des moines^

" Te Deum laudamus " Te Dominum confitemur ! "

LE PORTIER, au gardien dans le fond

ra personne n sonne...

(// entre dans l'église.

Voici les clefs ! Je crois qu'il ne viendra personne, Mais faites attention d'aller voir si l'on sonne...

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