SCENE IV
QUijADA. Dans le fond le gardien se montre à intervalle après avoir reconduit Sancho
QUIJADA
Ah ! bientôt ! Oui ! bientôt ! Je marcherai parmi
Les oliviers, là-bas, sur la colline rousse,
Et la brise du soir, compatissante et douce,
Caressera mon front à travers mes cheveux !
Je veux mieux profiter de mes beaux jours ! Je veux
Vivre au grand air ! Aller m'asseoir au bord des sources
Qui chantent ! Rechercher les sommets où mes courses
D'enfant aboutissaient, et d'où, dans l'air vermeil,
Je regardais voler les aigles au soleil !
Du haut de la Sierra la plaine où l'ombre glisse
A des tons verts et bruns pâles, de haute lice
Fanée ! Et puis aussi, je veux aller revoir
Le bosquet où souvent Elle aimait à s'asseoir,
Sur le bord du torrent où sont les lauriers-roses...
Oui ! Là, je pourrai mieux me souvenir des choses
Qu'Elle disait ! Que les platanes étaient verts !
Elle voulait toujours que je lise des vers...
Elle trouvait les mots d'une âme très profonde...
Et nous n'étions qu'à deux, rien qu'à nous deux, au monde !
Rien n'était vrai ! Rien ! Rien ! Elle riait de moi !
Elle riait à voir mon imbécile émoi,
Et tout était calcul, et tout était mensonge !
Cette pensée est là qui me mord, qui me ronge :
Ces beaux yeux, ces doux yeux, qui reflétaient en eux
Toute la pureté du grand ciel lumineux,
Lorsqu'ils semblaient au loin, de leurs larges prunelles
Suivre sur l'horizon un rêve aux blanches ailes,
Ils songeaient seulement : Quels mots vais-je employer
Pour charmer ce vieux sot stupide et pour ployer
Au gré de mon caprice et de ma fantaisie,
L'âme qu'en se jouant ma main frêle a saisie !
Rien n'était vrai ! voilà ! C'est bien simple vraiment !
S'il est si bête qu'il ne voit pas qu'on lui ment,
S'il est si bête qu'il ne puisse pas comprendre
Qu'on rit de lui, l'on peut — c'est bien simple ! — le prendre
Pour jouet, et plus tard on pourra le briser,
Quand on n'en voudra plus ! Voilà ! — Diviniser
Un être humain est toujours chose impie et folle.
Et Dieu se fait venger, tôt ou tard, par l'Idole !...
Qui me disait cela ? Je ne sais plus ! Et puis
Ce sont des mots, des mots seulement ! Je ne puis
Croire que là, du haut de son ciel, impassible
Dieu me regarde en ce moment ! C'est impossible !
Un homme aurait pitié, s'il lisait en mon cœur.
Et Lui, le Tout-Puissant, l'Eternel, le Vainqueur,
Il irait employer son pouvoir formidable
A se venger d'un pauvre être, d'un misérable.
Qui s'est trompé de route en cherchant le bonheur !...
Ah ! ces fous pourraient bien chanter en son honneur !
Il existe pourtant !... Que supposer ? Que croire ?
Il sait tout. Il voit tout. Il comprend tout. Nuit noire !
Est-ce que j'ai jamais, moi, voulu l'offenser .?
Ah ! Quel supplice atroce et poignant, de penser !
{Regardant par la fenêtre,)
Quelle immense terreur ces rouges crépuscules Portent en eux !... Terreur !...
{Un bruit de grelots se fait entendre. Quijada^ montant
sur le banc qui se trouve sous la fenêtre^ regarde en dehors^
Tiens ! des grelots... des mules...
Un char... Il va passer au pied du mur... je vois Très bien ! Ils vont au pas... — Je connais cette voix !... C'est Elle ! Elle me voit !...
{Criant au dehors^ les bras hors des barreaux^
Oui ! C'est moi ! Dorothée !
Dorothée !...
(// quitte lentement la fenêtre après un long silence et dit avec égarement^ d'une voix étouffée.)
Oh !... Sa main, qu'Elle n'a point ôtée D'entre les siennes ! — Oh ! Leurs deux fronts se joignant !... Elle n'a pas tourné la tête, en s'éloignant ! Elle m'avait bien vu, pourtant, et sa prunelle A gardé son éclat joyeux !... C'est vrai ! C'est Elle ! C'est Elle ! Elle ! — Je n'avais pas encor souffert ! — C'est Elle qui m'a fait jeter dans cet enfer !...
[Il tombe anéanti sur un des bancs qui garnissent le préau et demeure le front entre les mains. Dans r église r orgue prélude. Chœur des fous et des moines^
" Te Deum laudamus " Te Dominum confitemur ! "
LE PORTIER, au gardien dans le fond
ra personne n sonne...
(// entre dans l'église.
Voici les clefs ! Je crois qu'il ne viendra personne, Mais faites attention d'aller voir si l'on sonne...