‹ Les douze génies [poèmes scéniques] (volume 3)Chapitre 9 sur 35 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

RABELAIS, PIGNON, pUÎS le COMTE d'eNTRAVES, DOLLY STAIR.

i^olly^ blonde^ gaie^ très jolie, très lumineuse, entre vivement, en donnant la main au comte, un grand jeune homme très beau dans son costume richement brodé. Il est pâle, glacialement hautain. Il parle du bout des lèvres, la tête levée, comme pour laisser tomber les mots de plus haut.)

DOLLY

Le Bonjour !

(Stfj au comté) Deux curés au lieu d'un !... Abondance De biens, nuit quelquefois !

RABELAIS, à part

Oh ! le rire qui danse Dans ces grands yeux !

LE COMTE, très solennel et très majestueux

Messieurs Prêtres, j'ai bien l'honneur D'être (en tant que chrétien) votre humble serviteur.

PIGNON, à part

Petit fat !

(Haut, très obséquieux)

Le Seigneur soit avec vous, jeune homme.

LE COMTE

Messieurs Prêtres, d'abord, apprenez qu'on me nomme Monseigneur, car je suis comte d'Entraves !

PIGNON, jouant la surprise

Quoi !

Cet illustre seigneur si renommé ?

LE COMTE

C'est moi !

DOLLY, bas au comte Il me déplaît ! Patte-pelue et bon-apôtre.

PIGNON, mettant un coussin sous les pieds du comte Quel beau jour pour Meudon...

DOLLY, bas au comte

J'aime beaucoup mieux l'autre.

RABELAIS, à part Comme il est fier et beau !... Comme elle doit l'aimer.

LE COMTE, à Pignon C'est bien vous le curé ?

PIGNON

Non ! L'on doit nous nommer Un pasteur, et Meudon n'a point de titulaire ! Votre humble serviteur n'est qu'un humble vicaire !

LE COMTE

Quoi ! Maître Gominoux... ?

PIGNON

Hélas ! Il est au ciel !

DOLLY

Il est mort ?

Vous semblez désolé !

PIGNON

Il est mort !

DOLLY

Ah!

LE COMTE

Le tour est cruel

PIGNON

LE COMTE

Nous le sommes !

PIGNON

Peut-être, Pourrions-nous remplacer notre vénéré Maître ?

DOLLY, bas au comte Demande-leur toujours s'ils veulent !

PIGNON

Nous n'avons Ni ses talents, ni ses vertus, nous le savons. Mais pour vous bien servir, nous aurons tout son zèle !

LE COMTE, après un silence Je veux me marier avec Mademoiselle !

PIGNON

Permettez, Monseigneur, que mon indigne voix Vous répète à tous deux " Trqficiat ! " trois fois !

DOLLY, bas au comte Cela veut dire quoi, ce mot de chattemite ?. ..

LE COMTE

Ce Monsieur Prêtre en son jargon nous félicite !

((i/f Pignon) Voulez-vous, sur-le-champ, Maître. . .

PIGNON

Angelot Pignon

LE COMTE

Sans phrases, sans apprêts bénir notre union ?

PIGNON

Quoi ! Moi, le plus obscur ! Quoi ! Moi, le plus indigne Des clercs, vous me feriez cette faveur insigne ! J'en suis tout éperdu ! J'en suis tout ébloui ! J'en tremble ! J'en frémis de joie !

LE COMTE

Alors, c'est oui ?

PIGNON

Hélas Monseigneur!...

LE COMTE

Quoi?...

PIGNON

Le sacrement sublime Ne peut pas être administré par un infime Diacre !

LE COMTE, à Dolly Il n'est pas prêtre.

DOLLY

Et l'autre ?...

LE COMTE, à oignon montrant Rabelais

Et lui?...

PIGNON

RABELAIS, qui va se trahir Moi... je... Moi...

Lui !...

Moi !

PIGNON, l'interrompant

Mesurez sa joie à son émoi, Monseigneur... Un obscur vicaire de village, Sous l'œil du Tout-Puissant, bénir le mariage D'un illustre seigneur tel que vous !...

DOLLY, à Rabelais

Voulez-vous?...

Ne croyez point ici trouver deux jeunes fous Qui voudraient malgré tous n'en faire qu'à leur tête ! Monsieur Prêtre, l'erreur serait grande et complète ! Je n'ai plus de parents. Je n'eus jamais d'amis... Une tante qui, paraît-il, avait promis A mon père mourant de me traiter en fille, Me recueillit enfant, non point dans sa famille Mais sous son toit... parmi ses serviteurs. C'était Toujours moi qu'on grondait, toujours moi qu'on battait

Et je n'étais que la servante des servantes !

Mes cousines étaient très belles et savantes,

Et tous nous pensions bien que c'était pour les voir,

Qu'un jeune cavalier, lentement, chaque soir.

Devant notre maison passait, levant la tête.

Moi, de qui l'on disait : " Elle est sotte ! Elle est bête !

" C'est un péché d'avoir des cheveux aussi laids !

" Elle est maigre ! Elle a l'air revêche des Anglais ! ,,

Je n'aurait jamais cru, jamais, que ce jeune homme

Passait là, pour... Enfin, vous supposez bien comme

On m'en voulut, un soir, quand la grosse Cateau

La chambrière, nous annonça que ce beau

Cavalier inconnu venait de lui remettre

Un billet doux pour moi ! Ma tante prit la lettre,

La lut, tremblant de rage, et me cria : " Sortez !

" Vous nous compromettez et vous vous comportez

" En intrigante ! En impudique ! En hypocrite !

" Je vous chasse ! Sortez ! „ Et je sortis bien vite

Car mes cousins avec des mots — de vilains mots ! —

Réclamaient leurs bâtons pour me rompre les os !

Alors, comme j'étais assise sur la borne.

Auprès du vieux truand qui souffle dans sa corne,

Et qui m'avait offert un gîte pour le soir,

L'auteur du billet doux qui revenait pour voir

L'effet produit... trouva cet effet dans la rue !

PIGNON, paterne Et vous fûtes par lui sauvée et secourue .?...

DOLLY

Oui !...

LE COMTE

Mais jusques au bout — car je suis généreux ! Je ferai mon devoir !

RABELAIS, éclatant Vous êtes trop heureux !

LE COMTE

Comment !

RABELAIS

Heureux celui qui sauve ce qu'il aime Comme le paladin de l'éternel poème Des ombres de la nuit, des terreurs de la mort ! Heureux celui qui peut, dans un viril effort, Vaincre et chasser bien loin les ennemis de celle Pour laquelle il voudrait mourir et par laquelle Toute douleur s'endort en son cœur ulcéré ! Heureux qui dans ses bras, étroitement serré, Sans plus s'inquiéter de rien ni de personne, Tient un corps frêle et doux qui cède et s'abandonne. Un doux corps qu'il protège, et soutient, et défend !... Heureux qui va — héros robuste et triomphant. Défiant fièrement tous les dangers du monde. Tandis que le cher front qui se repose, inonde Son épaule d'un flot de chevelure blonde !

LE COMTE

Vous trouvez !...

RABELAIS

Plus heureux encor, celui qui peut, Lutter, souffrir, saigner, pour faire ce que veut

La Maîtresse, et vaincu, malgré l'effort fidèle, Peut revenir meurtri, blessé, sanglant vers elle, Et mettre son front las sur ses genoux, et là Dire tout bas : Très chère, était-ce bien cela ?...

LE COMTE, avec un petit rire impertinent

Qu'est-ce que ce curé, dont l'extase soudaine Madrigalise élégamment !

RABELAIS, riant Une bedaine !

Hein?

LE COMTE

RABELAIS

Une panse !

Mais...

Comment !

Un ventre

RABELAIS

Un tube digestif !

Page 1