‹ Les douze génies [poèmes scéniques] (volume 4)Chapitre 16 sur 49 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

VOLTAIRE, WAGNER WAGNER

Et j'épouse cela ! Cette vieille bigote ! Cette sotte !

VOLTAIRE

Marquis !

WAGNER

Cette grotesque sotte !

VOLTAIRE

Si vous ne l'aimez point, pourquoi l'épousez-vous ?

(Un silence.) Parce que les amants sont des fous, oui, des fous ! Et que, ne pouvant pas unir à votre vie, Celle-là qu'un rival heureux vous a ravie, Vous avez dit : c'est bien ! Tout est fini î fini ! J'accepte tout ! Tout est très bien ! Ni la mort, ni Cette tombe, cent fois plus hideuse et plus sombre : Un lit où, sans amour, on tient sur soi, dans l'ombre. Serré contre son cœur, un être que l'on hait Rien ne m'importe plus ! Rien ne vaut un souhait

Désormais... Désormais rien ne vaut une crainte ! Un autre a son baiser, un autre a son étreinte, Je suis un mort dans son tombeau !

wagner, satiglotant

Je suis un mort !

VOLTAIRE

Vous êtes là, vivant, riche, beau, jeune, fort, Vous êtes, sauf l'allure, un héros de poème, Et vous avez vingt ans ! Et pour que l'on vous aime, Il suffit de vouloir... et vous ne voulez pas !

WAGNER

Je ne veux pas ! Je ne veux pas ? Moi !

VOLTAIRE

Vous !

WAGNER

Hélas !

Monsieur, je l'adorais déjà toute petite, Car moi, je suis de ceux qui vont loin et pas vite ! Si j'avais pu lui plaire, avec mes soins constants, Il est sûr qu'elle m'eût aimé depuis longtemps ! Je donnerais ma vie et mon âme pour Elle !

VOLTAIRE

Et c'est bien là-dessus qu'on vous cherche querelle ! Moi, je vous céderais ma plus exquise amour, En vous disant : " Passez, monsieur, chacun son tour ! Vous, vous vous figurez qu'il n'est qu'Elle en ce monde ! Quand le rêve affolant de sa caresse blonde

Vous effleure du bout de son aile, en passant, Vous sentez votre cœur se vider de son sang ! Hé bien, bel engourdi, remuez-vous, que diable ! Remuez-vous ! Remuez-vous ! C'est incroyable, Qu'on reste là figé, rêveur, les yeux au ciel, Quand on n'est qu'à deux pas d'un but essentiel ! Remuez-vous !

Mais jamais...

WAGNER

Hélas î si j'avais l'espérance !...

voltaire, l'interrompant Vous aurez, sur tous, la préférence !

WAGNER

Elle pourrait m'aimer ! Elle ! C'est insensé !

Pour me parler ainsi, vous n'avez pas pensé

Que, même en rêve, tant cette enfant m'est sacrée,

Jamais, pas un instant, je ne l'ai désirée !

Je n'ose pas... J'ai peur... Je voudrais demeurer

Le front sur ses genoux, à prier, à pleurer,

A sentir que mon être entier, vers elle monte,

Et, qu'en dehors de cette extase, rien ne compte !

Elle ! m'aimer ! Non, non ! Oh ! j'en deviendrais fou

J'aurais ses petits bras passés autour du cou... ?

voltaire, l'interrompant

Le but de l'éteignoir est d'éteindre la flamme, Et la femme, après tout, mon jeune ami, la femme, Quel que soit l'idéal qu'en elle on aime à voir, La femme n'est jamais qu'un charmant éteignoir. Je vous l'assure, moi, vous n'avez rien à craindre.

Un objet dont la fin, en ce monde, est d'éteindre, Où pourrait-il trouver meilleur emploi qu'en vous ?... Pour son usage donc, réservez ces mots fous î...

(Sérieux)

Vous aimez une enfant : faites-en une femme ! Il suffit, pour cela, de lui montrer votre âme. Jurez-moi d'essayer !

WAGNER

Vous savez donc qui c'est ?

VOLTAIRE

Si je le sais ? Vraiment î Tout l'univers le sait !

WAGNER

Oh ! iMaisElle ? Sait-Elle ?...

VOLTAIRE

Elle espère. Elle doute.

C'est à celui qui l'aime à lui montrer la route.

WAGNER

Mais je ne puis plus même, être seul un instant Avec Elle !...

VOLTAIRE

C'est grave ! 11 le faudrait pourtant... Croyez-moi, le Hasard — qu'on aide un peu — s'en mêle. Allez donc tournoyer autour de votre belle... " Aide-toi.. ! " l'on connaît le reste... ! Qui vient là ? Ah ! C'est l'Oint, le digne Oint, qui tantôt m'accabla.

Sauvez-vous et surtout : confiance absolue ! Le succès est certain !

[Wagner sort. Hans Mu lier entre.)

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