‹ Les douze génies [poèmes scéniques] (volume 4)Chapitre 5 sur 49 · LE MAJORDOME · texte numérisé non relu

LE MAJORDOME

Monseigneur le Grand-Duc d'Eppenheim !

wagner, à Henri XIII montrant Voltaire

Voici l'homme Illustre qui veut bien...

henri xiii, V interrompant

Il suffit. — Majordome Lai-sez-nous !

(Le Majordome et les hallebardiers sortent.)

wagner, bas à son frère y suppliant

Dites-lui qu'il est le bienvenu, Mon frère !...

henri xin, après avoir longuement examiné Voltaire en silence

Votre nom, Monsieur, Nous est connu.

Vous avez composé, dit-on, plus d'un ouvrage Estimé dangereux, même en Notre entourage, Car Eppenheim aussi compte quelques vauriens, Que l'on flétrit du nom fâcheux de " Voltairiens "...

Mais... mon frère !

HENRI XIII

On vous croit du talent, du génie, On vous dit : créateur, grand homme... — Peuh ! — Je nie Qu'un poète, un auteur, un arrangeur de mots, Ait le moindre pouvoir sur d'autres que des sots ; Je nie absolument, qu'il puisse être grand homme ! Quand bien même il pondrait tous les huit jours un tome, Moi je dirai toujours : Pourquoi l'admire-t-on ?

voltaire, bas a Mme Denis Non ! Il est étonnant ce teutonnant teuton î

HENRI XIII

Voici, monsieur, ce que m'écrit le roi de Prusse ! :

[Lisant :) " Mon cousin, — on me mande que le nommé Arouet, dit " Voltaire, sujet français, accueilli par Nous à Postdam, " comblé de Nos bienfaits et qui Nous a payé de la plus " noire ingratitude, a l'intention de chercher refuge dans le " Grand-Duché.

" C'est un personnage des plus dangereux qui s'est fait

4 le chorifée de l'incrédulité, et le défenseur d'une foule de 1 principes de désordre et de sédition.

" Son talent, Nous dirons même son génie (// rit.) le 4 rendent extrêmement redoutable. (Il rit.) Cet homme est * un véritable danger social.

" Son arrivée dans le Grand-Duché, où l'on Nous assure ' que certains factieux abusent de l'indulgence d'un gouver- ' nement paternel, pour prêcher et répandre des doctrines ' subersives, Nous semble de nature à entraîner des conséquen- 4 ces fâcheuses. Aussi croyons-Nous devoir avertir Votre 4 Altesse Sérénissime de s'en méfier. Nous l'engageons à ' prendre envers le dit Voltaire les mesures convenables. 4 Sur ce, etc., etc.. "

4 Son talent ! Son génie " /... Il faudrait que je crusse Au pouvoir des grands mots du naïf roi de Prusse Pour m'effrayer du ton dont il me crie 44 au feu ! " Hé bien, monsieur, votre talent déployez-le ! Mes sujets ont l'esprit pondéré, droit et sage, Sauf quelques gens de rien pas un sur cent je gage, Ne perd son temps à lire, à rêver, à penser. Vous pouvez barbouiller des mots, vous dépenser, Faire jaillir du feu de toutes les facettes De cet esprit français que vantent les gazettes, Pondre des in-quartos et des in-octavos, Philosopher par monts, sophistiquer par vaux, Vous poser en apôtre ou vous montrer en pitre, Couler votre génie, en roman, en épître, En ode, en épopée, en tragédie, en... Peuh ! Tout ce que vous voudrez, moi je m'en moque en peu. Mon bon peuple, enfermé dans sa vallée austère, Se dira : quel farceur que ce Monsieur Voltaire !

wagner, furieux

Mon frère !...

henri xni, lourdement ironique

Vous, mon frère, Oh ! vous êtes féru, De bel esprit, de vers, d'art et vous avez cru Que tout ce faux éclat qui scintille et miroite, Séduirait l'alouette à la cervelle étroite...

wagner, hors de lui Assez mon frère !

henri xni, riant d'un air a'e triomphe Mais l'alouette...

wagner, exaspéré

Assez !...

(Un silence. Ils se regardent haineux et menaçants.)

henri xin, avec une dédaigneuse supériorité

Soit!

Le sujet vous déplaît, mon frère, on le conçoit. Je veux être pour vous un bon frère, mon frère !

(Il fait de ce titre tout un poème de haine.)

Nul je crois, ne pourra prétendre le contraire, Quand on saura ce que je fais pour vous prouver, Qu'un poète, — et je crois qu'on ne peut mieux trouver, Car, Monsieur, de ce temps est l'oracle suprême ! — Qu'un poète n'est rien, ne peut rien par lui-même, Qu'il n'est grand que sur un grand tas de sots juché !

(à Voltaire :) Conquérez donc par votre esprit Notre Duché ! Prouvez votre talent ; montrez qu'il est possible Que vous circonveniez des gens d'esprit paisible, Il Nous plaît de braver ce péril et de voir Ce que vaut le génie et quel est son pouvoir !

VOLTAIRE

Comme je ne crois pas que ma carcasse antique, Se conserverait bien dans votre sel attique, Je n'abuserai pas de l'hospitalité, Que vous m'offrez si noblement...

(Soudain une famine jaillit de son œil. Sa voix siffle sèche et cassante. Ce n'est plus le vieillard souriant et doux que Von a vu jusque la.) J'aurai quitté Vos états dès ce soir !

wagner, suppliant a Voltaire

Monsieur je vous en prie !...

(à Henri XIII:) Mon frère !...

henri xin, à Voltaire ', presque aimablement

Dans huit jours, Monsieur, je me marie

[Montrant Magner.)

Nous nous marions !...

VOLTAIRE, à Wagner, surpris

Vous !...

(Wagner baisse la tête. Voltaire dans son attitude et dans celle de son frère peut deviner tout un drame.)

henri xiii, presque aimable

Vous ne partirez pas, Sans avoir vu comment dans nos petits états, Nous savons arranger d'assez galantes fêtes... On vante, assurément, les choses que vous faites A Paris, mais enfin l'on peut voir nos essais !

VOLTAIRE

Oui, vous avez le goût délicat, je le sais !

HENRI XIII

J'aime l'art, excepté l'inepte poésie!... Mais à propos, pourquoi, changeant de fantaisie Notre grand Frédéric, que vous aviez charmé, S'est-il en ennemi tout à coup transformé ? D'où vient cette colère et quel fut votre crime ?

VOLTAIRE

Je suis une innocente et candide victime...

henri xiii, incrédule Oh!

Mon crime est bien mince et bien infime, Duc! Après trois ans, le roi que je surnommais " Luc Et qui trouvait le nom charmant sans le comprendre, A flairé par quel bout il lui fallait le prendre...

HENRI XIII

Luc est un joli nom.

voltaire, ricanant Luc ? Luc !...

HENRI XIII

N'est-il pas vrai ?

VOLTAIRE

Retournez-le, de grâce, et je vous répondrai...

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