‹ Les douze génies [poèmes scéniques] (volume 4)Chapitre 6 sur 49 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

VOLTAIRE, WAGNER, Mmc DENIS WAGNER

Ces horribles affronts, Ce ton d'un ignorant qu'un fol orgueil égare, Ces discours insensés et grossiers d'un barbare...

voltaire, r interrompant

Que vouliez-vous qu'il fît contre un sot ? — Qu'il sourit 1

WAGNER

Vous êtes généreux !

VOLTAIRE

Mais qu'est-ce qu'il m'apprit...?

Vous vous mariez !

WAGNER

Oui!

VOLTAIRE

Que l'on vous félicite !

Pourquoi ?

VOLTAIRE

Ce mariage...

wagner, protestant de son indifférence Oh!...

VOLTAIRE

La chose mérite Que l'on s'en réjouisse...

wagxer, d'un air gêné Oui...

VOLTAIRE

Quel étrange oui !

Hélas!...

WAGNER

VOLTAIRE

Vous avez l'air...

wagner, r interrompant

J'ai l'air très réjoui !

Voyez comme le Duc vole au-devant de celles Qui viennent : la Margrave avec mesdemoiselles D'Etelsbach, Viviane et Pia — nos amours ! — Deux sœurs que nous allons épouser dans huit jours, Mon frère et moi.

VOLTAIRE

Deux sœurs, deux frères : c'est très tendre !

WAGNER

Très ! De méchantes gens, osent parfois prétendre, Qu'il fallait rapprocher les deux Etats voisins, Et que pour accomplir ces fécondants dessins, Mon frère le Grand-Duc épousant Viviane, Je devais épouser l'aînée !

VOLTAIRE

Ah!

WAGNER

Un profane Jurerait que j'achète — et pas pour rien ! — le sort Enviable et brillant de Margrave-consort.

VOLTAIRE

Vous êtes un heureux !...

WAGNER

Moi ?

voltaire, avec un clin d'œil à Mme Denis

Nature charmante !

Qu'un hymen à bâcler n'exalte ou ne tourmente Pas plus qu'il ne convient... Car, ouvrir ou fermer Les bras, qu'importe au Sage incapable d'aimer... !

wagner, piqué

Incapable d'aimer !... Si j'aimais une femme,

Si je m'étais dressé quelque cher Dieu dans l'âme,

Et puis, si, l'adorant — l'adorant ! — loin de moi

Je la voyais partir, s'en aller, sans émoi,

Sans un pleur de regret, sans détourner la tête,

Si, le front souriant et les regards en fête,

Elle acceptait de vivre aux bras d'un autre, alors

Tous mes rêves détruits et tous mes désirs morts,

Dans le gouffre effroyable au fond duquel je tombe,

Est-ce que tout pour moi ne serait pas la tombe ?

Est-ce que tout pour moi ne serait pas la nuit ?

Qu'importe au mort glacé la route que l'on suit

Tandis qu'il dort, les deux mains jointes dans sa bière ?

Qu'importe à ses yeux clos, ou l'ombre ou la lumière...

voltaire, V interrompant

Bon !... Bon ! Laissons ce mort s'ennuyer dans son trou !.. Vous êtes, je le vois, amoureux comme un fou !...

WAGNER

Moi!...

VOLTAIRE

C'est clair, vous brûlez d'une ardeur insensée Pour... votre fiancée...

wagner, amèrement Oui... Pour ma fiancée !...

Page 1